‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sur le seuil du hall grésillant de lumière, où s'engouffraient les curieux avides de contempler les photographies des assassins notoires et des comédiens illustres, le jeune homme respira largement. Il s'évadait d'une prison à l'atmosphère étouffante, d'un bagne où ses ferveurs les plus hautes, ses enthousiasmes les plus sacrés avaient été mis à la torture.

Il porta la main à son gousset où tintaient des pièces d'or. Il venait de toucher son salaire de deux mois, trois cents francs, qui lui permettraient d'attendre, de chercher, de trouver un emploi meilleur.

Comme il allait abattre de la besogne dans ces loisirs forcés que lui faisait le caprice du despote Maravédis !

Des scènes de drames, de fraîches descriptions rustiques, de beaux vers chantants et lumineux évoquèrent dans son esprit le mirage d'îles heureuses où il aborderait demain.

Il s'élança dans la cohue avec une hâte frémissante, une impatience de saisir le merveilleux avenir.

Autour de lui la foule avait des tournoiements et des remous profonds de fleuve. La corne des automobiles sonnait une fanfare plus haute, les lumières plus éclatantes allumaient des reflets plus longs aux glaces des devantures. On sentait planer dans l'air cette griserie sensuelle et légère qui s'empare de la grande ville à l'heure où les théâtres ouvrent leurs portes.

Jacques descendait la rue Montmartre, quand il sentit une main s'abattant sur son épaule. Une voix cria à son oreille :

— Je vous y prends, cette fois, à courir le guilledou.

Il se retourna et reconnut Marescot, un collègue de VEpoque, avec lequel il avait entretenu toujours de cordiales relations. C'était un gros homme moustachu, aux joues rayées de couperose, aux paupières gonflées. Il avait passé la cinquantaine. Ses cheveux blonds, qu'il portait très longs, et qui avaient sur les tempes une teinte argentée, lui donnaient un air très doux. Il exhalait en parlant un souffle fort.

Il considéra Jacques avec cette curiosité sympathique, où se mêle un soupçon de jalousie, qui est propre aux hommes vieillissants, et il grommela :

— Encore un jupon, une bonne fortune. Il faut aller à un rendez-vous pour courir avec cette allure endiablée. Ah! mon garçon, profitez-eu pendant que vous êtes jeune.

Jacques haussa les épaules :

— Je n'ai pas de temps à perdre avec de semblables fadaises. Figurez-vous que Maravédis vient de me flanquer à la porte.

Et il raconta raventiire.

Aux premiers mots le gros homme était devenu sérieux, et, ayant passé son bras sous le bras de Jacques, il marcha à son côté, en secouant la tête d'un air pensif :

— Mauvaise affaire, dit-il. Vous vous êtes fait un ennemi implacable de Maravédis. Ce malblanchi a la rancune tenace des traîtres de mélodrame, je vous en avertis. Et puis il est avantageux d'appartenir au Corsaire, si ce n'est pas très honorable. On peut toujours compter sur sa part d'une grosse prise.

— Bah! fit Jacques, le patron empoche tout.

— N'importe, on vous craint à Paris. Par le temps qui court, la terreur qu'on inspire vaut mieux que le talent, que la considération. Mais, reprit-il après un silence, qu'allez-vous devenir?

— Je travaillerai, fit Jacques avec un élan d'héroïsme.

Marescot secoua la tête :

— Tenez, vous n'avez pas dîné, je pense. Faites-moi l'amitié de venir partager le brouet du philosophe. Je connais derrière Notre-Dame-des- Victoires un petit restaurant où nous pourrons causer tranquillement.

Jacques le suivit. Cinq minutes plus tard, ils entraient dans une salle étroite, qui, avec ses glaces encadrées de boiseries blanches, son comptoir d'acajou, avait l'air de servir de lieu de réunion aux héros de Murger ou de Paul de Kock. Marescot était un habitué : la caissière lui adressa un sourire et le garçon s'empressa de passer sur le marbre de la table un torchon obséquieux. Jacques se laissa tomber sur le

divan, pendant que son collègue étudiait le menu avec la science d*un connaisseur.

Marescot menait la vie du sage. N'attendant plus rien des événements, il avait cultivé en lui cet amour du calme, ce souci du confortable, qui s'élèvent sur la ruine des passions, comme pour consoler les hommes. Rédacteur à l'Epoque, journal plus solide que toute administration, il n'avait à craindre aucun revers de la fortune. Dans la retraite où il vivait calfeutré, il avait eu la prudence de se prémunir contre l'ennui, en se donnant une manie de collectionneur.

Enfant de ce Paris, jadis si pittoresque, maintenant la proie des démolisseurs, il s'était pris d'une curiosité ardente pour l'histoire de ses révolutions. Il recherchait avidement les pièces se rapportant aux journées de la Commune. Alors l'âme de la cité se révélait à lui, farouche, environnée de foudres et de tonnerres, comme un Dieu au sommet du Sinaï. Il furetait les boîtes des bouquinistes, passait des heures ferventes dans les bibliothèques, et il emportait ses trouvailles dans son logis de la cité, que ses paperasses encombraient. Il était heureux de fouiller ses cartons, d'en tirer des lettres de Raoul Rigault et des autographes de Louise Michel, tandis que les omnibus sonnaient lourdement sur les pavés, ces pavés dont on faisait autrefois les barricades.

Il posa le menu sur la table et dit, après avoir fait un signe au garçon :

— J'ai lu, je ne sais plus où, que Baudelaire, voulant régaler un confrère du Parnasse, se trouva fort embarrassé. Il lui restait seulement

un écu de cinq livres. Le poète avait l'horreur des denrées sophistiquées. Il commanda chez un marchand de vin une bouteille de bordeaux, un pain de deux livres et un carré de brie onctueux. Je vous offrirai, si vous le voulez bien, le festin de Baudelaire; mais nous y ajouterons quelques tranches d'un aloyau succulent, et une sole bien gratinée.

Jacques lui tendit la main par-dessus la table.

— Vous êtes un brave homme...

L'heure était douce. Cette petite salle était un havre où la rumeur de la grande ville venait expirer. Marescot, ayant sorti de son étui sa lourde pipe d'écume, la bourrait méthodiquement à coups de pouce. Un sentiment de quiétude infinie allégeait les membres de Jacques. Il réchauffait au creux de sa main un petit verre plein de vieille eau-de-vie. L'existence de nouveau lui apparaissait facile, pleine de jeux et de surprises amusantes. Marescot posa ses coudes sur la table et regarda le jeune homme fixement.

— Que comptez-vous faire?

— Je ne suis pas embarrassé. D'abord je vais vivre pendant deux mois dans ma soupente et me plonger dans le travail jusqu'au cou. J'ai déposé des manuscrits chez Marfan, chez Tillois, chez Montcornet. Je les relancerai dans leurs officines, je talonnerai les lecteurs. Et puis, ajouta-t-il en faisant claquer ses doigts, j'achèverai mon grand drame. Un succès au théâtre, rien de tel pour vous pousser un homme, aujourd'hui.

Le journaliste secoua sa tête grisonnante ;

— Mon enfant, croyez-moi, ne mettez pas le

pied dans ces régions d'épouvante, ne descendez pas les cercles de l'enfer. Le temps prédit par le sage est arrivé; une Panbéotie fatale envahit le monde. Comme un cortège de Dieux méconnus, on voit fuir les pensées sublimes et les nobles aspirations. Certes, je ne veux pas offenser vos oreilles en décrochant ma harpe des saules et me lamenter, tel Jérémie, sur la ruine des Belles Lettres et la décadence du Bon goût. Mais le spectacle de notre époque est un outrage au bon sens. Un succès au théâtre! Depuis longtemps les Muses méconnues ont déserté en pleurant ce mauvais lieu. Toute volupté un peu délicate a fui l'oreille des imprésarios. Un auteur a des chances d'être joué s'il apporte une combinaison, c'est-à-dire de l'argent, une actrice fameuse, et, comme épingles du marché, un collier de perles ou une automobile pour la femme du directeur.

Le livre est aussi malade. La boutique sanglote en voyant ses rayons où s'empilent les invendus. En vain les presses gémissantes donnent au public des œu^TCs douées de talent et de quelque style : il s'en détourne avec dédain pour écouter les inventions déplaisantes du roman policier. Se trouverait-il un éditeur pour accueillir la Tentation d'Antoine? Le fleuve des lettres coule à pleins bords, mais le public est l'àne qui récalcitre sur la berge et refuse de boire la moindre gorgée.

Vous haussez les épaules. Montez dans la galère et prenez la rame en main. Avant six mois vous me reviendrez l'oreille basse.

Pourtant gardons-nous du désespoir, comme d'un sacrilège. Le clair génie de notre peuple, nourri de sève et de raison, nous permet d'entre-

voir de merveilleuses résurrections. Elle ne sombrera pas dans la barbarie, la France qui sut poser un sourire divin sur la lèvre des vierges sculptées au tympan des cathédrales et pétrit de ses fortes mains l'argile de la race d'où sortirent un Molière et un Rabelais. Courbons la tête et laissons passer l'orage. L'air vibre sous des battements d'ailes; on entend d'horribles ricanements. C'est la nuit de Walpurgis avec son cortège de Stryges, d'Empuses, de Sorcières. Mais l'aube est proche. Dès qu'une clarté d'or aura jailli de l'horizon, le chant du coq mettra en fuite ces larves hideuses, ces fantômes menaçants.

J'ai une proposition raisonnable à vous faire. Vous allez partir en province; réfléchissez et ne dites pas non. A Ménestreau-sur-Sauve, le député Grapiîlard demande un rédacteur en chef, actif et intelligent, pour son journal, le Sémaphore, qui défendra sa candidature aux prochaines élections. Il offre quatre cents francs par mois, li richesse. Et quel pays plantureux! Les aloses de la Sauve sont exquises, un flot de vin clair ruisselle des coteaux. Et puis, quel calme, quel loisir! Les fruits dorés de la nonchalance mûrissent sur la treille du silence, dans ce pays enchanté.

Allez à Ménestreau, jeune homme. Retrempezvous dans cette solitude qui inspire la terreur aux médiocres, qui est la fontaine de Jouvence où se rajeunissent les forts. Achevez à force de temps quelque beau poème. Ne méprisez pas la province. Son inertie et sa lenteur forment la gangue où dorment ensevelis, comme de purs joyaux, des passions ardentes et des caractères originaux. Ouvrez les yeux, regardez, songez aux

trésors qu'un Balzac a ramassés dans les ruelles herbeuses de Saumur, d'Angoulème et de Tours, parmi ce peuple d'artisans, de prêtres, de vignerons.

Marescot se tut et ralluma sa pipe qui s'était éteinte pendant cette exhortation.

Jacques demeurait tout songeur.

— Allons, vous acceptez?

— Après tout, je ne risque rien.

— Fort bien, je vais écrire au Sémaphore. II se leva :

— Il faut que je passe au journal. Vous m'excuserez de ne pas vous tenir compagnie. Venez me voir après-demain. Je vous communiquerai la réponse de Grapillard, qui, n'en doutez pas, sera favorable.

II passa son ample pardessus ouaté, que le garçon lui tendait et sortit.

Jacques resta seul. Il se versa un nouveau verre de cognac et demanda le Bottin. II feuilleta le lourd volume, et, ayant trouvé ce qu'il cherchait, il lut :

Ménestreau-sur-Sauve. Chef-lieu du département de Sauve-et-Clair. 40.000 habitants. 30* corps d'armée. Cour d'appel.

Jacquejs déchiffra lentement ces pages banales, ces listes monotones où s'entassaient les noms des habitants, et il avait la sensation angoissante d'interroger l'énigme de son avenir.

Il tomba dans une profonde rêverie...

« Quel sort me réserves-tu, petite ville qui dorg en ce moment sous les paisibles étoiles? Des

souffles frais montent de ton fleuve et font vaciller la flamme de tes réverbères, comme des âmes inquiètes au fond de tes avenues silencieuses. Petite ville, il me semble que depuis des années j'ai posé mes pieds sur tes pavés pointus, tellement tu me parais familière. Je connais toutes les lézardes de tes murs, tous les détours de tes ruelles, tous les arbres de tes promenades. Le démon Asmodée, qui soulève les toits des maisons pour assister aux ébats des hommes, m'a-t-il convié à ses contemplations indiscrètes? Je connais les bourgeois et les boutiquiers dans les rides les plus menues de leurs visages, dans les replis les plus tortueux de leurs âmes. Quel grouillement d'hydres et de bêtes malfaisantes dans ces consciences en apparence si honnêtes! Quelle stupeur et quelle ignorance ! Toi, mon compère l'horloger Martineau, tu passes tes jours la loupe vissée aux yeux, pendant qu'autour de toi pendules, réveille-matin, coucous, émiettent la vie de leurs dents de bêtes rongeuses, et la précipitent dans les abîmes effroyables de l'éternité. Pas une minute tu n'entres en effroi en sentant peser sur toi la formidable énigme de l'univers. Et toi, notaire Loriot, dont je salue la cravate et les favoris blancs, je gravis les marches de ton magnifique escalier et je suppute les larmes de veuves, les journées de faucheurs et de tâcherons qui ont payé ton luxe. Et toi, Héron-Delétang, le riche constructeur de machines agricoles, toi qui t'enorgueillis de posséder un peuple d'esclaves penché pendant le jour sur l'enclume et sur l'étau, as-tu consenti quelquefois à fumer un havane moins cher pour que l'enfant de ton

ouvrier ait une couverture de laine un peu plus lourde?... »

Jacques referme le volume. Il sort. Les rues sont encombrées de lourds tombereaux qui amènent aux Halles des chargements de navets et de carottes. Il se hâte vers la vieille maison du quai des Augustins, où il a sa chambre au cinquième.

Il gravit les marches de pierre quatre à quatre. Il allume sa lampe et, sans perdre de temps, il se met au travail.

Ivresse de la création. Bruissement mystérieux des mondes qui vont naître. Chant confus qui sort de la ruche en plein travail, à l'heure où la saison chaude incline sur leurs tiges les fleurs lourdes de pollen. La lampe verse une clarté sur la page où court la plume agile et les idées se hâtent, se pressent, tourbillonnent, dans une impatience de recevoir la forme, la forme bien modelée qui leur donne la vie, les rend capables de se mouvoir.

Qu'importe à Jacques la solitude de ce logis, où rien ne pénètre du dehors? Elle est peuplée de chants, de récits, de paroles vibrantes et passionnées. D'ailleurs est-il bien seul? A tout moment il tressaille sous des murmures ineffables qui viennent chuchoter à son oreille. Comme dans un conte d'Hoffmann, parmi les feuilles de papier surgissent des apparitions, créatures imaginaires qui bondissent de la table, sautent dans la vihambre, viennent pousser \e coude du jeune homm*^, ou se pencher sur son épaule.

Qu'importe à Jacques la pauvreté de ce logis, où le papier s'effiloche au bas des murs? Sa vie.

chétive en apparence, est peuplée au dedans des splendeurs de l'Art et des plus pures émotions esthétiques. Les siècles du passé sont des palais où se promène sa fantaisie. Il est pareil à cet enfant des contes orientaux à qui des génies bienfaisants ont ouvert les cavernes où ruissellent les gemmes éblouissantes, escarboucles et sequins. Il échappe au présent, il vit dans l'histoire des vies qui ont valu la peine d'être vécues. Il monte sur les galères d'Alcibiade et prend en main la coupe d'or pour faire des libations aux Dieux. Il marche dans la galerie de Fontainebleau, sous les fresques de Rosso et du Primatice; il entend le cor des veneurs qui traîne ses sons lointains sous la futaie royale...

Quand il eut fini son travail, il se leva, et, marchant à sa fenêtre, il l'ouvrit toute grande.

L'air frais du matin rafraîchit ses tempes et son front. Paris dormait son sommeil harassé de courtisane, qui gît au creux des draps froissés par le plaisir, les narines pincées et la bouche grande ouverte.

Une clarté nimba d'une gloire les tours de Notre-Dame. La sirène d'un remorqueur lança son mugissement, qui parut réveiller le fleuve. Une rumeur courut sur les quais. Des voix montèrent à bord des chalands.

Jacques songea aux Albarèdes, à cette heure vibrante du chant des coqs.

Pauvre Tante Agathonne! Allait-il l'attrister en lui racontant ses déboires, ses luttes, son prochain départ pour la province? Allons donc! Mieux valait cent fois gagner du temps, endor-

mir sa confiance, et faire appel à la forfanterie gasconne pour donner le change à son affection inquiète.

Il prit une feuille de papier à lettres et écrivit :

« Victoire, tante. Je sors du Sénat, où j'ai dîné chez le Président. Fleurs, banquet, Champagne, décolletages officiels... »

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