CHAPITRE VII
M. le substitut La Galicière repoussa les dossiers qu'il annotait discrètement. Il alluma une cigarette. Ses yeux rencontrèrent le décor de sa vie quotidienne. Il le trouva banal une fois de plus. Les lions accroupis à la porte du Palais de Justice, sculptés par un ciseau naïf, semblaient des caniches débonnaires. La rue déserte avait Tair de suer l'ennui.
— Quel trou, murmura-t-il, faudra-t-il passer ma vie dans ce désert?
Mais son regard tomba sur l'échoppe voisine où le petit cordonnier Caquet battait joyeusement la semelle et tirait de ses mains poisseuses le ligneul. Sa femme, une commère joufflue, lui apportait un bol de café fumant. Elle souffla sur le breuvage et le tendit à l'homme qui l'avala d'un trait. Un pot de jacinthes blanches posé sur l'établi semblait une fleur pétrie de lumière. Le couple rappelait au substitut les tableaux flamands où des ménages d'artisans partagent un humble repas dans le jour blond qui tombe d'une fenêtre.
M. La Galicière les voyait chaque jour. Il les méprisait, car il les devinait ignorants. Il les jalousait, car ils étaient heureux puisqu'ils ne
connaissaient pas dans leurs âmes paisibles et bornées les tortures de l'ambition.
Pour lui, il se sentait plus malheureux qu'un poète de génie exilé parmi les Sarmates. La province était un théâtre trop restreint pour ses magnifiques ambitions. Et depuis des années il sollicitait un poste à Paris, car il avait l'intention de pénétrer dans les cénacles de la rive gauche et de faire éditer au Mercure un volume de vers. - ^^^ ^j^
Pourtant cet innocent travers lui avait donné quelques vertus. Depuis qu'il consacrait ses loisirs à enfermer sa pensée dans l'étroite mesure du vers, il s'était pris insensiblement à considérer comme négligeables les fonctions de son emploi. La justice ne lui paraissait plus aussi nécessaire. Il n'y croyait plus. Parfois même il n'exerçait plus qu'en tremblant, comme un prêtre sacrilège approche avec remords les autels du Dieu profané.
De même, à ^ivre parmi les livres, il s'était fait peu à peu l'âme du romancier qui se penche sur des âmes différentes de la sienne et excelle à les revêtir. Cette faculté le rendait compatissant aux soujffrances des pauvres diables, des chemineaux, des vagabonds dont il imaginait l'âpre existence.
M. le substitut était tout entier à sa méditation quand on frappa à la porte. Il cria d'entrer. Chambournac parut. Trois sergots l'encadraient de leur imposante stature. Ses yeux hagards, sa chemise en lambeaux, le souffle fort qui s'échappait de sa poitrine haletante lui donnaient l'aspect d'une bête forcée. Il avait dû
se livrer aux pires rébellions. Son front saignant et sa joue tuméfiée montraient que les agents, pour le faire marcher, avaient eu recours à la douceur persuasive de leurs arguments ordinaires.
Ses mains étaient étroitement enchaînées.
Le substitut prononça d'une voix brève :
■ — Déliez-moi cet homme.
Les agents ayant exécuté cet ordre, il ajouta :
— • C'est bien, mon ami; asseyez-vous.
Le vagabond promena autour de lui un regard effaré, cherchant la personne à qui pouvaient s'adresser ces bienveillantes paroles. Il était seul. Il prit donc la chaise que lui montrait le magistrat.
Mais il se ressaisit aussitôt. Un sourire narquois plissa sa lèvre et il résolut de se tenir sur ses gardes. Il avait entendu parler des juges d'instruction qui offraient des cigarettes aux prévenus, les assej^aient dans des fauteuils capitonnés et les conduisaient doucement à l'échafaud tout en les comblant d'attentions et de prévenances.
M. La Galicière feuilleta sans hâte un dossier. Ayant levé les yeux, il les reporta complaisamment sur le vagabond. Le menton dans la main, il contemplait cet homme avec une curiosité ardente et passionnée, comme on regarde l'explorateur qui a vécu sous la tente et chassé les grands fauves. Le miséreux portait dans sa barbe, dans ses vêtements en haillons, quelque chose de ce mystère dont la hantise affolait l'âme paisible du fonctionnaire. Il avait mené la vie errante; par les soirs gémissants d'au-
tomne il avait rôdé autour des étables, cherchant une entrée pour se coucher dans la litière sous le souffle chaud des bêtes. Il avait dormi dans les halliers, mangé les alises et les fruits du sorbier, il avait bu l'eau des sources. Il se pencha et crut respirer la senteur des clairières mouillées de rosée nocturne, l'odeur des sousbois où pourrissent les feuilles mortes.
Et le magistrat se souvint d'avoir rêvé longuement auprès de trois pierres noircies par un feu de chemineau, pendant sa dernière promenade.
Ayant passé la main sur son front, il commença son interrogatoire :
— Pourquoi avez-vous dégradé un monument public?
Chambournac le regarda, l'oreille tendue et la bouche ouverte, puis soudain il comprit :
— J'vas vous dire, monsieur le juge. Y a des choses qui sont pas à faire. Ça, c'est sûr. Mais y m'ont agonisé; ils ont lâché sur moi des cagoinces. J'avais pas croûte depuis la veille...
L'homme se tut. Au souvenir des détresses récentes, une sorte d'attendrissement gonfla son cœur. Il se sentit incapable de lutter, de résister à la bienveillance du magistrat qui l'enveloppait de mollesse et de tiédeur. C'était doux, comme de s'étendre dans un bon lit, après une journée de marche.
Il ajouta tout bas :
— J'avais pas de mauvaise intention en venant ici; j 'voulais chercher du turbin.
Le susbtitut se pencha de nouveau sur le dossier :
— Vous êtes natif d'Auvergne. Pourquoi n'êtes-vous pas resté dans vos montagnes? Il faut y retourner.
— J'vas vous dire, monsieur le juge, j 'pourrais pu y vivre. Je m'mangerais les sangs. J'me casserais la tête contre les pierres. Pourtant j'étais bien tranquille autrefois. Je poussais mes vaches sur le plateau des Pradais... La mère m'apportait tous les dimanches un paquet de tabac et une miche de pain noir. Mais j 'pourrais pu vivre cette vie-là; j'ai vu dans les villes des choses qui m'ont mis la fièvre dans le sang.
— Quelles choses?
— La misère et la souffrance.
— Elles seront éternelles.
— C'est faux. Avez-vous visité un tissage? Vous avez-t-y vu les rattacheurs? Ça saute comme des écureuils en cage; ça devient autant dire des mécaniques, pour gagner quarante sous. Et les puddleurs! Y z'ont un morceau de toile autour des reins et la sueur coule sur le pavé. Y a des travaux qui font d'un homme costaud, en trois mois, un cadavre, un vrai cadavre vivant, avec des poumons rongés et des mirettes aveugles. Bon sang de bon Dieu, ça durerait toujours? Y a des gens qui soutiennent la chose. Quand j'y pense sur les chemins, je grince les dents, je serre les poings. Si j'en tenais un, j'y ferais passer le goût du pain, j'y mangerais le nez, j'y crèverais la peau du ventre avec mes dents et j'y boufferais la fressure.
— • Calmez-vous; à quoi bon vous mettre dans cet état? Toute bonne volonté demeure impuissante contre de pareils abus.
Ghambournac redressa la tête. Une fierté illumina ses yeux et il déclara d'une voix haute, comme il eût chanté une incantation magique, qui aurait guéri tous les maux :
— Ça n'est pas vrai. On peut quelque chose. Quand on aura exproprié le capital infâme et socialisé les moyens de production, alors on commencera à voir clair dans les affaires...
— Mon cher ami, ne demandez pas aux hommes de la raison. S'ils apercevaient jamais, dans une lueur de bon sens, le spectacle du monde tel que l'ont créé le mensonge et l'iniquité sociale, le désespoir les rendrait fous.
Et le magistrat se tut et devint tout rêveur. Il regardait sans la voir la rue déserte. Un chien la remontait en musardant et il s'arrêtait parfois pour happer les mouches d'un coup de gueule.
Ghambournac, respectueux, tortillait son feutre gras entre ses doigts. Soudain une chanson monta dans le silence, derrière la porte :
Quanto e dolce il suo sorriso, Credi s tare in paradis o Quando sta vicino a te,
'La. voix était charmante et bien timbrée. La mélodie napolitaine montait d'un ample coup d'aile, évoquait par ses rythmes faciles les plages de divine paresse, les golfes aux flots bleus, les palais de marbre et, dans les chemins bordés de cactus et de lauriers-roses, les sonnailles des mules attelées aux corricolos. Haute et crépitante comme une flamme de sarments,
la musique de la guitare accompagnait la chanson. L'instant d'après elle s'assoupissait, rasait le sol, comme un bourdonnement d'insectes dans l'herbe d'une prairie, à la fin d'une journée chaude.
La majesté du temple de Thémis parut étrangement profanée. D'un seul mouvement, levant en avant des poings formidables, les trois sergots se levèrent.
M. La Galicière les apaisa.
— Je sais ce que c'est.
Il marcha vers la porte et l'ouvrit toute grande. Une vision étrange s'y encadra.
Une chanteuse de rues se tenait sur le seuil. Elle était vieille, mais, sous ses cheveux blancs, sa peau éclatante de soleil et ses yeux restés étonnamment jeunes lui donnaient la majesté d'une Fausta. De longs anneaux d'or pendant à ses oreilles éclairaient ses joues brunes. Elle s'était taillé une robe dans un vieux pantalon de zouave. Accroché à son épaule, un petit singe avançait sa tête grimaçante où pétillaient des yeux vifs.
Deux caniches blancs marchaient sur ses talons.
Elle fit quelques pas dans la direction du substitut et s'inclina cérémonieusement. La guitare sonna une tarentelle. Les chiens s'étant dressés sur leurs pattes se mirent à tourner dans une ronde endiablée, tandis que le petit singe, sautant à terre, gambadait frénétiquement,
La danse terminée, la chanteuse fit une révérence.
— Illoustrissime Signor, dit-elle, je souis revenue, comme l'oiseau du printemps. Vous avez eu pitié de la fauvette, môssieu le juge, une pitié infinie. Elle ne vous oublie pas et vous apporte sa première chanson.
C'était une très vieille histoire. Quelque dix ans plus tôt, on avait trouvé dans un village un vieux rentier assassiné. On arrêta la mère Zouzou qu'on avait vue rôder aux environs. On allait la condamner, quand le substitut avait établi son innocence par des preuves irréfutables et l'avait fait relâcher.
Elle ne manquait pas chaque année de venir lui témoigner sa reconnaissance par cette aubade.
M. La Galicière s'inclina avec une aisance noble et familière :
— Mère Zouzou, je vous remercie.
Il lui glissa dans la main une pièce blanche. Elle sortit, sui\ie de toute sa troupe.
Le magistrat resta un moment rêveur. Un sourire très doux flotta autour de ses lèvres. Puis il se tourna vers Chambournac, que la stupeur rendait pareil à un dieu Terme, entre ses trois sergots.
— Mon ami, dit-il doucement, vous êtes libre. Pourtant je ne vous abandonne pas. Voici un mot pour le camarade Florence, secrétaire de la Bourse du Travail. Il vous trouvera un gagnepain. Allez, Chambournac, je vous souhaite le
bonheur que vous méritez, ce bonheur qui rend si facile la pratique de l'honnêteté.
Chambournac, redressant sa haute taille, se dirigea vers la porte. Les sergots ne le suivirent pas. Arrivé sur le seuil, il se ravisa, revint sur ses pas, et, tendant la main au magistrat, il lui cria d'une voix éclatante :
— Eh bien, vrai! Vous êtes un bon zig!