CHAPITRE VIII
Joseph Chambournac, sortant du tribunal, reçut en plein visage le doux éblouissement du soleil et de la liberté. Il chancela, puis il se ressaisit. Alors il laissa tomber son regard sur le papier où le juge avait griffonné quelques mots. Il lut : Florence, Palais du Travail, rue de la Poterne-Rouge.
Le compagnon se mit en marche. II erra dans la ville inondée de clarté printanière. Il s'égara, demanda son chemin, s'égara de nouveau et finit par trouver ce qu'il cherchait.
Le Palais du Travail était une masure ignoble au fond d'une ruelle pavée de cailloux pointus, qui dévalait vers la Sauve. Ancienne tannerie léguée à la ville de Ménestreau, elle était laissée à l'abandon depuis des années. Le toit s'effondrait; les volets pendaient dans la façade lépreuse. Une carapace de vieilles affiches, tombant en lambeaux, la recouvrait comme un manteau d'Arlequin, à la fois éclatant et sordide. Dans son grenier ouvert à tous les vents, les hiboux et les corneilles nichaient, et les chats du quartier, avec des miaulements frénétiques, venaient y célébrer leurs sabbats amoureux.
Le D' Colas, socialiste révolutionnaire, ayant flétri, dans son journal le Tocsin, l'indifférence
des bourgeois, la municipalité s'était émue et avait hébergé les corporations dans cette ruine.
Ghambournac traversa le ruisseau qui charriait des têtes de poisson et des épluchures de légumes, et, ayant posé le pied sur le seuil branlant, il finit par trouver un loquet qu'il souleva.
Il entra dans une grande salle pavée de carreaux rouges, saupoudrés de sable fin. Au mur étaient clouées des affiches balafrées de taches sanglantes, des compositions véhémentes et grandioses de Steinlen représentant des foules en marche, des cortèges de grévistes poussés dans la campagne par un grand souffle vengeur. Et de minuscules papillons, collés partout, répétaient les formules fatidiques, les conseils d'entente et de solidarité que Ghambournac avait appris à révérer comme l'Evangile de la religion nouvelle.
« Travailleurs de tous les pays, unissezvous. — Moins de travail, plus de salaire. — Ne dépasse pas les huit heures, si tu veux éviter le chômage, cette plaie de l'ouvrier. »
Ghambournac se sentit réconforté. Après des journées de détresse où le destin s'acharnant contre lui semblait le pourchasser sur les routes, après les moments d'affreuse solitude dans les villes, où les visages des hommes lui montraient une cruelle indifférence, il retrouvait une maison où tout l'accueillait, où tout lui parlait un langage qui allait droit à son cœur.
Il fit quelques pas i. ^perçut un homme assis à une petite table.
— Le camarade Florence? dit le vagabond d'une voix à la fois humble et cordiale.
— C'est moi, répondit l'homme qui leva à peine les yeux, car il paraissait absorbé dans sa besogne.
Il ajouta :
— Je suis à vous dans un instant. Prenez donc la peine de vous asseoir.
Chambournac obéit, et, tenant son baluchon de trimardeur sur ses genoux, il se fit tout petit et retint son souffle pour ne pas troubler la méditation du secrétaire.
Celui-ci régla minutieusement une feuille de papier. Puis, ayant choisi une plume, il se mit à écrire avec lenteur, s'appliquant à bien former ses lettres, enjolivant les majuscules d'arabesques compliquées. Il tirait la langue comme un écolier studieux et par moments il s'arrêtait, et, se reculant un peu, il contemplait son œuvre avec satisfaction.
Visiblement, il était heureux. L'ordre parfait qui régnait sur sa table trahissait les habitudes paisibles du bureaucrate. Des fioles d'encre rouge et \iolette s'alignaient. Une sébille contenait des pains à cacheter.
Le vagabond considérait le secrétaire avec une curiosité sympathique. Lui, l'homme sans cesse frémissant d'indignation, sans cesse secoué par les orages intérieurs, il éprouvait une surprise grandissante devant cette physionomie qui respirait le calme et la pondération. Les yeux étaient pâles, les cils blancs, les traits placides. Les moindres gestes avaient une lenteur mesurée. Il avait du coton dans les oreilles.
il portait aux pieds des chaussons de feutre, aux semelles épaisses. On eût dit qu'il voulait entourer tous les moments de sa vie de tiédeur et de silence.
Il termina ses écritures.
— Qu'y a-t-il pour votre service? demandât-il à Chambournac.
L'autre raconta son histoire, son arrestation, et s'exalta en vantant la clémence du substitut. Florence haussa les épaules :
— Oui, c'est un copain. Mais je me méfie des bourgeois qui viennent à nous. Ils ont la frousse. Et puis ils nous foutront dedans avec leurs manigances. Ils tondront la crinière du lion révolutionnaire et ils l'habilleront en caniche.
— Pourtant l'idée est en marche; on a déjà obtenu des améliorations. Quand les travailleurs enverront à la Chambre des députés appartenant au parti...
— Des blagueurs. Il faut tout foutre par terre. On ne fait pas du neuf avec du vieux.
— Alors, ça ne sert à rien, le bulletin de vote?
— Non, laissez-moi rire; je dis, mon vieux, qu'il faut faire la révolution des barricades. Oui, des moellons entassés dans les rues avec des omnibus en travers! Le grand soir, quoi. Il faut mettre le feu aux banques, aux tribunaux, aux casernes, détruire les bastilles, abattre le capital, terroriser les bourgeois. Et, quand la flamme aura tout rasé, alors on reconstruira la cité future avec des charpentes toutes neuves et non avec des bois de démolition, remplis de punoiocs et de cafards.
Le ton lent et mesuré dont le camarade Florence prononçait ces imprécations, formait un contraste saisissant avec leur allure farouche. Soudain, il fut pris d'une quinte de toux. Alors, sortant de son gousset une boîte de carton qui contenait des morceaux de réglisse, il la tendit à Chambournac, puis il y puisa à son tour.
— J*ai les poumons faibles, dit-il. J'étais tailleur de pierre, un sale métier, La poussière vous ronge la poitrine. Sans les camarades qui m'ont donné ce poste de secrétaire, il y a longtemps que je serais claqué.
Puis, tout en ménageant son souffle parcimonieux, il reprit son invective violente et ordonnée, au point précis où il l'avait interrompue. Oui, tout était à refaire. Il appelait de tous ses vœux cette révolution qui transformerait les hommes, leur enlèverait les instincts séculaires de violence et de rapine. Ils seraient bons, tendres, fraternels, épris de loyauté et de justice. Il se faisait de ce temps à venir une image fabuleuse, rappelant l'âge d'or des poètes, où le miel coulait des yeuses, où les biches et les lionnes reposaient côte à côte dans les antres verdoyants. Il était si éloquent que Chambournac ému lui saisit la main sur la table, et balaya de son geste brusque les plumes et les encriers.
Le camarade Florence remit de l'ordre dans ce désarroi. Il redressa l'alignement des crayons à la pointe finement taillée et ramassa les pains à cacheter dans la sébile. Il voulait bien que l'on chambardât la société, mais il ne consentait pas qu'on changeât de place ses porteplumes.
il se leva, prit une ample pèlerine accrochée à un clou, noua à son cou un foulard blanc, et il invita Chambournac à le suivre.
— Allons manger la soupe, en attendant. On verra ensuite à vous trouver du travail.
Ils prirent le tramway, traversèrent un faubourg interminable, puis, à la descente, s'engagèrent dans un chemin coupé d'ornières profondes.
Le printemps triomphait. Les sentiers nonchalants et les boqueteaux clairs étaient tapissés d'une herbe luisante et fme qui frissonnait sous des souffles tièdes. Les pommiers arrondissaient leurs dômes blancs avivés d'écarlate. Les pruniers formaient une voûte neigeuse pénétrée de clarté blonde, où vibrait le bourdonnement innombrable des abeilles visitant les corolles. Au seuil d'un parc abandonné, une Flore de pierre verdie tendait sa corbeille où parmi des feuilles mortes un narcisse éclatant avait jailli, comme une offrande du printemps à la déesse.
Chambournac se mit à respirer avec force l'air vif qui le grisait comme un vin. Des senteurs de terreau se mêlaient à l'arôme résineux des bourgeons épanouis.
La vie recommençait. Des vaches meuglaient. Des chaînes sonnaient à la margelle des puits. Des jardiniers, ayant le ventre ceint de tabliers bleus, bêchaient les plate-bandes, taillaient les vignes dont les sarments pleuraient.
Le spectacle des travaux des champs reprenant leur cours immuable éveilla au cœur de Chambournac d'émouvants souvenirs. Ils attei-
gnaient la rase campagne où les fermes éparses semblaient des vaisseaux entraînés par les courants sur rOcéan sans limites. Rien n'arrêtait le regard. La coupole merveilleuse reposait sur l'horizon où s'amoncelaient des nuées lilas et mauve. On eût dit des courtines drapées autour de la couche fastueuse où se célébraient les noces du ciel et de la terre.
Le camarade Florence tendit le bras.
— Comme ces choses sont belles. Elles appartiennent à tous et personne ne saurait les confisquer à son profit. Cet air pur, qui allège mes poumons, cette lumière qui réjouit mes yeux est un bien commun, et le plaisir que nous en recevons ne saurait les diminuer ni les avilir. Quel tableau de musée a les couleurs éclatantes de ce paysage printanier? L'homme, pour être vraiment heureux, a besoin de peu de chose, et ce peu de chose est partout.
Ils arrivaient à la maison.
Bâtie en colombage, elle se composait d'un rez-de-chaussée dont les fenêtres s'ouvraient sur un petit jardin. Un rideau de saules et de coudriers la protégeait contre l'âpre vent du nord. Au pied des murs toutes sortes de fleurs poussaient, jonquilles, primevères, corbeilles d'argent, giroflées et boutons d'or, fleurs aux grâces naïves de villageoises, promesses de l'année et compagnes modestes du seuil.
Florence poussa la porte :
— Voici un invité, cria-t-il, et si son appétit répond à sa carrure, faudra pas lui en promettre.
Ghambournac aperçut une jeune femme
assise devant l'âtre où pétillait un feu de sarments. Ses yeux bleus limpides, ses joues roses, lui donnaient un charme souverain de fraîcheur et de santé. Elle épluchait une salade de pissenlits dont les étoiles jaunes emplissaient son tablier d'un tumulte de couleurs vives. Ses paupières clignotaient- la réverbération de la flamme l'enveloppait d'une clarté pourpre. Elle souriait vaguement, ayant l'air heureux et assoupi.
Un marmot dormait dans un berceau. Un garçon de huit à dix ans, assis devant la table ronde, feuilletait un livre de voyages et d'aventures.
La femme tourna la tête et murmura :
« Soyez le bienvenu ».
— Camarade, dit Florence, voici la bonne auberge. Ma femme Bastienne est commode à vivre et les enfants ne sont pas trop bruyants. Assieds-toi à cette place et allonge les pieds devant les chenets. Que les gueux aient au moins cette consolation, sous l'œil des bourgeois méprisants, de se vautrer dans la poussière côte à côte, de se sentir les coudes et les cœurs fraternels. Si le gîte te plaît, reste tant que tu voudras. Tu paieras ton écot, tu glisseras dans la marmite commune le morceau de lard ou la tranche d'aloyau que tu auras gagnée par ton travail. Tu trouveras de l'embauche. Avec tes larges mains tu n'es pas en peine, je pense, de taper dans la butte.
Chambournac eut un long regard mouillé comme en ont les chiens errants.
Bastienne se leva et dit :
— Je vais faire une omelette, car le déjeuner serait insuffisant. Allez vous promener dans le jardin en attendant.
Le vagabond s'assit sur un banc auprès du seuil. Une savoureuse odeur de soupe aux choux flottait dans la chambre, derrière lui.
Le petit Claude vint le rejoindre; il roula un baquet et s'y assit. Ayant pris un vieux balai, il ramait et fendait les flots d'une mer imaginaire.
— Tu vois, monsieur, je suis dans la chaloupe. Je me suis échappé du vaisseau où les pirates me tenaient prisonnier. Mais j'ai mis le feu à la mèche avant de partir. Tous les barils de poudre vont sauter... Attention, monsieur. Poum.
Il bondit. Le baquet chavira et Claude roula sur le sol.
Le petit frère pleurait dans la maison.
Bastienne parut sur le seuil, tenant le marmot et cherchant des yeux son mari. Il était au bout du jardin. Affairée, elle posa l'enfant dans les bras de Chambournac.
— Consolez-le, dit-elle. Je n'ai pas le temos. L'omelette brûle.
Il saisit le précieux fardeau et le posa sur ses genoux, maladroits et tendres.
Le mioche le regarda avec stupeur, puis il lui fit une risette, et tira de toutes ses forces sur la grosse moustache.
Chambournac n'osait faire un mouvement. Le bonheur était là.
Une ronde de moucherons dansait dansTair tiède.