CHAPITRE IX
A Monsieur Marescot,
rédacteur au journal V Epoque.
j'ai suivi votre conseil et me voici donc installé à Ménestreau où je ressens déjà les vertus de cette solitude dont vous m'avez vanté la douceur apaisante. J'ai pu r&descendre en moimême et y retrouver, à la faveur au silence, les parties de mon être les plus vraies et les plus profondes. L'éloignement donne aux choses leur perspective; des hommes et des œuvres, aue îe snobisme contemporain encense de son admiration banale, m'apparaissent ce qu'ils sont réellement, méprisables et chétifs. Vous dirai-je toute ma pensée? Je trouve à la vie une saveur dIus franche et plus vraie. Au sortir de la symphonie parisienne, poussant ses mille voix, mêlant les chants de cloche, les vacarm.es, les cris de la rue, les instruments de timbre et de sonorité si diverses, je me plais maintenant à entendre la
musique du chalumeau, musique simplette qui, depuis la naissance du monde, réjouit les emblavures, le troupeau, et le pâtre couleur de terre.
J'ai trouvé un appartement dans un faubourg reculé, au fond d'une rue dont vous aimeriez le nom pour son odeur d'ancienneté, venelle des Ligneaux. Dans une maison du xviii* siècle, appartenant à une vieille fille riche qui ne l'habite paSi j'ai loué le rez-de-chaussée. Tout autour sont bâtis des couvents, dont les cloches versent dans la nuit froide ou dans le matin joyeux leurs sonorités cristallines. J'aperçois les vignes dès que je franchis les portes de mon jardin. Car j'ai un grand jardin, une prairie à vrai dire, dont les vagues frémissantes viennent battre le tronc noir des pommiers. Des iris, tranchants comme des sabres et couronnés de flammes violettes, bordent les allées, et le mur du fond est tapissé d'un grand lierre où nichent des pinsons et des mésanges. Assis dans un rocking-chair à l'heure où les martinets rasent les gazons en poussant des cris aigus, où les chauve-souris suspendent leur vol festonnant au manteau grisperle du crépuscule, je regarde mon \ieux mur que le couchant revêt d'une pourpre sanglante d'Impérator. Puis, la nuit vient et le clair de lune entre en scène, subtil magicien qui donne aux choses les plus humbles l'attrait du mystère et la splendeur de la mélancolie. Il étale sur les gazons des nappes de lumière tremblante, allume des feux pâles à la cime des sapins, éveille des voix confuses parmi l'ombre des feuillages. Quel silence! Il me semble que j'entends l'herbe qui pousse, la vrille de la vigne qui s'enroule. Il me
semble que je vais surprendre les ébats des petits elfes, qui viennent défriper les boui geons de la fougère, et peindre des points noirs sur le dos des coccinelles.
D'autres soirs, je travaille. J'ai apporté quelques livres que j'aime, ceux qui ne lassent jamais, car ils offrent toujours quelque coin inexploré. Dans le silence, ils me chuchotent à l'oreille des confidences jamais entendues. Je relis ainsi la Correspondance de Flaubert, livre unique, qui nous donne l'illusion d'avoir connu le prodigieux assembleur de mots et de syllabes, d'avoir mangé à sa table et vécu dans sa maison, livre nécessaire à tout artiste, bréviaire véritable de l'homme de lettres, car il enseigne le dédain des succès faciles et la probité dans le labeur. J'admire toujours les poèmes de Hugo et ses romans magnifiques, VHomme qui rit et Les Travailleurs de la Mer. La postérité le venge superbement des dédains injustes et des critiques mesquines. Tous ces petits hommes ouvraient leurs petits bras pour mesurer le géant. Chaque jour le grandit. Il se dresse sur notre horizon comme une chaîne de montagnes. Il a les escarpements des monts, leurs pics chauves frappés par la foudre, leurs glaciers resplendissants, leurs plateaux balayés d'avalanches et de rafales, leurs gaves retentissants et sourds, leurs antres profonds où dansaient les Satyres et les Silènes. Mais il a aussi des monts les grâces tendres, les fraîcheurs ignorées, la sente qui fuit sous les hêtres moussus, la source où se réfléchit le ciel immense. Pour les soirs où l'âme a des langueurs et des dégoûts inex-
plicables, où l'on se détourne des grandes nefs profanées par le piétinement des foules, pour se réfugier dans les chapelles embaumées d*encens rare, je garde Maurice de Guérin, les Poèmes en prose de Baudelaire, et les livres d'Elémir Bourges. Je compose. J'ai repris mes nouvelles rustiques; mon imagination retourne au bord de l'Aveyron, parmi les masures de terre battue, et les champs ensemencés où tournoient les vols de pigeons. Je tente de faire revivre les hommes et les choses, de tracer avec de gros traits, habiles et vigoureux, tel un graveur sur bois, des portraits de petites gens, de laboureurs, d'artisans, de métayers; j'essaie de rendre avec des mots l'inexprimable, les bruits qui hantent les nuits d'été, le flottement des brumes sur les étangs, les sonnailles des troupeaux palpitant au clair de lune.
Mais je vous parle trop longuement de moi. Jetons des regards complaisants sur le monde qui nous entoure. Le Sémaphore n'a rien de commun avec nos journaux parisiens. Quand je traversai l'imprimerie, où des presses à bras, craquantes et gémissantes, semblent des vestiges d'un autre âge, j'arrivai dans un bureau de rédaction qui me rappela l'antichambre ministérielle où la fantaisie de Courteline nous montre un employé s'exerçant à faire le cul-de-jatte, tandis qu'un autre épluche des œufs durs. Mes rédacteurs jouaient au jacquet, découpaient des cartons coloriés pour faire des constructions, passaient leur temps à des enfantillages. Sur la table traînaient des ciseaux géants et un pot à colle monumental qui servaient à faire le jour-
nal quand le moment était venu. J'ai mis le holà. Ce me fut chose facile, mon titre d'ancien rédacteur au Corsaire me donnant une suffisante autorité. Et maintenant tout marche, les presses gémissent, les plumes grincent sur le papier, et les abonnés, passant au guichet du caissier, ont des physionomies étonnées, et veulent bien reconnaître que la vie revient au journal.
Le Sémaphore, c'est un peu, dans la vie provinciale, le forum ou l'agora des anciens où se prônaient les candidatures, où se débattait toute vie publique. Mon bureau est un endroit où l'on vient respirer l'odeur de la poudre, avant de retourner dans la mêlée. J'éprouve la vérité de vos paroles sur la diversité et l'originalité profonde des caractères, dont le frottement n'a pas émoussé les reliefs. Si j'avais le loisir, je pourrais vous envoyer toute une galerie de portraits, copiés au hasard d'une matinée. Voici le docteur Mazagran, le chef du parti radical, que ses préférences et son intelligence déliée inclinent lentement au socialisme. C'est l'Eminence grise, l'homme que consultent les préfets tremblants, qu'ils appellent auprès d'eux dans les moments critiques, tandis qu'ils méprisent les députés et les sénateurs. Physionomie curieuse de Voltaire, sculptée et gravée de rides profondes, l'œil toujours vif derrière son binocle d'or, la barbiche poivre et sel au vent, il possède un esprit coupant comme son scapel, mobile comme le vif-argent, d'une précision impitoyable quand il s'agit de montrer une iniquité sociale, de la clouer pantelante et dérisoire sous les huées de tous. Enfant terrible du parti, il prononce tout haut le mot
défendu, celui que l'on répète tout bas, appelle bourg pourri l'arrondissement de Grapillard, mêle à tout l'incomparable lucidité de son esprit, qui s'eni\Te de critique et de satire. Rien n'égale le charme de ses conversations où sa pensée agile parcourt le monde, gravite autour des astres, soulève l'un après l'autre tous les problèmes. C'est la musique de Prospère, la musique ardente et sereine des idées, cédant à l'appel du magicien. Du reste, très généreux et très bon, prodiguant aux ouvriers blessés les soins intelligents, quitte à faire payer double les hobereaux et les industriels, tout en s*applaudissant d'avoir résolu ainsi une partie de la question sociale. Vient ensuite Anselme Beaurichard, fabricant de liqueurs. La nature a donné à celui-ci une longue barbe blanche, une voix sonore et caverneuse, le masque rigide et pathétique d'un prieur des Bénédictins, d'un abbé des Chartreux. On ne l'imagine qu'avec le capuchon de bure, les sandales et le cordon ceignant la taille. Par une ironie saisissante de la nature, c'est un anticlérical forcené; ses mains, où le regard cherche l'anneau d'améthyste, ne se lèvent que pour brandir un couteau imaginaire qu'il plantera au cœur de l'infamie. Sa voix de basse-taille, faite pour dominer le fracas des orgues ou prononcer le traditionnel « Frère, il faut mourir », sa parole de sermonnaire, lente et mesurée, ne sait qu'évoquer le bûcher d'Etienne Dolet, les autodafés de l'Inquisition, le supplice des Labarre et des Calas. Il a une femme qu'on dit fort jolie. Ce sont les grands premiers rôles dans la farce de la Marmite électorale. Voici des
seigneurs de moindre importance : l'archiviste Toscanel, une créature bizarre, qu'on dirait sortie d'un monde hallucinant d'Hoffmann, front modelé de bosses géniales, yeux étincelants, masque tourmenté. Ce petit homme, dont le corps désarticulé est sans cesse agité par une danse de Saint-Guy frénétique, toujours vivant au sein d'un nuage que forme la poussière des dossiers, ce gnome farouche et illuminé roule dans son esprit, pêle-mêle avec le spiritisme, le magnétisme et la gnose, des rêves utopiques, des projets aventureux de paix universelle. Le cabaretier Bridoux, derrière son comptoir de zinc où il débite des poisons de couleurs diverses, croise les mains sur son ventre d'un air satisfait, et attend des élections un profit certain, comme le campagnard réclame une année de vin ou une année de pommes. Le marchand d'huîtres Grondeux, assis derrière ses paniers bourrés de varech, salue du titre d'Excellence Grapillard qui revient de Paris, et que son journal a nommé quand on a formé le nouveau ministère. Le député rougit, salue et se rengorge. Parfois, au journal, apparaît la silhouette menaçante d'un bûcheron, qui, de ses mains noires de fraisil et couturées de cicatrices, brandit un papier, projet d'article écrit avec un crayon de charpentier au fond d'une combe solitaire, où l'on parle de mettre le feu aux châteaux, de pendre aux chênes les entrepreneurs de coupes. J'ai bien de la peine à les calmer. Toute une Jacquerie couve menaçante; le pays est curieux. On y marche dans la cendre de volcans éteints qui, demain, vont se
rallumer. Je vais bien ouvrir mes yeux, les élections promettent d'être intéressantes.
Le député est pareil aux autres. Brave homme au fond, le succès lui a enseigné l'art des poignées de main faciles. La popularité dont il jouit témoigne de qualités réelles, solides, qui n'ont pas trouvé leur emploi au Palais-Bourbon. Petits hommes, petites pensées, petites œuvres. Leurs luttes font penser à ces beaux petits combats des Pygmions lançant avec leur arc des noyaux de cerises contre les grues; leurs travaux rappellent les forages patients, sinueux, compliqués des termites évidant l'intérieur d'un pilier. Un jour vient où la maison croule. Ils ont la haine des grandes pensées, des entreprises nobles et fécondes qui grandissent un peuple aux yeux de l'histoire. Ils ont la haine des grands hommes, qu'ils proscrivent et condamnent au silence et à l'obscurité. Ils ont la haine des grandes dépenses, et gaspillent le budget à payer de sordides pots-de-vin, que des maraudeurs avalent derrière la haie d'un chemin vicinal. Ils n'ont même plus de rancunes politiques, ils se tutoient tous dans les couloirs. Ils évoquent ces haltes pittoresques de gueux dans un carrefour, ces ripailles de pitres et de forains, qui, aj^ant joué leur mélodrame, tous pêle-mêle, gendarmes, voleurs, juges, assassins, mangent à la même écuelle.
Pau^Tes gens. Ils sont là, plantés au sommet de leur clocher. Ils mesurent du regard les quelques arpents de terre où s'étend leur exécrable tyrannie. Ils se congratulent. « Ho, disent-ils, voila qui va bien. A une lieue à la ronde, nul
maraudeur ne menace les récoltes mûrissantes, et le garde champêtre justement fait sa tournée. Quels beaux chemins bien empierrés; quels superbes caniveaux! Quelles moissons dorées! Quelles luzernes drues ! Quelles grappes lourdes ! La paix bienfaisante verse du haut des cieux les trésors croulants de l'automne. Ha ! Les électeurs voteront bien! » Pauvres gens, ils n'entendent pas les bruits menaçants qui grondent à l'horizon, la clameur des affamés, toujours plus sinistre et plus haute, et le roulement des canons.