‹ Les grès wallons, grès-cérame orné de l'ancienne Belgique, ou des Pays-Bas, improprement nommés grès flamands; études formant une monographie au point de vue historique et descriptifChapitre 11 sur 81 · Voir \eè Pièces juslilUatives · texte numérisé non relu

Voir \eè Pièces juslilUatives

soit à la ficelle au moment du tournassage. Ce dernier moyen est le plus primitif. On Fa regardé parfois comme caractérisant la poterie de Frechen, mais on comprend que ce caractère ne peut être déterminant puisqu'on le retrouve sur des produits de Bouffioulz et d'autres localités.

Gomme il arrive pour tous les perfectionnements, celui-ci ne fit pas complètement abandonner Tancien procédé et l'on a continué longtemps encore à faire exceptionnellement des pots k pincées.

Le galbe des vases de Bouffioulx du XIV* et du XV* siècle n'était pas mauvais, comme nous le verrons plus loin au Calalogue descriptif. C'est l'époque des légendaires Jacoba Kannetjes.

Quant à l'ornementation, elle ne manquait pas d'originalité. Elle se faisait à la main, car l'emploi des moules ou matrices d'ornements n'étaient pas connus à cette époque dans la localité; elle offrait souvent des figures humaines rudimentaires, grossièrement taillées sur la panse du vase, au moyen d'entailles faites au couteau, etc.

Ce motif est du reste loin d'être spécial à Bouffioulz; la poterie de divers pays et même la poterie égyptienne, grecque, gauloise et romaine nous en offrent des spécimens. Nous en avons vus du moyen âge, venant d'Allemagne et d'Italie,

Demmin* fait connaître qu'au VIII* siècle on faisait ce même grès gris ou brunâtre à Ratisbonne ou Regenburg ; puis au XIV* siècle à Nuremberg, à Dryhausen, en Hesse, à Cologne, à Neuwit et sur les bords du Rhin. C'était encore du grès blanc ou brun ; mais an XVI* siècle on y appliquait l'émail bleu. Il dit que la France aussi avait fourni des grès bleus au XVI* siècle ; à Beauvais, à Savignies et dans les environs. Probable-

1. Quide de l'amateur des faïences t des porcelaines^ poteries^ terres cuites^ etc. Première édilion, 1S63.

ment qu^il ne s'agissait pas d'abord de Témail bleu posé directement sur la terre, mais bien de grès à vernis plombifère ou à émaux staniferes, comme à Creussen en Bavière. Nous parlons ailleurs des émaux et des couleurs.

Les grès ornementés dits flamands qui prirent une si grande extension à Tépoque de la renaissance, avaient commencé euxmêmes bien plus tôt.

On parait d'accord sur les points suivants. La terre à émaux staniferes et plombiferes fut appliquée aux objets artistiques dans le nord de TAlIemagne et la Franconie longtemps avant répoque des grès ornementés. Les grès bruns avec médaillons d'ornements commencèrent tout d'abord à Baireuth ; on le reporte même au XP siècle. Ils n'étaient pas moulés mais faits à la main et fort grossiers. Puis vinrent ceux de Bunzlau. Creussen fabriquait aussi cette sorte de grès.

Enfin après les précédents centres de production des grès, cette industrie descendit vers le midi de l'Allemagne et les localités qui commencèrent furent Frecben et les environs de Cologne. Demmin attribue au commencement du XVP siècle les grès ornés de Neuwit, Frecben, etc.. Toujours est-il qu'à Frecben on a tiré de la terre des décombres de poteries avec tessons de la première moitié du XVI* siècle. L'argile fortement ferrugineuse ne permit jamais d'y fabriquer des grès blancs ou gris. Les seuls produits qui en venaient étaient les grès bruns.

La fabrication de Siegburg est contemporaine de Frecben, mais Siegburg ne produisait guère que du grès blanc ou grisâtre, parce que l'argile y est exempte d'oxyde de fer, ce qui n'empêcha pas que l'art y lit bientôt les plus grands progrès et la poterie, assez simple d'abord, y devint ensuite fort belle et fort ornée.

Baeren pandt avoir reçu son industrie de Frecben et fut en pleine prospérité à la fin du XVI* siècle et au commencement du XVII* siècle, pendant 40 à 50 années.

Bouffioulz et Chàtelet produisaient déjà à la même époque et continuèrent de fabriquer abondamment les grès ornés pendant plus de trois siècles.

Les grès artistiques de la renaissance flamande et allemande proTenaient de cinq centres de fabrication :

Grès de Cologne (circonscription formée de Frechen et quatre ou cinq villages voisins).

Grès du Limbourg (Raeren, près de la Roer).

Grès de Siegburg (sur la Sieg en face de Bonn).

Grès du Westerwald (circonscription formée de huit ou neuf villages : Hoehr, Grenzhauseu * , etc., dans la montagne à quatre ou cinq lieues du Rhin, en face de Coblence). Ce nom est plus propre que Texpression grès de Nassau.

Grès wallons ou belges (Bouffioulz, Chàtelet et Pont-de-Loup) nommés aussi gris flamands. Dans cette division rentrent les essais ou la production éphémère de Dinant, Namur, Marpent, etc. *.

La fabrication des grès ornementés de la renaissance semble avoir été à peu près contemporaine dans les principales localités de ces divers centres de production.

Demmin, traitant des grès artistiques, écrivait il y a 30 ans*: « Belgique, Fabrique inconnue. — Oris silicthàlealin, gris^ jaune, brun et bleUj 1550-1700. — Ce grès est semblable à celui

1. Grenzhausen finit en quelque sorte dans la dernière période par centraliser cette pariie de la production.

2. La fabrication de Ferrière-la-Petite ne fut pas du grès orné de la renaissance, elle vint plus tard.

3. Loco dtalo. Nous ne savons où Fauteur a puisé ses renseignements niais ils sont exacts de tous points. Voilà tout ce que Ton connaissait à cette époque des grès belges. Que de chemin nous avons fait depuis !

de Cologne et de Neawit, et est connu sons le nom de grès de Flandre, on ne sait rien snr le lien de fabrication.

« On en trouye des pièces remarquables dans la collection de M. Weckherlin à La Haye, aux musées de la Porte de Hal à Bruxelles, aux musées de Berlin, de Munich, de Gluny, de Sèvres, Sauyageot, etc. »

n reconnaissait ainsi formellement Tindustrie belge des grès cérames ornés, quoique les lieux de production fussent encore inconnus, et il avait raison.

M. ScHUSBMAKS dit dans un mémoire sur le Barillet d'Acoz et d'autres objets artistiques mis en lumière.

« II semble donc acquis qu'il s'agit bien d'un grès de fabrication belge, puisque les trois écussons se rapportent à des familles ou des personnages de notre pays et rappellent les villes de Liège, Louvain et Saint-Trond n *.

De son travail et de ses recherches, il déduit ensuite d'une manière générale et avec raison, les conclusions suivantes *.

« M. ScHMiTZ affirme que le perron de Liège, les poteries de Quellin Pardicque, de même que les armoiries de San Vittor, de Vanden Steen, de Colchen et les grès en forme de barillets, presque tout ce qui figure sur les planches annexées au présent article, est étranger à Raeren. Ce serait un indice de la nationalité des objets dessinés sur ces planches et ce serait décidément dans la Belgique proprement dite qu'il faudrait en placer la fabrication : des études ultérieures feront sans doute conniutre Tendroit précis, i»

Après avoir cité ces mots, nous disions dans notre 2°^ Rapport :

1. y. Bulletin des commissions royales d'histoire el d'archéologie, U xyill, p. 243.

2. Voir Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie^ l. XVIII, pp. 964 el 363.

Cet « endroit précis de la Belgique proprement dite n dont Tauteur demandait la révélation « à des études ultérieures », nous venons l'indiquer dès aujourdliui : c'est Bouffioulz et Châtelet.

« Cette pièce, ajoutait l'auteur, est appelée à jouer un rôle peut-être important dans le débat au sujet de l'origine des grès flamands, d

En effet, ce rôle est important surtout au point de vue de la justice que nous voulons fair& rendre à Bouffioulx et à ses

environs.

Au XVI* siècle, la poterie se montre à Bouffioulx comme corps dHniusirie et les maîtres potiers apparaissent pour sauvegarder leurs intérêts par une action commune. Les premières familles citées sont celles de Jean Garot maître potier à Bouffioulx en 1528, puis les Bertrand ou Visgnon, ou Pierson ', et ensuite les Gibon, les Leurkin, les Godart et enfin les Crame', les Ligot, etc.

C'est l'époque oii, afin de pourvoir aux nécessités de la profession et aux intérêts communs, les fabricants fondèrent une corporation ou corps de métier, association qui créait d'une manière stable ce que réalisent parfois chez nous, d'une manière temporaire et transitoire, les syndicats commerciaux ou industriels modernes, tels que celui des fabriques de glaces, etc.

La corporation des potiers de Bouffioulx et Châtelet était

i. Les Berirand sont originaires de la localité et Thabitent depuis plus de quatre siècles. La famille Bertrand était tellement nombreuse que» pour en distinguer deux branches importantes, on se servit des surnoms : Yisgnon ou Yisnon et Pierchon ou Pierson^ qui devinrent bientôt eux-mêmes noms de famille.

2. Nous trouvons déjà les Crame dans Tarrondissement dès leXVI* siècle.

composée des maîtres, des oaYriers et des apprentis. Elle avait deux maUre$-fOUVimeurif dont Tun de Chàtelet et Tautre de Bonffionlz.

Vers 1550, il n'y ayait, sur U UrrUain de CkâUht^ que trois maîtres potiers, employant cioq roues. En 1600, le nombre des potiers y était de quatre, tous d^une même Camille, ayec huit roues. Ils se nommaient :

Jean Bertrand. .

Jean Bertrand U Visgnon.

Jean Bertrand le Jeune.

Jacques Bertrand le Visgnon^ au FatUeu^ '.

En 1658 il y avait huit maîtres employant treize tours '.

Pour Bouffioulz, il avait toujours renfermé deux ou trois fois autant de potiers, quoiqu^ayant une population très peu nombreuse, puisqu'on 1595 douze de ses maîtres potiers comparaissaient dans Pacte de corporation dont nous allons parler.

En 1595 les dayem ou maUres-goutemeure admirent un règlement officiellement reconnu et signé par les 12 potiers qui existaient à cette époque. Ce n'était pas la première charte arrêtée par la corporation, c'était déjà la reproduction d'un acte plus ancien.

Ce règlement contregardait les intérêts communs, empêchait rintrusion et les empiétements de maîtres étrangers à la communauté, prévoyait les abus des membres de la gilde euxmêmes, établissait les droits de chacun, donnait aux deux gouverneurs^ quant aux choses de la profession, le pouvoir judiciaire et exécutif. Ceux-ci veillaient à l'exécution des

1. Nous avons parlé ailleurs de la trouvaille des dépôts de rebuis de la fabrique de ce potier.

i. Tous ces chiffres sur le nombre des maîtres potiers sont tirés des comptes de la ville« fardes n** 274 bis, 732, et 1533, et nous les devons à la complaisance de feu M. Ol. Gillb.

décisions prises en assemblée générale, ils réglaient tous les intérêts indastriels de chacun, consacraient les droits internes et externes, distribuaient pour chaque fabricant le nombre d'oavriers, la part de fabrication, ou de production, précisaient le temps du travail et jusqu'au lieu de débouché et de Tente pour chaque maître.

Il ne faut pas perdre de vue surtout que la constitution du métier prenait toutes les mesures possibles pour empêcher Tun ou l'autre étranger de s'insinuer dans la profession, qu'il fût maître potier ailleurs ou qu'il voulût devenir apprenti. Les membres de la corporation s'engageaient, sous serment et sous de fortes peines, à n'employer ni serviteur, ni maîtres étrangers et à ne leur donner aucune assistance. Pour être admis comme serviteur et ensuite comme maître, il fallait être fils de bourgeois de la localité. Les serviteurs et les maîtres indigènes ne pouvaient d'autre part aller travailler à l'étranger et y porter leur art, à peine de ne pouvoir plus à aucun prix revenir exercer dans le ressort de la gilde.

La corporation n'était pas fort nombreuse, bien que sa fabrication fût des plus importantes. Il n'était pas facile en effet, même quand on était de la commune, de s'y faire admettre comme maître. U y avait à payer des redevances élevées, il fallait prouver par un chtf'ffœuvré que l'on était « idoine et capable » ; enfin, comme pour beaucoup de nos anciennes industries nationales, la verrerie^ etc., il était de règle que pour être admis dans le franc métier des potiers de Bouffioulx il fallait être de sang et fils de maître, et « avoir fait relief n de la maîtrise paternelle. U y avait cependant quelques maîtres bâtards ou de familles étrangères au franc métier, bien que de Bouffioulx, mais c'était l'exception et l'on éprouvait pour y arriver de très grandes difficultés, encore n'était-ce d'ordinaire que par un mariage avec une fille de maître que Ton y parvenait.

Si les familles de race deTenaient trop nombreoses, elles essaimaient da reste au loin et il n'est pas rare de voir les maîtres de diverses localités, souvent fort éloignées Tune de l'autre , porter le même nom. Nous reviendrons plus loin sur ce fiujet.

Depuis cette charte des potiers de Bouffioulx toutes les archives de la corporation nous ont été conservées : décisions des maîtres gouverneurs, procès-verbaux des séances, listes complètes de la corporation depuis 1595 jusqu'à 1824, sans interruption, archives de procédures et autres. Avec M. Kaisih, nous avons donné la plupart de ces archives dans notre 2°^ Bwpport, nous reproduirons à la fin de cet ouvrage les plus importantes de ces pièces officielles et justificatives. Nous n'avancerons rien qui ne soit justifié par ces pièces, mais nous ne voulons pas nous astreindre à les citer toutes, ne voulant pas grossir ce volume outre mesure. Il est entendu une fois pour toutes que nous considérons nos lecteurs comme ayant lu nos rapports antérieurs sur le même sujet et les Documents qui y «ont joints.

Quant aux types de notre fabrication wallonne, nous avons fouillé les restes de maints fours antiques du XVP siècle, ou plus anciens encore, et nous en avons retiré un grand nombre •de pièces.

Nous avons ainsi des spécimens marqués de millésimes prouvant (j[ue dès avant 1574 Bouffioulx et Châtelet produisaient une grande quantité de grès de luxe orné, soit bruns à «reliefs non émaillés, soit gris ornés d'émaux métalliques. Nous traitons ce sujet dans un chapitre spécial.

On sait que le grès- cérame est une poterie très dure, sonore, opaque, dense, semi-vitrifiée, inattaquable par les acides, fragile et fort sensible aux changements brusques de tempé-

rature qui lui donnent la fêlure^ expression locale. Le Ternis est dû à la terre elle-même vitrifiée par la cuisson et le sel.

' Le grès-cérame de Châtelet et de Bouffioulz ou poterie de pierre^ selon Texpression des chartes locales du temps, ne di£fère guère de tout grès allemand pour les caractères généraux.

U est comme tout autre, blanc grisâtre, rouge ou brun, à glaçure salidfère, ce qui constitue deux variétés : le çrês rouge et le ffrês blanc ; ces teintes variant du brun noir au blanc sale.

Ce grès rouge-brun était couvert d'ornements en reliefs, armoiries ou médaillons, figures, bustes, personnages, scènes ou actions, fleurons ou feuillages, rosaces ou mascarons etc., moulés ou faits à la main. Dans Torigine ces derniers étaient les seuls.

Tel est le vrai grès orné renaissance de notre centre wallon. Ce genre de grès bruns avec reliefs, écussons, médaillons et autres ornements, ressemble beaucoup aux grès rhénans. Il est évident toutefois que, tout en conservant les caractères de famiUe des poteries ornementées du XVI* et du XVII* siècles, les produits portaient des qualités propres, un aspect particulier, des teintes locales, des formes spéciales, la marque d'un travail caractéristique, une composition différente selon la nature des terres convenables que Ton avait sous la main, sans pourtant que cette composition pût être toujours la même ni varier beaucoup, tout en donnant à la pâte un aspect physique reconnaissable et propre.

Les grès de Bouffioulx et Châtelet ont donc leur cachet particulier, leur type, et ce type ressemble à celui de Raeren et de Fréchen.

Nous devons ajouter cependant qu^outre les vases analogues à la production allemande, gobelets, pots, canettes, pots à trois anses, vases dits cylindro-sphéroïdaux, cruches de toutes formes et de mille variétés, décorés de toute espèce d'ornements de luxe, les fabriques wallonnes avaient une spécialité remar-

quable et importante qae leur reconnaît dès aajoard^hai le monde savant. Je Yeox parler da monopole d^nne large catégorie de vases de grandes dimensions et de forte épaisseuri difficiles à cuire, tels que tonnelets, barillets, grandes cruches, gourdes, grands pots, etc., etc., objets que les fabriques allemandes ne faisaient pas, à cause de leurs terres plus fines et moins réfractaires. Le plus grand nombre de pièces restées aujourd'hui dans les collections semble même être de cette catégorie, sauf au musée de Charleroi, ce qu'il faut attribuer à la casse plus facile des objets plus petits et plus minces.

C'était la belle époque des grès flamands ou belges. La Belgique alors portait généralement le nom de Flandres ; le peuple belge était le peuple flamand ; les guerres de Belgique étaient les guerres de Flandres ; l'industrie, Fart belges étaient l'industrie et l'art flamands ; les peintres, les musiciens belges étaient les peintres, les musiciens flamands ; on disait les tapisseries de Flandre, bien qu'elles fussent pour la plupart originaires de Bruxelles et du Brabant ; les meubles artistiques du pays, y compris les beaux produits de Liège, étaient des meubles flamands ; parmi les dentelles de Flandre les plus riches et les plus belles, brillaient les dentelles de Binche, de Nivelles, de Bruxelles ; la renaissance belge était et est encore la renaissance flamande ; enfin les grès ornés de Flandre venaient des pays vrallons, comme l'imprimait déjà Dbiqcin dans son ouvrage spécial que nous avons cité.

Nous ne voyons pas, quant à nous, grand inconvénient à conserver cette dénomination de grêsjlamanis aussi longtemps que l'on tolérera les noms de tapisserie flamande, peinture flamande, dentelle flamande, meubles flanands, etc., et même renaissance flamande.

Les premières et plus importantes collections de grès da XIX* siècle farent flamandes et Tendues à Gand.

Quelques écrivains intéressés dans la question se sont emparés de cette remarque et ont insinué que là seulement se trouvait Torigine de Fezpression de grès flamands. Erreur flagrante, puisque cette expression décris flamand est d'origine plusieurs fois séculaire et qu'eu 1596 elle était employée en Allemagne, tandis que les faits dont on arguë sont tout à fait contemporains et datent à peine d'un demi-siècle. Mais c'était une tentative en faveur des grès de Raeren qui, paraît-il, se trouvaient en nombre dans ces collections ; on aurait voulu en faire les vrais et les seuls grès dits flamands, même aux dépens de nos grès wallons qui sont réellement les anciens grès ornés flamands ou belges, sans connexion avec les grès allemands auxquels tiennent de près les grès de Raeren.

Au moment de la plus grande prospérité de nos fabriques de grès belges- wallons, au milieu de la plus importante fabrication et du plus riche commerce dû à de vastes débouchés dont nos productions étaient favorisées, l'industrie artistique de Raeren tomba vers 1618, au plus tard, nous apprend l'abbé SoHMiTZ, emportée, suppose cet auteur, par les désastres de la guerre de 30 ans, pendant laquelle Louis XIV et les Français portèrent le ravage dans une partie de l'Allemagne, principal débouché des grès de Raeren.

La guerre de trente ans, dit M. Schuebmans, avec tous les défenseurs de l'industrie limbourgeoise, « coupa net à l'industrie raerennoise, ses principaux débouchés qui étaient en Allemagne. Aussi, la décadence de Raeren coïncide-t-elle avec le commencement de cette guerre ».

Cette industrie n'avait guère vécu plus d'un demi-siècle, quoi-

qa^elle eût été des plus florissantes et des plus importantes en Allemagne surtout.

Bouffioulx et Châtelet restèrent alors en possession du monopole des grès artistiques dans les Pays-Bas: pots, cruches, yases de toute espèce, grands et petits, à un, deux ou trois anses, etc. Nous ayons dit que quant aux barillets, aux tonnelets et autres grandes pièces analogues, elles constituèrent de tout temps la spécialité de Bouffioulx et Ton n'en rencontre pas à aucune époque yenant d'autres fabriques.

On joignit comme nous le yerrons, aux grès bruns à reliefs artistiques les grès grisâtres ornés d*émaux bleus et yiolacés, de genres diyers dont quelques-uns imitaient tout à fait les produits de Nassau, de Grenzhausen, les stringuty les bolleJUnskan^ etc. Tous produits dont nos fouilles de rebuts ont procuré des débris en abondance.

« Au XVI* siècle Raeren ayait eu pour ainsi dire le monopole des grès-cérames à armoiries, surtout en Allemagne » écrit M. ScHXJEBMANS et le même auteur répète ailleurs que « ses principaux débouchés étaient en Allemagne 9. En Allemagne c'est yrai, mais quant à la Belgique et dans les autres contrées qui seryaient de débouchés aux grès wallons, Raeren n'y ayait guère eu autant de succès. U y ayait fourni beaucoup moins de grès ornés en concurrence ayec Bouffioulx et Châtelet. Aussi quand le monopole complet des grès flamands échut à ces centres de fabrication par la disparition de Raeren, leur production en fut médiocrement augmentée. Le nombre de maîtres potiers qui y était de 12 en 1611, de 15 en 1615, y resta stationnaire.

En 1648 seulement il fut porté â 16 et resta ensuite le même jusqu'au XIX* siècle. Cependant « ce fut désormais à Bouffioulx que recoururent en général même les Allemands en concurrence ayec les ateliers de Siegburg et du Kannenhaeker^ laiidehen > dit M. ScHUiEaMANS. Il faut toutefois reconnaître

qa'à ces centres allemands échat une part de la riche saccession de Raeren. Les Wallons conservèrent naturellement le monopole absolu des grès ornés flamands, dans leur large circonscription commerciale dont nous allons parler. Or cela dura jusqu'à la fin du XVnP siècle.

Les grès artistiques de Bouffioulx eurent donc, comme nous TaTons dit, une vogue de plus de trois siècles, avec un commerce répandu dans tous les Pays-Bas, la France, le pays de Liège, etc., etc. ; sans que les essais éphémères de fabrication tentés dans d^autres localités, essais dont nous parlerons plus loin, aient pu lui faire le moindre tort.

La plus grande extension de cette industrie doit se reporter au commencement du XVU* siècle.

La fabrication seule suffisait d^ordinaire aux maîtres potiers; Técoulement des produits, toujours assuré du reste, ne les préoccupait guères. Us produisaient, d^autres vendaient ; ils faisaient l'industrie, le commerce incombait à d'autres.

De là ces deux professions bien nettement tranchées : maître potier membre du corps de métier, et marchand potier de profession libre.

Cette profession de nuirchand était fort importante, chacun était limité toutefois pour la circonscription de sa vente selon Tusinequi lui fournissait et conformément à une répartition convenue que nous ferons connidtre, ce dont les fabricants étaient responsables.

Chaque marchand allait donc au loin placer les produits d'un fabricant, il avait ses débouchés particuliers ; il envoyait livrer sa marchandise par charrettes, par bateaux, par brouette et même par hottes. 11 établissait sur place des comptoirs, des représentants, etc.

Les archi?es locales sont remplies de faits relatifs à cette exportation importante de la poterie. Nous en citerons plus loin.

Ces marchands avaient un commerce extrêmement étendu et ils achetaient d'avance toute la production d*une usine pendant plusieurs années. Chacun avait souvent sa marque commerciale à laquelle il faisait fabriquer les produits qu'il écoulait.

Les amas de résidus de nos fabriques anciennes, fabriques portées aujourd'hui au nombre de plus de vingt-cinq connues \ ont fourni une masse de vases et de tessons de rebut surabondante pour prouver une production fort importante de grès bruns ornés de reliefs, d'écussons, etc. du genre de ceux que Raeren fabriquait à cette époque.

Les Romain, les Gossart, les Parau, les Camberlin et bien d'autres étaient des familles de marchands opulents de Châtelet et Bouffioulx, ne s* occupant nullement de fabrication. Pont-de-Loup ne renfermait, croit-on, que des marchands. Quelques branches de familles de potiers s'étaient faites marchandes. Des Crame, des Mofroid, dos Hannecart, des Godart, des Laventurier, des Bertrand etc., étaient dans ce cas.

La fabrication était tellement grande que « l'art à faire pots allait du tout à ruine pour respect de la multitude des pots qui se faisaient, qui causait un trop vil prix de la marchandise n.

Les documents officiels qui enregistrent un progrès incessant depuis l'origine de l'industrie, indiquent que cette phrase,

i. Il faut se garder de confondre ces sièges d'anciennes fabriques avec les dépôts de rebuts de fabrication ou ^c/i^^en^ra^en, qu*on rencontre partout en grand nombre dans ces communes. Le sol est en quelque sorte farci de ces rebuts de fabrication. Il n*y a pour ainsi dire pas une parcelle du sol où Ton ne trouve de ces rebuts enterrés.

écrite dans nn procès-yerbal de 1617 est la marque d^nne immense prodaction, d'une production trop abondante qui rendait momentanément Tindustrie peu lucrative, à cause d'une concurrence locale trop grande.

Aussi dès ce moment on sentit le besoin de limiter cette trop abondante production dans l'intérêt de la Tente et les arclÛTes nous apprennent que la corporation répartit alors la fabrication entre les treize maîtres de cette époque et réduisit en moyenne le nombre de fournées à 118 par an.

Or les fours anciens étaient plus petits que les modernes. Ils mesuraient 24 pieds sur 10 et 9 de haut (environ 7" sur 3*^ et 2"50) pour les grès bleus ; la hauteur était plus forte pour les grès rouges. En moyenne on pouvait chaque fois, dans ces fours, cuire environ 900 à 1,000 comptes \

Il en résulte que Ton peut compter sur une production totale annuelle de près d'un million de vases en grès livré au commerce par Bouffioulx et Ghâtelet. On peut aller jusqu'à supposer si l'on veut, que la moitié au plus, de cette production était du grès commun, mais il faudra aussi admettre que les

1. On payait les ouvriers par centaines de pots fabriqués. Gomme il y a des vases de différentes grandeurs, on avait pour type ou étalon un pot de compte. Il y avait des pots de deux comptes^ dont il fallait cinquante pour cent pots de compte. Il y en avait, d*autre part, de plus petits, dont il fallait 3, 3, 4 et jusqu*à 16 pour Tétalon. Le compte des pots était évalué un peu arbitrairement. Il était cependant sensiblement proportionnel à la quantité de terre employée. Un pot de compte commun pouvait contenir approximativement 20 à 23 pois petite mesure de Bouffioulx. Le pot de compie orné ou bleu était moins grand.

En général, les pots fabriqués anciennement étaient de petite sorte et en moyenne le compte renfermait au moins 8 ou 9 pièces.

Le pot de grès orné ou de grès bleu, grès de luxe, se payait environ un tiers de plus. Le compte renfermait donc dans ce cas autant de pièces de moins.

Le compte différait beaucoup en Allemagne, où il se payait presque le double, ainsi que dans les autres centres de production.

deux tiers des habitants, au moins, campagnards et ouTriers, n'usaient à cette époque que du grès commun, et la compensation sera ainsi dépassée de loin. Voilà certainement de quoi subvenir aux besoins d'une grande partie des habitants des Pays-Bas, tout en laissant de la marge pour Texportation.

On peut affirmer avec la certitude de ne pas se tromper que dans de telles conditions une industrie est en pleine prospérité. Nous savons d'ailleurs d'une manière formelle par les archiyes locales qu'à aucune époque cette industrie ne fut aussi prospère à Bouffioulx et à Ghâtelet.

Les documents nous apprennent en effet qu'en 1615, au moment où tombait Raeren, la corporation avait distribué la Belgique en quartiers assignés à chaque fabricant pour écouler ses produits. Or, nous voyons dans cette convention que les débouchés ordinaires de l'industrie de nos potiers étaient : l'Entre-Sambre-et-Meuse, le pays de Liège, les bords de la Sambre, le duché de Brabant, le comté de Namur, la Flandre, l'Artois, etc., etc.

« Il a esté en oultre arretté que les pottiers résidant dans l'enclos de Ghâtelet venderont et débiteront leurs marchandises de pots dans les villes et lieux situés sur la Sambre, depuis Ghâtelet jusques à Namur et sur la Meuse entière, sauf rien réserver de point ailleurs comme aussi les premiers débiter dans la ditte ville de Chastelet, exceptez toute fois qu'ils ne pourront ce faire à ceux qui les vendroient avec sacqz, hottes, chevaulx, chariots ou charrettes aux lieux situés par de là la rivière de Sambre; voir que ceux de Bouffioulx ou du fauxbourg du prédit de Chastelet ne pourront vendre ni débiter leurs marchandises de pots dans les villes et lieux du district de ceux de l'enclos de Ghâtelet, comme il est sus-exprimé, ni même les vendre et débiter aux habitans desdits lieux ou district qui les viendroient achapter au dit Ghâtelet ou Bouffioulx.

« Les pottiers da faubourg du prédit Gbâtelet arec Jacques Crame fils, Sébastien et Gille Gibon venderont et débiteront leurs marchandises de pots dans les villes et lieux du duché de Brabant et comté de Namur et point ailleurs, sans que les autres pottiers 7 puissent aller a cet effet ny les 7 faire conduire : bien entendu toute fois que la ville de Namur n'est comprise, non plus que les lieux situés sur la rivière de Sambre depuis Gbâtelet jusques au dit Namur, ni sur la rivière de Meuse, attendu qu'ils sont dans le district des pottiers de Tenclos de Châtelet.

« Les autres pottiers qui sont de Bouffioux, venderont et débiteront leurs marchandises aux lieux ci-embas désignez et point ailleurs, scavoir, Braine-le-Comte, Soignies, Enghien, Lessinnes, Grandmont, Âudenarde, Courtray, Itre, Duokerke, avec la Flandre, Haynaux, Arthois et autres villes et lieux vers la France, comme aussi Thuin, Walcourt, Philippeville, Mariembourg particulièrement où les autres pottiers n'y pourront débiter avecq sacs et hottes, mais bien à la menue main à peine de Tamende susdite pour ceux qui se présumeront de vendre et débitter, pendant les trois ans susdits, leurs marchandises sur les districts des autres et de réparer et rendre tous intérêts, a quoy ils se sont tous pareillement soubmis et condamnez comme dessus.

« Bien entendu que les pots que Pierre Gibon at cuit et vendu à Gérard Mathy, contenant environ un mille, se pourront mener cette fois oii le dit Gérard trouverat.

« Conditionné que Pierre Bifflet pourra toutefois livrer ses pots à la vesve Lannoy à Nivelle et pas à d'autres en la dite ville, sans qu'il soit néantmoins deffendu aux pottiers d'en livrer ainsi que ont le pouvoir suivant les règlements que dessus.

« Pour tout faire agréer par mes dits seigneurs du très illustre chapitre, en cas de besoing réitérer et recognoistre par devant juge compétant, les dits pottiers ont commis et constituez

— Bétons et chacun porteur de cette ou copie authentique, sous promesse et obligations. Ainsi fait conclut et arresté ces an, mois et jour susdits en présence de Jacques Machuret et de Pierre Meurice, témoins à ce requis et appeliez.

« Conditionné que la moitié des pots que Oeorge Crame ferat pendant les dits trois ans se pourra débiter pour le Brabant, Gand et Bruges, comme il a esté accordé. Devisé que les fours ne pourront être aggrandis, ainsi seulement demeurer en tel état qu'ils sont situés. »

Dès la fin du XVI* siècle l'industrie du grès subit, à Bouffioulx comme ailleurs, une grande modification, par Tapplication des nouyeaux procédés. Sur le fond blanc du grèscérame primitif, on posa l'émail de couleur ou faux émail tleu et violet. Ces émaux servaient d'abord à faire ressortir les reliefs, à former le fliuragês et à couvrir, en teinte plate, les cordons ou les gorges. Ce grès se nommait grii lleu^ par opposition au griê roug$.

Les communes du Westerwald, Hoehr, Orenzhausen, etc., fabriquaient aussi primitivement les blancs gris assez peu ornés. Demmik ne reporte la fabrication de Grenzhausen qu'à l'an 1780 ; c'est une erreur. Il paraît même que là commença sur les grès, l'emploi des émaux métalliques bleu, puis violet empruntés à la fabrication plus ancienne des terres émaillées du nord de l'Allemagne. Cet art aurait été porté de Hoehr à Raeren par Englebert ou Engelbert Eran (et non Engel). On conte à ce propos une histoire que nous rapporterons en quelques mots. Englebert Eran, dit-on, était modeleur à Raeren où il aurait voulu se faire maître potier, profession beaucoup plus lucrative, parait-il ; mais la corporation ne le lui permit pas et il dut se résigner. Mais il alla habiter à Hoehr et parvint à 7 apprendre les procédés des deux émaux. Puis il revint à

Raeren où il se mit à les fabriquer en cachette et éprouTa de grands déboires.

Est-ce de la légende ou de Thistoire ? G^est difficile à décider. Toujours est-il que Raeren produisait des grès émaillés fort semblables aux ancisns grès de Orenzhausen, mais de pâte moins blanche et ayant une couleur grisâtre un peu teintée de bleu.

Le bleu était dû à Toxyde de cobalt safre ou bleu de cobalt, qui en présence d^un alcali forme ayec le Terre un émail bleu plus ou moins brillant que Ton augmentait en y mêlant du sel marin, destiné à laisser dans la composition une forte proportion de soude. Ce moyen semble aToir été conserré un peu partout comme un secret de métier et de corporation. C'était du moins le cas à Bouffioulx.

Le yiolet de nuances diyerses était obtenu au moyen du peroxyde ou bioxyde de manganèse, qui donne avec le verre un émail d'un rouge violet, lie-de-vin, ou améthyste brillant, par combinaison avec la soude ou falcali que cède le sel marin employé dans la composition. On y mêlait parfois le bleu précédent.

Ces deux émaux, ou verres de couleurs, étaient les seuls dont remploi fût possible alors dans Tindustrie du grès, à cause de la forte chaleur employée. Us ne renfermaient pas d'oxyde d'étain et de plomb comme les couleurs de petit feu employées plus tard dans la faïencerie et la porcelaine tendre.

Toutefois ils ne pouvaient résister à certaines chaleurs exagérées qui les altéraient ou même détruisaient la combinaison en formant des silicates de couleurs sombres et sales.

Nous retrouvons ces grès émaillés en teintes plates, dits grèi bleui, dans les rebuts locaux de la première moitié du XVn* siècle mâles à des débris de grès brun orné bien datés. Cela est d'accord d'ailleurs avec les procès-verbaux de fabri-

cation de Pépoque que nous avons reproduits dans notre 2-« Rapport.

Ce fut après cette époque que la production des grès émaillés prit une grande extension.

Llntrodnction de ces ornements en couleurs se fit, selon notre humble avis, au détriment de Tart véritable.

Les reliefs, finement et artistiquement modelés en fleurons, en feuillages, en arabesques, en écussons, en médaillons, en inscriptions, en têtes ou mascarons, en personnages même et en scènes domestiques, toutes ces beautés du grès orné rouge primitif subirent un vrai préjudice par Tempiètement de Tart d^émail ou plutôt de couleur, lequel tentait peu à peu de substituer à tous ces charmants reliefs des dessins plats , maintes fois plaqués, trop abondants et peu artistiques. Le seul mérite se réfugia parfois alors uniquement dans le galbe du vase.

L^émail accepté d'abord comme un accessoire, un aide pour Tartiste, finit par remplacer Fart lui-même, qu'il détrôna peu à peu.

Disons cependant, pour rendre justice à nos artistes potiers, que ce genre nouveau fut loin de prendre aussitôt le monopole et de supprimer Tancienne manière. On les maria et Ton fit des vases à reliefs émaillés d'une réelle beauté. Le grès rouge brun, orné de reliefs continua du reste d'être encore fabriqué pendant le XVII* siècle.

L'immense fabrication dont nous avons parlé amena nécesr sairement une grande exportation des produits de Bouffioulx, et cette exportation lointaine, elle-même, donna à l'industrie locale un caractère cosmopolite qui se reflétait dans la façon et jusque dans les détails de forme des vases.

Les types les plus divers sortaient des ateliers de nos potiers»

Tel ouvrier fabriquait d'une manière spéciale le pot de Nassau, tel autre le pot flamand, tel autre le pot brabançon. Il y a plus, comme nous Tayons dit, la forme différait même pour certains centres de population ; non seulement la forme, mais Fomementation était conçue dans ces idées. I/artiste ne perdait pas de vue ce but commercial et le yase destiné à la Flandre était couvert de motifs d'ornementation de genre flamand.

Le yase allemand était aussi fabriqué à Bouffioulx et certes rimitation était vraiment parfaite, tout en conservant un cachet particulier de forme de pots. Les sujets d'ornementation, les personnages, les actions mises en jeu étaient allemands et parfois accompagnés d'inscriptions allemandes, d'indices allemands ; nous en verrons les preuves.

La forme des pots de Gand différait de celle de Bruges, il y avait des pots de Tumhout, ceux de Termonde, ceux des enyirons de Bruxelles, etc. Le pot de Bruxelles était à large goulot sans bec, il était d'ordinaire ornementé. Le pot de Mens était à large goulot avec bec et le plus ordinairement très simple. Le pot de Gand était assez semblable à celui de Bruxelles, mais à panse moins rebondie. Enfin l'ouvrier savait pour quelle contrée il modelait ses vases. On les faisait à la mesure du pot flamand ou du pot brabançon. On les ornait même d'inscriptions.

Les Flandres furent de tout temps un grand marché pour Bouffioulx. Les relations avec ces contrées étaient tellement suivies que les potiers wallons y envoyaient leurs enfants pour s'y former au langage, aux mœurs, etc., et s'y créer des relations pour l'avenir. Ces jeunes garçons en rapportaient souvent le surnom de flamand et l'on disait le flamand Crame, ou Romain ou Camberlin, etc. L'un de ces derniers se maria marne à Bruges, avant de venir reprendre le commerce de son père. Nous disons le commerce car c'était un marchand.

Ceux de Ghâtelet et de Bouffioulz ne manquaient jamaiB d'aller pendant toute la bonne saison établir leurs magasins de poterie de foire en foire, dans toutes les Tilles flamandes, où ces marchés publics étaient si importants il y a quelques siècles.

Le marché des Flandres et du Brabant appartenait tellement bien à Bouffioulx qu'on fabriquait, comme nous l'avons TU, des pots et des canettes de type spécial pour chaque centre de population flamand ou brabançon.

Ce qui précède est tellement Trai qu'actuellement encore les Flandres et le Brabant sont remplis de grès bruns ornementés de Bouffioulx. On y trouve dans les Tillages infiniment plus de ces grès que dans nos campagnes wallonnes Toisines des anciens lieux de production. Ces objets ont disparu chez nous par diTerses causes. Le paysan flamand est doué d'un esprit de conservation de la propriété tout à fait remarquable, il tient fortement à ses habitudes, aux objets qui l'entourent, il hait le changement et l'inconstance. Or nos Wallons tiennent des Français leurs voisins une certaine indifférence et presqu'une certaine versatilité à l'égard des objets au milieu desquels ils vivent. Ils y tiennent assez peu et les changent facilement. Il y a en eux une espèce d mconstance et d'amour de la variété à ce point de vue.

Il faut du reste joindre à ce motif une autre cause fort importante, invoquée souvent et avec raison en ce qui regarde chez nous la rareté des objets d'art anciens de toute nature : meubles, gravures, vases, porcelaines, faïences, etc. Plus de deux siècles de guerre ont plané sur le sud de la Belgique, amenant les marches et contre-marches de la soldatesque sans frein, les invasions de troupes ennemies avec leurs conséquences, le vol, le pillage réitéré de tous les objets quelque peu précieux que renfermaient les habitations.

D'autre part on ne peut nier que le goût des collections

archéologiques ne soit bien plas développé dans le pays flamand que chez les Wallons. On y aime à réunir les belles choses, les vieux objets, et c'est là que Ton a toujours admiré les plus jolies et les plus riches collections. C'est aussi dans ces provinces que Ton a rencontré dès longtemps les plus beaux assemblages de grès et là encore, aujourd'hui comme anciennement, se trouvent les plus nombreuses collections de grès wallons.

Je puis citer à ce sujet Thôtel de ville de Gand, dont les collections bien que relativement assez incomplètes renferment cependant beaucoup de beaux vases de Bouffioulx, et surtout le riche musée de Minard, aujourd'hui vendu, et où nous en avons pu étudier bon nombre de grandes dimensions bruns ornés de reliefs de la fin du XVI^' et du commencement du XYII^ siècle. Nous en avons décrit plusieurs dans le présent ouvrage. Malheureusement les petites pièces plus fines et plus artistiquement ornementées dont nous avons tant de spécimens (incomplets) au Musée de Charleroi étaient en minorité ici comme ailleurs.

A propos d'un vase important de corporation, ayant appartenu au bon métier des savetiers de Gand, le Catalogue de Tente, après Tavoir décrit sous le n** 73, Section F/, Objets de corporations ' ajoute avec raison : « Elle constitue un curieux document quant à la provenance des grès employés à Gand au XVII* siècle ».

Nous devons aussi mentionner l'hôpital de Bruges où il nous a été donné de faire l'examen de nombreux et beaux grès bruns de Bouffioulx, gardés et employés dans la pharmacie. Celle-ci est une ancienne officine conservée encore comme il y a trois siècles avec son comptoir et ses meubles en beau chêne sculpté de renaissance flamande, ses vases et ses bocaux de

1. Voir ci-après au Catalogue n» 1032 de la colleclion Minard.

yienz Delft, ses pots et ses craches de grès ornementés de Booffioulx, ses mortiers en bronze enguirlandés de reliefs des fonderies de Malines. Nous ayons décrit de cette origine vingtcinq beaux grès avec médaillons.

Nous en avons décrit plusieurs aussi du Musée archéologique de la même ville.

Un autre grand débouché de nos grès wallons était le pays de Liège et la Hesbaye. On y a rencontré beaucoup de grès ornés des bords de la Sambre. MM. Schuesmans, Vande Uasteel et autres ont déjà fait cette remarque avant nous. M. SoHUEBMANS a même publié des articles spéciaux sur les grès fabriqués pour Liège par Raeren et Bouffioulx.

Nous avons rencontré sur ces vases tirés des résidus de nos fabriques, un grand nombre d'armoiries de familles importantes liégeoises ou hesbignonnes ; ces pièces ne font que corroborrer les documents que nous venons de citer relativement au commerce de Bouffioulx et Châtelet. Pour une raison toute particulière, nous avons dû, en un chapitre, revenir sur ce débouché liégeois et donner de longs détails sur nos fournitures faites aux chanoines du chapitre cathédral, depuis le dernier lustre du XVP siècle jusqu'à la fin de la prospérité de notre industrie artistique.

Quant à la clientèle française de Bouffioulx, voici une citation de Benjamin Fillon ' qui corroborre ce que nous avons dit relativement à ce point, en précisant le fait pour le Poitou.

« Allemagne et Flandre. — Elles ont été aussi prodigues envers nous que l'Italie. Elles nous ont fourni une quantité considérable de leurs grès. »

i. Vart de terre chez Us Poitevins suivi d'une étude sur V ancienneté de ta fabrication du verre en Poitou.

La pièce officielle contemporaine suivanto est une nouvelle preuve dans le même sens :

« Le 19 septembre 1640, Jean, fils de Gaspart Mofroid et Gille, fils d*Antoine Parau, tous deux marchands de poteries furent attaqués à Matagne et la charetée des pots qu'ils conduisaient en France fut volée par des soldats de la garnison de Bocroi, joints à quelques bourgeois * . n

On était en pleine guerre des Flandres, Tannée suivante Rocroi fut assiégée.

Châtelet et Bouffioulz, grâce à leur monopole, puisqu'ils restaient le seul centre de production de grès ornementé dans le pays, continuaient leur fabrication avec la même prospérité, le même nombre de maitres, le même nombre de fours.

Mais les grès bruns à reliefs, les vrais grès flamands et allemands anciens, perdaient de plus en plus leur vogue pendant que les grès blancs et grisâtres à émaux métalliques prenaient plus d'essor. On s'efforçait de les perfectionner pour lutter contre la porcelaine étrangère. La porcelaine de Chine et la faïence menaçaient de faire une rude concurrence à toute poterie de luxe. De toute part les producteurs aux abois étaient, à la recherche de terres convenables et de procédés propres à imiter cette faïence et cette belle porcelaine aux couleurs voyantes et flatteuses dont tout le monde s'était engoué, au grand détriment des anciens grès artistiques à reliefs.

Le vernis de couleur bleu, violet, jaune, rouge, etc., en composition plombifere et tendre, était connu et employé depuis longtemps, comme nous l'avons vu, sur les terres cuites à petit feu et ensuite par les faïenciers ; mais on commençait à peine à entrevoir et Ton ne savait pas encore raisonner métho-

i. li^ iZ»l des Archives communales de Châtelet classées par M.Kaisin*

diquement les différentes pratiques de fabrication des divers produits céramiques : V la faïence, en terre cuite à petit feu couverte de vernis et d'émaux stanifères et plombifères à petit feu aussi ; 2"* la porcelaine, à pâte fine plus ou moins translucide, plus ou moins tendre, ayant subi- un commencement de fusion qui faisait le lustre ou vernis et ornée de couleurs silicatées, cuites au grand feu, et 3"* le grès, à pâte plus grossière, plus réfractaire, opaque, a grains plus gros, couvert d'abord simplement d'un commencement de fusion superficielle obtenue par le contact de vapeurs de sel marin sublimé dans le four, puis orné d'émaux de silicates métalliques durs.

C'est à ce point de vue qu'il faut étudier la question si Ton veut la comprendre et bien l'élucider, même en ce qui regarde la partie historique. La première et la grande difficulté était le choix et l'appréciation de la qualité des terres, choix et examen qui, de nos jours, restent encore la partie difficile. Les terres étaient mal étudiées et, après de longs essais et de longs efforts, le fabricant ne pouvant en tirer parti pour sa fabrication, qu'il connaissait cependant, devait renoncer aux établissements nouveaux qu'il avait rêvés.

Les relations harmoniques nécessaires entre la qualité des terres et la force du feu n'étaient pas connues. L'étude méthodique et rationnelle manquait complètement et l'on se livrait à de nombreux essais empiriques. L'un tentait de faire son grès on sa porcelaine avec des terres peu réfractaires qui fondaient dans ses fours et ne convenaient qu'aux faïenciers, et ceux-ci tombaient sur des terres qui, par une cuisson imparfaite, ne s'aggloméraient pas et donnaient des faïences sans cohésion qui s'émiettaient et s'effeuilletaient.

Ce fut un moment de grande crise de transformation pour toutes les industries céramiques. Bref, c'était un peu le chaos et pourtant c'était une guerre à outrance entre les diverses pçteries ; il ne fallait plus du luxe seulement, il fallait fournir

du beau, du bon et du bon marché. C'était la concurrence entre tous les genres de poterie. Le classement des arts céramiques se faisait peu à peu.

Dans ces conditions le grès, d'un usage plus durable que ses concurrents, tenta de s'embellir et de se mettre au goût du jour. Ce fut alors que, même au prix d'une seconde cuisson on tenta de le couyrir d'émaux. On voulut, mais en Tain, orner ces produits des diverses couleurs tendres de la faïence qui, sauf les anciens bleu et violet, se décomposaient et disparaissaient dans les fours ardents à cuire le grès. Creussen et Beauvais avaient déjà primitivement essayé l'emploi des émaux tendres au plomb et à rétain. On répéta ces essais dans d'autres conditions de feu plus fort. On voulut emprunter les couleurs de porcelaine.

Depuis le commencement du XVII® siècle au moins, les principales fabriques de grès produisaient, comme nous l'avons dit, des grès blancs émaillés. C'était une spécialité des fabriques de Grenzhausen. Ces fabriques entrèrent dans la voie du perfectionnement de leurs produits et prirent ainsi la tête du progrès nouveau qui transformait l'industrie du grès.

Ces produits perfectionnés eurent du succès et acquirent une réputation due surtout à leurs belles couleurs blanche et bleue mêlées, couleurs qui devenaient à la mode pour la poterie usuelle, étant plus flatteuse que le brun soinbre des grès artistiques proprement dits. Sous le nom conmiun de Steingui^ elles étaient regardées comme « porcelaines contrefaites * ».

C'était du moins une imitation lointaine de faïence fine sans émail à l'étain ; ou plutôt une espèce de porcelaine opaque à glaçure saline, mais beaucoup plus grossière et beaucoup moins blanche que les porcelaines opaques anglaises modernes.

i. Céiaii le nom employé généralement comme en font foi les tarifs douaniers de Tépoque.

Nous Terrons que toutes les localités de production suivirent rimpulsion donnée à cette époque par Grenzhausen.

Dans le pays wallon, chacun cherchait et essayait les terres propres à Tindustrie du Steingui et que Ton y nommait Derle. Le commerce de cette matière prit une grande extension, contrairement à ce qui s^était passé jusque là, car les règlements avaient défendu de tout temps avec sévérité le « transport et le commerce des terres à poterie ».

Nous verrons plus loin que les terres wallonnes furent à cette époque exportées en grande quantité vers les régions du Rhin : Westerwald, etc.

Nous avons dit que dès longtemps Bouffioulx et Châtelet avaient produit aussi de tels produits tout en maintenant leur spécialité des grès ornés hruns, dont Tattention était détournée tout doucement vers les nouvelles fabrications.

Peu à peu ils en vinrent à produire une grande quantité de ces vases de genre spécial dits grès de Westerwald ou Steingui de Grenzhausen.

Ces vases étaient le plus souvent des cruches plutôt petites que grandes, de forme fort élégante, élancée, mais parfois aussi plutôt surbaissée et comme écrasée^ à panse sphérique, à goulot étroit, parfois fort bas, parfois allongé, élargi en cône renversé vers l'ouverture, à bec mince bien pincé, supporté par un joli mascaron se présentant d'ordinaire sous Taspect d'une face bien dessinée de femme, d'ange, d'enfant joufflu, ou même d'un masque antique ou un museau grimaçant.

La panse, sauf du côté de l'anse, qui est souvent enroulée gracieusement sur elle-même à la base, est chargée de petites rosaces, de mascarons, de boutons, de losanges, de fleurons, de feuilles, de cœurs ou d'autres figures rangées en quinconces et travaillées en reliefs moulés, couvertes d'émail ou épargnées sur fond d'émail bleU; violet, pourpre ou grenat.

Le deyant de la panse portait parfois un grand ornement en rosace, en étoile ou en médaillon.

On soignait particulièrement pour cette catégorie de marchandise, le choix de la pâte qui était souvent d'un blanc un peu chamoisé.

Les dépôts de décombres qui nous ont fourni le plus de tessons de cette poterie sont ceux de la Cour-Pinette à Châtelet et ceux de Tancienne poterie .occupée par M. D. Ligot à Bouffioulx.

Bouffioulx, et surtout Châtelet, ont aussi à cette époque fabriqué d'une manière toute spéciale un genre de pots avec ornementation en arborescence branchue, qui ne manquait pas de cachet ni de beauté et qui devait peu de chose au moulage. Ces vases étaient d^une fabrication aussi soignée que la catégorie dont nous venons de nous occuper. La panse était couverte de branches longues et ramifiées^ infléchies en courbes élégantes et enserrant dans leurs ramifications la panse entière du pot, puis venant s'épanouir sur différents points en fleurs et en fruits de forme plus ou moins fantaisiste, travaillés en reliefs, ornementés d'émaux bleu et grenat.

Tout ce travail était fait à la main et selon les caprices de l'artiste. Ce qui donne du cachet et de l'originalité à cette ornementation c'est que la trace du moule s'y montre peu et n'y amène pas cette reproduction perpétuelle et servile d'un même motif de dessin, ce qui finit par fatiguer l'œil.

Ce genre était au surplus aussi soigné que le dernier et c'est encore dans les rebuts de la Cour-Pinette à Châtelet et dans la fabrique occupée aujourd'hui par M. D. Ligot que nous en avons trouvé le plus de spécimens.

Cette fabrication mixte, à reliefs mêlés et relevés d'ornements émaillés, se prolongea jusqu'au XYIIP siècle. Elle était, comme on voit, caractérisée par les reliefs qui supportent les

émaux ou tout au moins par la limitation à la pointe des dessins que forment ces émaux.

C'était le dernier éclat, l'effort suprême d'un art à Tagonie, étouffé sous rinfluence puissante de ses aristocratiques concurrentes : la faïence et la porcelaine.

Ce commerce et Tétat de chose que nous Tenons d'indiquer, au milieu du XVIP siècle, appela naturellement l'attention des spéculateurs, excita l'émulation des industriels et amena des tentatives de concurrence de la part des hommes entreprenants. Mais remarquons-le tout d'abord, il ne s'agissait pas dans ces entreprises du grès brun ornementé, le vrai grès flamand ; pour ce qu'on en usait encore, il était complètement abandonné sans conteste à Châtelet et à Bouffioulx.

Les familles limbourgeoises elles-mêmes, dont plusieurs de Raeren, venaient se pourvoir dans nos fabriques. On peut citer entre autres les de Bergh de Trips, de Bocholtz, d'Elderen, d'Houwen, d'Eynatten, de Reuschenbergh, etc., etc., comme originaires de cette contrée.

Nous allons voir en outre que, même pour le Steingut ', ou pour les « pots, vases et toutes sortes de jolités qui ressemblent à la porcelaine, tant blancs que peinturés de diverses figures, comme à Grenzhausen et Siegburg * » , toutes les tentatives

1. Ce mot allemand servail k désigner la porcelaine et la faïence, k peine connue, en même temps que la poterie de grès ornés d'émaux. On commençait seulement à différencier les trois produits.

2. Nous employons à dessin cette phrase qui se rencontre dans toute les demandes de privilèges et qui en précisent la portée. Ces demandes eurent lieu vers 1639. Pourtant Demmin, dans son Guide de CamaUur de porcelaines, etc., 1863, p. 902, dit que Grenzhausen ne fabriqua ses grès qu*en 1780. C'est une erreur inexplicable que nous avons déjà relevée ci-devant.

de fabrication et de concurrences faites en Belgique contre nos fabricants de la Sambre, le furent par des personnes nées à Bouffioulx ou y ayant habité et y ayant de sérieux intérêts. Ces tentatives n'ont pas su se maintenir, n'ont eu qu'une existence éphémère et ne peuvent pas compter comme une Téritable et sérieuse fabrication. On aurait tort de les considérer comme telles dans une histoire de Tindustrie, car elles n'eurent « que quelques années d'existence », comme nous le dit avec raison M. ScHUBSifAKS. Nous allons Toir pourquoi. Voici l'historique de ces tentatives qui eurent lieu vers Tan 1640 et les quelques années suivantes.

Nous ne savons pourquoi l'on a affecté de donner de l'importance à ces tentatives de fabrication, qui ne durèrent qu'une dizaine d'années au plus. Devrait-on y voir une conséquence de cette opposition systématique envers Bouffioulx que nous avons signalée ?

Quoi qu'il en soit, et pour cette raison même, nous devons parler avec quelques détails de ces essais industriels.

En 1639, le capitaine J.-B. Chabotteau, domicilié à Bouvigno, mais dont la famille et lui-même avaient à Bouffioulx et Pontde-Loup, les plus grands intérêts et les relations les plus intimes et même des alliances de famille, comme nous l'avons dn reste déjà expliqué au chapitre du ComopoliUme des potiers^ obtint un privilège de 18 ans, enr yertu duquel il pouvait faire dans le pays de Namur, le commercé de Dérle ou terre plastique et y établir une manufacture à faire « pots et porcelaines contrefaitz ».

En 1640, il engagea par contrat des membres de la famille Bertrand de Châtelet pour venir à Bouvigne, avec leur personnel et leur attirail, monter pour lui une fabrication qu'il ignorait.

En 1641, il obtint un nouvel octroi semblable pour tous les Pays-Bas. Et la même année un troisième octroi pour le pays de Liège.

Il avait en vertu du premier octroi, fait des « épreuves » de fabrication à Bou vigne. En 1641 il était venu définitivement établir une usine à Saint-Médard, pays de Liège.

Mais ses affaires n^allaient pas, il était perdu de dettes, ayant même, sans en avoir le droit, vendu et mis en société ses privilèges dont il n'avait pas rempli les obligations ; il fut déclaré déchu par la Chambre des finances du pays de Liège dès Tannée 1642.

Quelques mois après, le même octroi était accordé dans le même pays à Jean de Grandaaz ; mais ce privilège ne fut pas plus efficace aux mains du nouveau venu. En 1644 un nouvel acte officiel déclare que le même octroi a été accordé à diverses personnes et notanmient à Jacques Barré de Dinant en 1644, lequel a déclaré y renoncer et le même acte accorde Toctroi à Everard de Pont ou du Pont, aussi de Dinant.

Nous verrons plus loin que le nouvel arrangement n'eut pas plus de suite que les précédents.

Dans le pays de Namur comme dans le pays de Liège, ces privilèges n'eurent aucun effet et devinrent caducs, « révoqués ou ayant pris fin par défaut d'exercice ».

Chabotteau s'était trouvé dans l'impossibilité de remplir ses obligations ainsi que de conserver et défendre ses droits de privilège qui tombèrent dans le domaine public avec ou sans son consentement. En effet, voici des preuves que d'autres exploitaient des fabriques concurremment avec lui. Ayant monté à Bouvigne, ou à Dinant, ou à Namur, une manufacture qui n'allait guère, dès l'année 1641 il se plaignait dans une requête au conseil de Namur que « certaines personnes voudraient lui faire concurrence dans le pays même, voulant l'empêcher d'y extraire la terre d. En 1644, nouvelle plainte où il constatait que les exploitants de terre vendaient celle-ci à Dinant, « en grande quantité pour y être convertie en pots et écraser par la concurrence son industrie naissante ».

11 constatait aussi dans cette même plainte que ces terres étaient en outre exportées en grande quantité pour les fabriques de poU tant à Grenzhausen qu^en la ville de Sieburg et en outre, pour les manufactures de porcelaine de Hollande '. Chabotteau nomme ainsi la faïence à émail d'étain dont on avait trouvé la composition en cherchant celle de la porcelaine de Chine. C'était un produit qui commençait d'être exécuté à Deift et que Ton s'efforçait dès lors, dUmiter partout, ce dont s'occupait probablement Chabotteau lui-même. U y avait d'ailleurs, comme nous l'avons dit, confusion entre tous ces produits.

Forcé par la nécessité de faire argent, il vendit sa fabrique de Namur à Deker ou de Deker et consorts et bientôt, en 1648, les acquéreurs l'accusaient à leur tour d'avoir fait naître et d'alimenter une concurrence déloyale à l'industrie qu'il avait lui-même fondée à Namur, par le commerce de Derle qu'il faisait à la faveur de sa fabrique de Dinant, fournissait ces terres en immenses quantités à d'autres maîtres potiers de Dinant et surtout dans le pays de Liège, oii il aidait ainsi à une fabrication « qui fournissait tous les pays en bas et en haut, particulièrement la France et la Hollande ». Voilà des preuves qu'en pratique les octrois étaient tombés dans le domaine public et, que de fait, les privilèges en la matière n'existaient pas. Les derniers mots guillemetés sont bien d'accord avec l'état de l'industrie des fabriques de Bouffioulx et de Châtelet, tel que nous l'avons indiqué. Or c'étaient réellement les seules fabriques du pays de Liège.

Du reste, en 1650, Evrard de Pont, dont nous avons parlé, était encore établi dans la fabrique de Saint-Médard, près de

i. J*ai consulté cette pièce aux archives de l*État à Namur. Correspondance du Conseil provincial, 1641-1645, fol. 171.

Dinant et il accusait aussi Chabotteau représenté par tout le monde comme une espèce de cheyalier d'industrie sans sous ni maille et réduit aux expédients après avoir tout tenté et rien réussi, il lui reprochait de vouloir mettre obstacle à sa liberté d'industrie et de commerce.

M. Houdoy, le conservateur des musées de Lille, qui a fait des recherches savantes sur la fabrication des grès anciens, a émis et maintint, malgré la contradiction, m'a-t-il édrit, la conviction que toute cette histoire, pendant quelques années, de Chabotteau, de ses concurrents et de leurs octrois pour la fabrication de jolitéi qui ressemblent à la porcelaine tant blancs que peinturés, avait rapport à des objets de faïence à émail blanc d'étain, chargés de peintures de cobalt pour les décors bleus et d'émaux de cuivre, de fer et de manganèse.

« Porcelaine désignait, selon moi, écrit*il, les imitations tentées par tous les céramistes, des porcelaines de Chine et du Japon, et qui amenèrent la découverte des émaux d'étain, c^est-à-dire la faïence proprement dite ' et puis la pâte tendre à laquelle est restée le nom de porcelaine, n II en cite des exemples probants tirés des documents du temps, qui viennent corroborer cette opinion. Nous venons nous-mêmes de citer des faits qui prouvent la même chose.

« La fabrication des grès, contrairement à celle des faïences *, qui ne prit développement qu'au XVIP siècle, remonte très haut » dit le même auteur, et ailleurs il ajoute: « Cette fabrication très ancienne n'a jamais donné matière à privilège, par la raison qu'elle était entre les mains des potiers de terre. Si, à partir du XV® siècle, certains ouvriers ont ajouté à leurs produits les qualités artistiques pour la forme et la décoration, le procédé

1. Il s^agii naturellement ici de la faïence fine. !f . Toujours la faïence fine.

de fabrication intrinsèque est resté le même et n*a pu donner matière à un privilège comme cela a eu lieu pour les poteries 8ur lesquelles on substitua au vernissage plo.nbeux l'émail stanifere qui est un émail véritable.

Voilà bien en fait le cas des potiers de Bouffioulx, de Baeren, etc. et Texplication de ce qu'ils ont fait, que Ton accepte ou non Popinion de M. Houdoj.

Pendant quatre siècles et même beaucoup plus, en ce qui concerne Bouffioulz et Chàtelet, ils ont appliqué tous les progrès de leur unique industrie, toujours ils se sont tenus au courant du. mouvement et nul n'aurait pu leur dénier ni leur ôter le droit de faire les grès les plus perfectionnés qu'ils produisaient en vertu de leurs antiques chartes de corporation.

C'est ainsi que dès avant l'époque de Ghabotteau et de ses octrois dans le pays de Liège, les Pays-Bas, etc., ils employaient le vernis dit émail violacé au peroxyde de manganèse qui ne pouvait donc plus être breveté ; nous en retrouvons les traces dans les rebuts d'ancienne fabrication locale et il en est de même, pensons-nous, pour Baeren.

Un auteur d'Allemagne a écrit tout récemment, nous assuret-on, que cette couleur n'avait été employée sur les grès anciens que par les fabricants allemands. C'est une grosse erreur qu'il eût été facile de ne pas commettre.

On a aussi insinué que l'importation de cette couleur an manganèse éUiU peut-être due à Chabotteau et aurait été faite à Namur et à Dinant. Je ne m'arrêterai pas à cette nouvelle supposition. Il suffit pour en faire justice de lire les privilèges de Chabotteau et de suivre le précis historique de ses concessions que nous venons de donner. Rien dans les archives ou les octrois ne dit que Chabotteau ait fait cette introduction et nous venons de dire que Bouffioulx et Chàtelet fabriquaient cette couleur au manganèse à une époque antérieure.

Nous avons même vu que Chabotteau demanda aux ouvriers

limbourgeois et wallons de yenir lui apprendre le métier, qu'il ignorait, et ce fat un Bertrand de Bouffioulx qui vint lui monter sa fabrication en 1640.

D'ailleurs, cette couleur et les autres étaient employées dès longtemps par les faïenciers de divers pays, ce n'était plus un secret pour les spécialistes, comme nous Tavons expliqué ci-devant.

Quant aux résultats pratiques des efforts tentés par Chabotteau, jusqu'ici les teult indices, trouvés en terre, de fabrication qu'on pourrait leur attribuer sont quelques rares tessons tirés du sol de Namur et ressemblant comme à Bouffioulx et à Châtelet, aux grès de Grenzhausen (mais non à ceux de Siegbourg) * .

Voici ce qui nous parait être une vérité frappante et ce qui s'accorde avec l'opinion de M. Houdoy. Sans doute quand Chabotteau demanda ses privilèges, son intention était de faire des recherches, des essais, pour trouver le moyen de fabriquer des imitations de la porcelaine et de la faïence quUl avait appris à connaître et à ne plus confondre avec les poU de Grenzhausen '. H dit lui-même en toutes lettres, qu'armé de ses privilèges il fit ces « épreuves » à Bouvigne. C'était la marche naturelle de tous les industriels dont nous avons parlé. D'abord ils voulurent peut-être faire des pots de grès, des tteinçut allemands ; mais bientôt il s'aperçurent que les terres de Dinant et celles de Namur n'étaient pas propres à faire le grès, comme nous le dirons ci-après à l'article de l'examen de la terre, de la pâte et du vernis, et que les produits manquaient

f . Dans des catalogues d'exposition, on a attribué arbitrairement à Namur, deux ou trois pièces entières trouvées dans les collections, et non dans les débris de fabriques, que Ton ne pouvait classer ailleurs. Ces pièces que j'ai vues de près n*ont aucun des caractères des tessons authentiques que nous venons de citer, ni comme terre ni comme ornements.

Page 1