COSMOPOLITISME DES POTIERS
Nous avons écrit que dans Part du potier, comme dans les autres arts industriels, quand les familles de race devenaient trop nombreuses, elles essaimaient au loin et il n'est pas rare de voir les maîtres de diverses localités, souvent fort éloignées Tune de Tautre porter le même nom.
Ce sont là des échanges ordinaires entre grands centres industriels.
Dans notre Précis historique, nous rencontrerons Thistoire, peut-être légendaire, d'Englebert Kran qui, après s'être expatrié, rapporta à Raeren, son village, le secret de la fabrication des émaux. Nous renvoyons à ce chapitre.
Nous ferons en même temps l'historique des diverses tentatives de concurrence contre les grès belges de Bouffioulx et de Châtelet faites au XVIP et même au XVIIP siècle, et nous ferons comprendre qu'en dernière analyse, ces tentatives étaient vraiment le résultat d'expatriation de gens de BoufSoulx et de Châtelet.
Nous raconterons avec détail les essais du capitaine Chabotteau vers 1640.
Dans le premier quart du XVIP siècle, la famille Chabotteau, originaire de Bouvigne semble-t-il, possédait à Bouffioulx une ferme dite Ferme Chabotteau et un moulin accompagné de trois petits courtils qui servaient de garantie d'une rente qu'elle payait en nature et pour laquelle elle soutint divers procès dont les pièces reposent aux archives communales de Châtelet.
Dès la même époque le capitaine J.-B. Chabotteau intervenait aussi devant la Cour de Bouffioulx dans ces affaires judiciaires *.
1. Nous devons ces renseignements à notre ami M. Kaisin. 11 les puisa dans les archives de Châtelet, dont Pinventiire lui est confié.
Cette rente fut créée le 17 octobre 1524 et ce qui est remarquable, c'est que le moulin qui servait de garantie avait appartenu à Pierre Laventurier de Boutfioulx, avant de passer à la famille Ghabotteau ^ qui sans doute, était unie de parenté avec cette famille de maîtres potiers. Nous trouvons utile de constater ces relations.
De son côté, M. Van de Gasteele, archiviste à Namur, nous fait connaître que les Ghabotteau eurent parmi leurs héritiers les Burlen, de Pont-de-Loup, qui parait être la famille de la femme du capitaine. Il fait connaître en outre que, par contrat passé en 1640 avec les Bertrand, maîtres potiers à Ghâtelet, ceux-ci furent engagés pour aller avec leurs « roues-dayes et leurs ouvriers » établir les poteries de Ghabotteau à Dinant, à Namur et à Bouvigne. C'était l'époque des tout premiers essais de ce spéculateur. Les Bertrand vinrent lui monter sa fabrication avec leur personnel et leur matériel.
Les tentatives d'établir l'industrie des grès à Verviers en 1658, est due aussi à un enfant de famille de potiers de BouffioulX) Mathieu Bertrand. Nous en avons parlé ailleurs.
Dans le récit assez complet que nous donnons de l'établissement de l'industrie des grès à Marpent, nous expliquons comment cette importation fut faite par les Hannecart et les Bertrand de Bouffioulx.
Nous ferons à ce propos remarquer que l'on retrouve à Marpent, comme dans nos environs, des Crame établis et pères de famille dès l'an 1540, ce qui prouve l'existence des Crame wallons bien avant l'époque de la fabrication des grès ornés par les Kran à Raeren. Cet argument décisif nous amène à prouver
1. Ces déiails sont consignés dans le Liure des renies de Cabbaye de Soleilmonl que vient de publier M. Van Spielbeeck.
— sonne dernière fois Timpossibilité d'identifier les deux familles. Nous Tavons déjà fait, mais sans tenir compte de ce que nous avons écrit, sans même y faire allusion, on a répété plusieurs fois et' renforcé encore l'assertion gratuite qu'on avait émise et Terreur historique qui en est la conséquence. Nous espérons qu'après ce que nous allons écrire Ton ne reviendra plus au même procédé.
Il est bien vrai que certaines traditions bien vagues de famille semblent regarder comme étrangère et originaire d'Allemagne sous le nom de Cramer \ la famille Crame, potiers à Bouffioulx dès avant le XVIIP siècle, toutefois aucune preuve, aucun indice sérieux même n'a été trouvé, malgré des recherches suivies. Or, diverses publications, faites au point de vue de la glorification de la poterie allemande-limbourgeoise, se sont laissé entraîner à donner ce fait à peu près comme prouvé. On est allé plus loin, on a écrit d'une manière dubitative d'abord et affirmé ensuite d'une façon catégorique sans même tenter de produire l'ombre d'une preuve, que les Crame de Bouffioulx venaient de Raeren et que c'étaient les Kran. On est allé encore plus loin et l'on a affirmé que les Kran avaient importé à Bouffioulx, l'industrie des grès ornés. Enfin, dernièrement, après notre réfutation et sans même y faire plus d'allusion que si tout le monde était d'accord, on a encore renchéri sur les premières assertions, on a écrit que les Kran nous ont apporté leurs moules. Dans cette voie où l'on prend la supposition seule pour guide, il n'y a pas de raison pour s'arrêter, comme peut en juger le lecteur.
Si les Crame de Bouffioulx étaient les Kran de Raeren, si même les Kran avaient fourni des moules à nos potiers, nous
1. CeUe tradition se rapportent uniquement II rintroduction dans le pays wallon vers 1660, de la famille Krembr, qui ne s'occupa Jamais de TindusiPie du grès. On a dénaturé à plaisir cette vérités
aurions retrouvé les moulages avec leur marque E. K. comme à Raeren. Mais personne, à aucune époque, n'a retrouvé cette marque sur des tessons ou des vases de Bouffioulx. Nous ne rencontrons nulle part la moindre trace de cette marque ni du nom de Kran, ce qui prouve Tabsence de toute relation avec cette famille, et notons que ces relations commerciales auraient pu exister sans qu^il fall&t y attacher tant de signification. Nous avons bien, comme toute fabrique, acheté des moules de modeleurs étrangers, fournissant même aussi à Raeren, sans qu^on puisse en tirer tout le cortège de conséquence et de dépendance dont on a parlé.
Nous avons retrouvé même parfois, mais rarement, les initiales I. E., qui sont la marque de Jean Emens et même la marque a trois M, que Toq attribue à la famille Mennicken, mais rien de la marque des Kran. Du reste, ces faits prouvent seulement des relations commerciales que nous indiquons ci-après avec détail.
Jusqu'aujourd'hui, nul n'a le droit d'aller plus loin que ceci : on dit dans la localité que les Crame sont des Kramer originaires d^ Allemagne^ et c'est tout I Mais personne n'a jamais dit à Bouffioulx que les Crame viennent de Raeren ; personne n'a jamais pensé que ce sont des Kran ; nul n'a jamais cru qu'ils avaient introduit l'industrie des grès ornés à Bouffioulx. Ce sont là autant de suppositions faites pour les besoins de la cause de Raeren, suppositions que personne n'a le droit d'avancer. Voici la stricte vérité que j'ai déjà prouvée ailleurs : \^ on ne rencontre nulle part chez nous le nom de Kran, ni dans l'état civil, ni dans les archives locales, ni dans les archives de la Gilde, ni dans les séances annuelles et officielles des maîtres potiers, lesquelles sont complètes de 1595 à 1800 ; 2"" la famille des Crame n'apparaît comme potiers à Châtelet et Bouffioulx que bien après d'autres familles, les Garot, les Bertrand, les Gibons, les Leurkin, etc., et ce n'est donc pas elle qui y a
introduit Tindustrie, ea venant s'y établir ; 3* dès le XVP siècle at tout au moins depuis 1530, c'est-à-dire dès les premiers temps de cet art nouveau, diverses branches de Bertrand: les Visnon, les Pierson, les Bertrand proprement dits, etc., fabriquaient des grès artistiques, des moules avec leur marque de fabrique et des médaillons ornés ayant un cachet tout local.
Quand même on voudrait supposer que les Kran, dès la première heure de leur arrivée à Bouffioulx, se fussent métamorphosés subitement en Crame pour les besoins de la cause, cela ne servirait de rien puisque nos Crame ne sont pas les premiers potiers de Bouffioulx. Du reste, comment admettre que les Kran de Raeren fussent devenus subitement du jour au lendemain les Crame de Bouffioulx sans laisser nulle part la moindre trace de leur nom.
Mais laissons ces absurdités, voici une preuve catégorique : la famille Crame est une famille du pays bien avant Tépoque des grès ornés sans être une famille de potiers, nous retrouvons les Crame, pères de famille à Cbâtelet et ailleurs dès les pre mières années du XVP siècle au moins. Nous avons même retrouvé les mêmes faits à Marpent comme nous Tavons dit en commençant.
C*est donc une démonstration faite et nous espérons qu^on n^y reviendra plus, au moins sans tenir compte de ce que nous avons écrit et sans même y faire allusion comme on Ta fait plusieurs fois pour ce point et pour d'autres points, en se contentant de simples assertions arbitraires sans raisons à Tappui.
Raeren possédait en 1577, selon les pièces trouvées et datées, un fabricant nommé Beauiuin-Mennickin dont Ja marque était ou simplement : Balien-Mennicken ou souvent Bi Mich Balden Mcnnicken et en outre un Jan Baldem en 1596 dont la marque
était : Jan Baldems, Baldens ou Baldms. Ces deux membres d'une même famille étaient probablement le père et le fils, comme Tindique la finale S du nom de Jean Baldens, Un savant spécialiste allemand nous a dit posséder un grès de Raeren portant en français la marque Beauduin. Nous n'avons pas vu cette pièce et ce détail importe du reste assez peu. Toujours est-il que tout cela parait bien se rapporter à une famille Baldem ou Bauduin, dont un membre, un artiste peut-être ou un marchand et non un potier, se maria avec une Mennicken et prit la firme Baldem-Mennicken, Or, Baldem, Balduinus, Balduin, Beauduin, n'est pas un nom de famille de Raeren, d'autre part ce qui précède indique que l'on a erré en y voyant un nom de baptême ou un prénom. Il n'y a pas d'exemple, n'importe en quelle matière, qu'un fabricant se soit contenté comme adresse commerciale de sa maison, d'un nom de baptême sans y joindre son nom de famille. Que signifieraient ces mots : se trouve chez Pierre ou chez Paul ou chez Beauduin fils ? Surtout pour une fabrication d'exportation, pour des objets envoyés au lointain en pays étranger. Cette supposition n'est pas vraisemblable, Beauduin était bel et bien un fabricant qui eut pour fils un autre fabricant nommé Jean Beauduin.
Nous avons nous-même trouvé à Bouffioulx des tessons qui portent l'inscription Bi Mich Baldem * .
Cette circonstance unie à d'autres considérations, peuvent faire croire que ce Beauduin serait un membre des anciennes familles Beauduin originaires de Châtelct et de Bouffioulx. Les Beauduin étaient nombreux dès les XVI* et XVIP siècle, à Châtelet,Bouffioulx, Montigny-sur-Sambreet dans tous les environs. Vers le milieu du XVI® siècle, les registres d'état civil de Châtelet portent précisément plusieurs Jean Beauduin^ qui tous
i. Voir noire ..570.
s'expatrièrent et ne reparurent plus dans le pays. Jean était un prénom fort usité dans cette famille de Bouffioulx. Nous n'avons retrouvé leur nom ni aux registres des mariages, ni aux registres des décès. On pourrait parfaitement retrouver là un Jean, père de Ja% Baliems^ dont nous avons parlé. Cette famille n'était pas famille de potiers, mais ce pouvait être un artiste ou un modeleur d'ornements ou plutôt un marchand qui, en voyageant pour son commerce, aura trouvé à se caser avantageusement par un mariage avec la fille d'un de ses correspondants et aura fondé la firme Bauduin-Mennicken, qui resta l'une des plus importantes. Cela expliquerait tout naturellement comment nos potiers de Bouffioulx se sont permis la reproduction de la marque Bi mich Baldem Mennicken.
Ce serait vraiment le cas d'invoquer, avec M. Schuebmaks, le cousinage et ses privilèges, si habituel aux mœurs vrallonnes à cette époque, cousinage dont nous verrons encore un exemple frappant plus loin en parlant des Gibbon de Ferrières, émigrés de Bouffioulx avec leur industrie.
Ces détails prouvent une fois de plus que les divers centres de production des grès, entretenaient des rapports intimes dès l'origine de leur art et qu'il y avait entre eux de telles relations d'échanges de toute espèce et même d'union matrimoniale que rien ne doit étonner sur ce point quand nous rencontrons les indices de relations commerciales, quelque surprenantes qu'elles semblent parfois.
Ceci était écrit et sous presse quand j'ai lu des réflexions analogues à propos des indications données par M. Vandessel, sur Chabotteau, qui fut marié avec une Eymont, laquelle était veuve de G. Burba *, de Pont-de-Loup, parent des héritiers de
I. Nous lisons plutôt Burlm dans les manuscrits ^zinsi que nous Tavons écrit ci-devant.
Chabotteau. Cet entrepreneur avait d'autre part demandé un Bertrand de Bouffioulz, pour le venir mettre au courant de la fabrication du grès.