L*ART EN FAIT DE GRÈS ORNEMENTÉS
On a parlé beaucoup d'art à propos des grès ornés, un peu trop même à notre avis et de Tavis d'hommes tout à fait compétents. Aujourd'hui, avec l'aide de la peinture, nos porcelaines sont souvent de vrais objets d'art ; au XVIP siècle les potiers de pierre produisaient parfois quelques beaux pots à Bouffioulx, quelques beaux pots à Raeren en plus grand nombre, plus curieux et plus beaux si l'on veut, mais étaient-ce vraiment des objets d'art ? Ce qui est arrivé le voici : Ce sont les archéologues qui s'occupent de mettre historiquement en lumière les grès ornementés de la renaissance, c'était leur domaine. Or, comme je l'ai dit ailleurs, nous savons par expérience combien cette classe de savants est enthousiaste de ses découvertes et combien ils aiment à exagérer la valeur des objets qu'ils trouvent ou qu'ils tirent de l'oubli ; ils employent vraiment alors un langage hyperbolique et des mots à eux propres. Ils font usage des expressions : rare^ précieux^ art, trésors^ là où le profane vulgaire ne serait pas tenté de les imiter. En fait d'antiques ils ont l'admiration facile et un peu naïve, tout en professant même parfois pour l'art moderne une indifférence relative. Voilà le secret de ces chefs-d'œuvre des grès flamands que le public admire un peu de confiance et loue généralement avec mesure et modération.
Mais je m'arrête, je crains d'aller trop loin et de déplaire à ces archéologues qui, en définitive, sont mes amis et moi-même.
Sans doute, au point de vue de la valeur relativement plus ou moins artistique, il règne une grande inégalité entre les diverses fabriques de chaque localité. C'est l'histoire de tous
les centres de fabrication, partout on trouve du meilleur et du moins bon. Le mérite de nos pièces trouvées est fort inégal et •cela nVst pas surprenant, puisqu'à Bouffioulx comme partout ailleurs, certaines fabriques produisaient des objets plus -soignés que certaines autres.
De nos observations, il ressort par exemple à Tévidence que les produits marqués dans notre catalogue B. C. D. qui viennent de la fabrique de Jean Bertrand, démolie par M. Crame- Delpire et fouillée méthodiquement par nous, dans le but d'établir TListoire de la poterie à Bouffioulx au XVP siècle, étaient généralement peu recommandables à ce point de vue. Quoique contemporains, ils étaient évidemment inférieurs aux produits de la fabrique de Jacques Bertrand dit Visnon, que nous avons trouvés dans la propriété actuelle de M. Bertrand- Bolle, et que nous avons marqués des lettres B. B. B. Cela est tellement vrai que dans cette fouille de la fabrique de Jean Bertrand, nous avons découvert trois grands vases ornés que nous avons pu sans hésitation attribuer à une autre fabrique de Bouffioulx.
Ces vases sont ..616' et ..27^^, ornés de beaux écussons et «.600' qui porte une jolie danse de paysans.
Les planches de notre 3*"* Rapport^ publié surtout dans le but d'établir la preuve de la fabrication de Bouffioulx au XVI^" -siècle, planches 1, 2 et 3 de la présente publication, se composaient de spécimens de cette fabrication imparfaite de Jean Bertrand.
Nous avons dit ailleurs que cette circonstance a fourni aux adversaires de Bouffioulx et aux partisans de Baeren un prétexte pour dénigrer d'une manière systématique la valeur des produits v\rallons. Ils affectèrent de juger Bouffioulx sur ces planches, sans en connaître beaucoup plus et sans s^être donné la peine de venir voir nos collections du musée afin de juger en connaissance de cause. Il suffira pour faire tomber
cette injuste appréciation, d'opposer à ces planches du ?"' Rapport et aux objets qu'elles représentent, les objets dessinés dans les planches du 2^^ Rapport et dans les nouvelles plancher que nous publions et qui viennent d'autres fabriques de Boufiioulx.
Je ne fais pas difficulté de déclarer que la terre de Bouffioulx est généralement moins fine que celle de Raeren, qu'elle se prête moins à la reproduction des détails artistiques et que ces derniers sont plus soignés sur les grès limbourgeois. Je reconnais même, comme je l'ai déjà dit, que Raeren produisait desvases plus jolis que ceux de Bouffioulx ; mais de là à établir la suprématie absolue et écrasante de Raeren et la dépréciation complète de Bouffioulx, comme on a voulu le faire, il 7 a loin.
On ne parlait pas ainsi du barillet d'Acoz, alors que l'on ignorait d'où il venait et que je n'avais pas encore révélé son origine wallonne. II en était de même de maintes pièces importantes décrites dans les catalogues anciens et notamment dans les beaux ouvrages de Louis Minabd, de Jean Duyvet- TBB, etc. Je citerai dans le catalogue qui termine la présente monographie, bon nombre de belles pièces appréciées et prisées à une haute valeur dans ces ouvrages, et qui sont de Bouffioulx. Malheureusement, la plupart de ces objets sont dispersés san» que nous ayons pu en publier le dessin.
Nous profitons de l'occasion pour nous adresser ici aux amateurs qui les possèdent et nous les prions de nous envoyer le dessin et la description de ces objets pour nous permettre de les publier un jour.
On est parfois tenté de rendre l'artiste modeleur responsable d'imperfections qui tiennent uniquement à des défauts de fabrication ayant même fait rejeter les pièces aux rebuts.
C'est souvent le cas pour les objets des coUectioDS de notre musée qui, la plupart du temps, ont servi à nos publications.
Il serait injuste de confondre les pièces mal venues en fabrication avec les pièces de façon mauvaise. Or j'ai expliqué que les ornements des grès brun-fond étaient fort exposés à se trouver mal tenus.
« Le brun- foncé était la conséquence d'un feu trop fort et les grès de cette teinte étaient des grès qui avaient commencé d'être brûlés. Or cette grande chaleur fondait et déformait plus ou moins les surfaces, sous Tinâuence chimique du sel employé qui y faisait un silicate alcalin fusible ; les détails artistiques perdaient ainsi leur finesse en s'affaissant et en s'empâtant un peu.
« Cela s'applique le plus souvent aux vases de grandes dimensions et de grande épaisseur, qui demandent pour la cuisson une chaleur plus forte et plus prolongée ; voilà comment les vases de couleur pâle portent d'ordinaire des reliefs et des ornements plus parfaits et plus artistiques.
« On voit qu'il faut se garder de juger de la finesse des pièces d'une fabrique d'après les bruns-foncés et qu'on arriverait ainsi à des conclusions tout à fait fausses.
« Nous insistons fortement sur ces remarques : elles ont la plus grande importance. »
Nous appuyons d'autant plus que, dès aujourd'hui l'observation a prouvé et le monde savant reconntut que Bouffioulx avait la spécialité et le monopole de tout une large catégorie de grosses pièces, de vases de grandes dimensions et de forte épaisseur difficiles à cuire, tels que : tonnelets, barillets, cruches et gourdes de capacité, grands pots, etc., etc. ; les fabriques limbourgeoises et allemandes n'ayant jamais produit ces vases.
Or ces objets sont précisément ceux dont la cuisson est la plus longue et la plus difficile et sur lesquels presque toujours la force du feu a pour effet de rabattre les arêtes vives et
d'affaisser les lignes de relief. Il serait donc imprudent de juger par ces objets de toutes les productions de Bouftioulx.
D'autre part j'ai des raisons de craindre qu'en attribuant à Bouffioulx ce monopole l'on ne donne lieu, pour ceux qui ne sont pas bien au courant de la question, à une erreur qui serait déplorable : ce serait de leur faire supposer que cette spécialité excluait la fabrication des autres genres et de leur donner à croire que le pays de Gharleroi n'a rien produit d'autre.
L*on se tromperait étrangement si l'on pensait que nos localités wallonnes se sont bornées à fabriquer ce genre de grosses pièces. Au contraire, si dans les tas de pièces produits par nos fouilles de résidus sur les lieux de fabrication, nous cherchons à nous rendre compte de la proportion de tessons de ces grosses pièces et de tessons ayant appartenu à des vases de petites dimensions de toutes formes, des pots mignons, des gobelets, des pintes, des pots à trois anses, de petites cruches de luxe et ces mille variétés que l'on rencontre, on est obligé de reconnaître que les premiers forment l'infime minorité, composée de quelques piè(îes seulement, et que l'immense fabrication se composait de petites pièces de formes diverses, mais toujours belles et couvertes de jolis ornements : médaillons, mascarons, rosaces, dessins de fantaisie, cuirs de renaissance flamande, etc., etc.
Encore doit-on tenir compte aussi, comme nous l'avons dit, que jusqu'ici tous nos objets sont des rebuts de fabrication jugés indignes d'être livrés au commerce, le plus souvent à cause même de Timperfection d'ornements manques.
A ce point de vue Bouffioulx n'a pas eu la même chance que Baeren, où l'on a retrouvé, paraît-il, quantité d'objets non rebutés. M. Schmitz nous dit, en outre, qu'on exhume àRaeren des tas de vases faussés, mais entiers, soigneusement rangés en terre les uns près des autres, comme des flacons de vin dans
les loges de nos caves. Ce sont là des faits d'étonnantes précantioos.
Voilà de ces délicatesses que les anciens fabricants de chez nous ignoraient, et ils faisaient jeter pêle-mêle en terre on à la voirie, les vases rebutés avec les pierres, les décombres, les terres et le sable. Combien nous regrettons cette différence d'habitude et de profonde prévoyance qui nous rend aujourd'hui si difficile la tâche que nous avons assumée de réunir en notre Musée une collection convenable de vases entiers et présentables.