LES GRÉS ORNÉS DE BOUFFIOULX, CHATELET ETC, A LIÈGE, AU XVI» SIÈCLE
Nous avons dit que nos grès ornementes wallons se rencontrent encore aujourd'hui bien plus fréquemment dans les Flandres, ancien marché important de nos fabriques, que dans nos environs même, et nous avons expliqué pourquoi. Nous pouvons appliquer des considérations analogues au pays de Liège, pour les mêmes causes, et même avec bien plus de raison. On y retrouve nos grès de BouflSoulx en grande quantité. Nous prenons ici comme toujours, la signification collective de ce mot pour ragglomération de nos fabriques wallonnes, car en réalité, d'après la constitution du franc métier, Liège était comme nous le verrons, du département de vente de Châtelet. La première publication de M. Sohuebmaks, sur les grès flamands, avait précisément rapport à des grès de Bouffioulx retrouvés dans cette province : le fameux Barillet d'Acosse et d'autres objets. Bien d'étonnant du reste dans ces faits : nos centres de production se trouvaient en plein territoire du pays de Liège, tandis que les autres localités qui produisaient les grès, y compris Raeren « dont les principaux débouchés étaient en Allemagne » dit M. Schueemans, se trouvaient toutes placées hors de la principauté. Entre elles et le pays de Liège, dans lequel se trouvaient Châtelet et Bouffioulx, il y avait frontières, douanes et impôts, c'est-à-dire difficultés de toutes sortes S Châtelet au contraire était une des ioimesMles de la
i. L*abbé Schmitz, dans sa dernière lettre au Bulletin d*art et tCarchéO' togiâj fait connaître que jusqu*au XVlll* siècle rien que pour passer sur le territoire de Liège, les grès de Raeren payaient un droit de transit du 60* de la valeur.
principauté à laquelle Pautorité tenait le plus, et avec laquelle le Chapitre cathédral entretenait les relations les plus cordiales, les plus suivies et même les plus intimes, car il en était le seigneur particulier et Tadministration communale dépendait tout spécialement de cette autorité.
La terre même, ou derle, qui servait à fabriquer la poterie de Bouffioulx leur appartenait et les fabricants devaient la leur payer pour l'extraire. La charte du corps de métier, qui datait de 1595 au moins, avait été concédée par le Chapitre, qui y tenait la haute main.
Ce sont là des faits prouvés par Phistoire locale et par les archives de Tépoque. Nous avons publié les documents qui regardent spécialement notre sujet, chartes, procès-verbaux etc. Ces documents nous font connidtre que dès avant le XIV® siècle jusqu'à la fin du XVIIP siècle, les potiers chaque année, en allant payer leur redevance, recevaient, eux et leurs femmes, des présents et à dîner des chanoines leurs propriétaires, seigneurs terriers et justiciers de Châtelet et de Bouffioulx.
« Naturellement, dit^M. Vande Casteele, en citant ce fait, les potiers portaient eux-mêmes à Liège de beaux spécimens de leur fabrication. »
Ces beaux spécimens étaient sans doute parfois aux armes des amphitryons « messeigneurs les tréfonciers, » puisque c'était la mode.
D'où il ressort que cette contrée était un marché tout naturel pour nos centres de productions bien plus que pour toute autre fabrique, même plus rapprochée, surtout appartenant à un pays étranger.
Quoi d'étonnant après cela que nos grès portent les écussons de chanoines, de fonctionnaires et mêmes d'évêques de Liège ?
Dans un mémoire dont nous allons parler, l'auteur se préoccupe à diverses reprises de trouver par l'intermédiaire de
quelles relations tel chanoine a bien pu connaître la fabrication wallonne et commander à Châtelet des vases armoriés. Voilà certainement une recherche bien inutile. H n'est pas besoin de se donner tant de peine. Les fabriques séculaires des grès ornés de Bouffioulz étaient bien connues de tous à Liège et surtout des chanoines, dont aucun ne pouvait y rester étranger» sans aucun doute dès son entrée au Chapitre.
Nous trouvons sur nos grès des armoiries qui paraissent appartenir aux familles suivantes.
Je dis paraissent appartenir^ car en présence de l'imperfection des armoiries imprimées dans la poterie et d'autres difficultés non moins grandes, l'attribution pertinente est impossible, fort souvent à une famille et presque toujours à un individu. d'Elderen, de Negri,
de Massillon, de Marotte,
de Severi, de Bocholtz,
de Wachtendonck (?) de Sprimont,
de Golchen, de Libert,
Van den Steon, de Bosen,
de Schenck de Nyderken (?) Oranus, de Reuschenbergh, d'Hun (?)
d'Horion, d'Enghien,
d'Eynatten, d'Havrech,
Von Buck (?) de Prelle,
de Moers (?) de Liemeux,
de Lomont, de Bergh de Trips,
de Bavière, de Chockier,
de Salme, etc.
Toutes ces circonstances nous ont engagé à revenir sur ce sujet avec insistance et avec plus de détails, car elles prouvent que le pays de Liège, comme les Flandres était un des plus grands débouchés des grès ornés des bords de la Sambre.
D'abord ne perdons pas de vue cette vérité reconnue. L'indastrie des grès ornés a sensiblement commencé à la même époque à Raeren et à Bouffioulx ; mais celle de Raeren a duré moins d'un demi-siècle, tandis que celle de BoufiBoulx a continué plus de trois siècles. Voilà un fait hfstorique d'une importance toute capitale pour notre industrie wallonne et que nous tenons à faire ressortir en toute occasion.
Cependant pour des raisons que Ton pourra apprécier plus loin, nous avons écrit ce chapitre bien plus au point de vue des chanoines de Saint-Lambert, clients de Bouffioulx, qu'au point de vue de l'autre clientèle.
Il ne faudrait pas se laisser aller à cette idée que ces fournitures à Liège ne furent faites par Bouffioulx, qu'après 1616, alors que Raeren avait perdu son industrie et ses clients. On a eu tort d'émettre cette idée. Rien ne s'opposait au commerce liégeois de Bouffioulx dès la fin du XVI^' siècle et de fait, ses grès étaient, comme nous l'avons dit, achetés à cette époque, non seulement par les chanoines, par de hautes familles, par des bourgmestres, des échevins et des fonctionnaires de Liège comme des autres villes ; mais aussi et surtout par les bourgeois.
On a insinué, pour justification, une sorte de supériorité artistique des grès de Raeren sur ceux de Bouffioulx.
En supposant même pour un moment que les produits de Raeren aient été plus jolis que les produits wallons, ce n'est pas une raison pour supposer que les derniers n'eussent aucun accès où*se vendaient les premiers. En toutes matières, les produits de second ordre trouvent leurs chalands à côté de ceux de premier ordre et chacun a sa clientèle spéciale. Aniennement comme aujourd'hui, la vente était une question de prix et de valeur. Les secondes qualités trouvent leurs acheteurs spéciaux et même plus nombreux. Ne perdons pas de vue d'ailleurs, comme point pratique, que les grès de Bouffioulx,
moins chers, étaient beaucoup plus durs et de meilleur usage que ceux du Limbourg.
Bouffioulx savait, là comme ailleurs et mieux qu'ailleurs, nous venons de le montrer, faire la concurrence aux autres fournisseurs et y avait, comme ailleurs aussi, ses vendeurs, ou intermédiaires, établis sur place qui prenaient en gros une bonne partie du produit de la fabrication locale pour leur compte particulier. On vendait en bloc des fournées entières à des marchands.
De ce que Quoilin Pardique y était établi marchand de grès, il ne s'ensuit pas que Bouffioulx n'y pût fournir. Au contraire, nous pensons que ce marchand lui-même, pour contenter toute sa clientèle, devait acheter chez nous aussi bien qu'à Raeren, ou il ne trouvait pas de grosses pièces, tonnelets, gourdes, grandes cruches, etc. D'ailleurs, Quoilin Pardique ne resta à Liège que jusqu'en 1607.
U a paru dernièrement dans le Bulletin de VInstitut archéologique liégeois^ un mémoire important ou plutôt deux mémoires sur les Grée cérames à armoiries liégeoises. Nous devrons souvent les citer dans ce qui va suivre et nous les désignerons sous les n^" 1 et 2. Par un travail ingénieux, au moyen d'un ancien Calendrier du Chapitre de la cathédrale de Liège pour 1640, pièce unique en son espèce, conservée précieusement aux archives de l'État, l'auteur arrive à prouver qu'en cette année la clientèle de Châtelet et Bouffioulx était importante et que leurs fabriques y fournissaient de nombreux vases armoriés.
U suffit de parcourir la monographie que nous publions aujourd'hui pour être assuré que le blason fut un des ornements les plus familiers et les plus communs à Bouffioulx. La plus grande partie de ce que nous trouvons en fait de grès wallons est chargée de blasons du XVI* et du XVIP siècle.
La tendance générale et le but érident des deux mémoires que nous venons de citer est de rajeunir systématiquement les fournitures de Bouffîoulx et les blasons qu'on y a fabriqués ; l'auteur lui-même déclare qu'il « présente son système pour ce qu'il peut valoir ». Il s'était persuadé à priori que Bouffioulx fournissait bien partout ses grès ornés, mais que pour ses grès armoriés il y eut exception dans la ville de Liège aussi longtemps que Raeren fut debout.
Pour nous c'est une erreur que nous déplorons et que nous ne comprenons pas, après ce qui précède.
Notre intention n'est pas de faire la moindre polémique. L'auteur qui est notre ami, a développé ses idées en ce qui regarde Bouffioulx; il est nécessaire que nous, qui avons révélé, fait connaître et soutenu son industrie antique, nous exposions aussi notre manière de voir. Le lecteur pourra ainsi juger en connaissance de cause sans qu'il soit besoin de discussions.
Le calendrier de 1640 reproduit les blasons d'un groupe nombreux de chanoines, blasons que l'on peut retrouver sur les grès de la Sambre. Voilà qui est très bien et qui prouve l'importance du coDunerce de nos fabriques en pots blasonnés, non pas en 1640 seulement mais pendant toute une période. C'est aussi de cette façon que l'entend le mémoire puisqu'il parle de 1630 à 1650. Pourquoi pas de 1620 ou 1616, époque de la chute de Raeren, ou plutôt et plus exactement depuis 1612 ou 1613, moment des dernières fournitures de Raeren faites aux chanoines du Chapitre ?
L'on est cependant d'accord pour admettre que Bouffioulx a profité de cette chute et que c'est lui et non une autre fabrique qui, sans lacune de temps, a fourni à Liège les écussons que Haeren n'y fournissait plus. Je pense savoir même que depuis de nouvelles découvertes, l'auteur est tout à fait de cet avis aujourd'hui.
Cequiest vrai, et il faut s'arrêter là, c'est qu'au commen-
cernent du XVII^ siècle^^par suite de cette chute, le commerce de Bouffioulx prit une nouTclle extension, surtout dans le pays de Liège, mais nous ne voyons pas que de la constatation de cette yérite par une étude relative à Tannée 1640, il résulte même une apparence de preuve que ce commerce ait été moindre dans les années antérieures et surtout que cette fourniture de pièces armoriées ait été nulle.
Nous regardons comme importante pour notre fabrication locale, cette argumentation ingénieuse tirée des calendriers du Chapitre et mis en lumière dans les deux mémoires, seulement nous voulons la compléter. Il nous sufiBj:a d^exposer les faits le plus simplement du monde pour que la vérité s'en dégage à l'évidence de la façon la plus naturelle et nous pourrons alors formuler la vraie conclusion qui en découle légitimement. Cette conclusion c'est que, dès la fin du XVI* siècle, Bouffioulx avait une clientèle remarquable à Liège où il fournissait des grès armoriés à beaucoup de fonctionnaires élevés et de chanoines du chapitre de la Cathédrale et que la grande prospérité de cette fourniture spéciale dura toute la première moitié du XVIP siècle et au delà et ne fut pas limitée à 1640.
Entrant largement dans les idées du mémoire, nous avons complété pour plus d'un siècle ce qu'on avait fait pour un an et voici de quelle façon.
Nous avons reconstitué, d'après l'ouvrage de de Thextx *, la liste annuelle des chanoines tréfonciers de la cathédrale S^-Lambert et de leurs blasons pour les années antérieures à l'année 1640, étudiée par le mémoire. Or, nous avons trouvé que toutes ces années ressemblent à l'an 1640, laquelle n'offre en réalité rien d'exceptionnel comme on a pu le penser au moment où l'on ne possédait que le tableau relatif à cette seule
i. Le chapitre de St^ Lambert à Liège, 4 tomes in-49. Bruxelles, chez Qobbaert, iS83.
année. La fourniture des grè$ armoriit^ faite par Bouffioulx au Chapitre, n'a guère changé pendant longtemps.
Nous allons exposer le plus clairement, le plus succinctement et le plus exactement possible, le résultat de notre travail.
Le calendrier du Chapitre de 1640, indique des chanoines appartenant à 11 familles dont ce calendrier reproduit les blasons trouvés tous sur les grès de Bouffioulx. Il importe peu dans Toccurence de nous préoccuper du personnage qui représentait chaque famille. Nous pourrons être bien plus court et nous simplifierons notre étude en la rendant bien plus précise si nous ne nous occupons que des familles. Les évêques (de Bavière et d'Elderen) dispanûtront des listes au moment de leur préconisation.
En effet, certaines familles ^se perpétuèrent en quelque sorte au Chapitre pendant la période que nous allons étudier, leurs membres se succédaient mais le même écusson restait au calendrier. U en était ainsi des d'Horion, des d'Elderen, etc.
Nous allons d'abord donner la liste des 11 familles représentées au Chapitre en 1640 :
d'Horion, de Xhencheval,
de Bocholtz, de Eerkem,
d'Elderen, de Chockier,
d'Eynatten *, de Rosen,
de Berg de Trips, Vanden Steen.
de Marcelis,
1. Il faudrait supprimer d'Eynatlen de cette liste. Eu eflfet, Jean d'Eynatten qui était chanoine en celte année ne portait pas le simple blason de sa famille, mais un écu compliqué renfermant plusieurs armoiries dont nous ne trouvons aucune trace à Bouffioulx. C'est en réalité un nom de famille et
Nous aurions pn augmenter cette liste de deux noms en y joignant les Wachtendonck et les Schenck de Nydecken ; nous ne le faisons pas ne voulant pas risquer une attribution de nos armoiries portant une aigle au vol levé ou un lion rampant, armoiries ezcessiToment communes.
En 1621 nous retrouvons les mêmes feuilles et les mêmes blasons sur le calendrier. Seulement les Yanden Steen n'y sont pas encore mais nous avons à la place trois autres familles et autant de blasons, les de Marotte, les de Reuschenbergh et les d'Heur ou Oranus ; ce qui fait 13 familles et 13 blasons de Bouffioulx.
En voici le tableau :
d'Horion, de Kerkem,
de Bocholtz, de Ghockier,
d'EIderen, de Rosen,
d'Eynatten, de Reuschenbergh,
de Bergh de Trips, d'Heur ou Oranus,
de[Marceli8, de Marotte,
de Xhencheval, Presque tous les chanoines représentant ces familles en 1640 étaient déjà au Chapitre en 1621 et même en 1607 et 1605 et ils avaient depuis lors leurs armoiries au calendrier.
UD blason de moins. Le nombre de 1640 se réduit donc à 10. La conséquence de cette remarque est assez importante, car le nom d'Eynatten disparaît de la liste jusqu'à un autre Jean d'Eynatten (15S5-i606).
Tout ceci pour simple mémoire et sans que nous en fassions état, voulant accepter largement les éléments donnés par le mémoire. La liste des chanoines donnée dans ce dernier omet les noms suivants : Gille François de Ghockier (1637), Jean Frédéric de Ghockier (1654), Guillaume d*Elderen (1609) et Arnold de Kerkem (1627), qui tous se trouvaient au Ghapitre en 1640 et qui sont inscrits sur le calendrier ; mais à notre point de vue ces omissions personnelles sont sans importance car elles ne changent rien li la liste des familles et ne modifient pas le nombre de blasons.
En 1616 nous trouvons encore 12 familles et autant de blasons de Bouffioulx. Voici la liste de ces fieunilles, on yerra que c'est àpeu près la même que celle de 1621, sauf les de Bosen et les de Chockier, au lieu desquelles nous trouvons les d'Oumale.
d'Horion, de Xhencheval,
de Bocholtz, de Eerkem,
d*£lderen, de Reuschenbergh,
d'Eynatten, d'Heur ou Oranus,
de Bergh de Trips* de Marotte,
de Marcelis, d'Oumale.
Ces 12 familles sont cette année représentées par 16 cha» noines. Il y avait donc progrès au point de vue des blasons de Bouffioulx. Aussi n'est-il pas douteux que si par hasard Ton n'avait pas eu en main la liste de 1640 seule, mais toute la collection des calendriers de Saint-Lambert, le choix fut tombé dès le principe, à cause du groupement des blasons wallons, non sur cette année 1640 mais sur l'année 1616 qui est bien plus remarquable au point de vue de la fourniture de nos localités, puisque c'est précisément l'époque où Raeren périclitait et laissait la place aux grès du Hainaut.
Voilà la justification et la preuve de ce que nous avons dit ci-devant.
En 1611 le tableau est le même, sauf qu'au lieu de Eerkem
nous avons un chanoine de la famille de Bavière, futur évêque.
Voilà donc que jusqu'à 1610, pendant une période de 30 ans
les calendriers portèrent, relativement à Bouffioulx, les mêmes
blasons à la faible restriction que nous venons d'indiquer.
L'argument tiré du calendrier de 1640 s'applique donc identiquement et à fortiori aux autres années de cette période de 30 ans et l'on aurait retrouvé moralement la collection des mêmes armoiries sur le calendrier de telle autre année. L'on pourrait même reporter l'argument à une époque plus éloignée.
mais en remplaçant certaines familles par d'autres qui se trouvent dans les mêmes conditions relativement à nos grès.
n est éyident que sur les grès wallons ces blasons ne sont pas tous de la même époque, comme on Ta supposé en s'occupant de 1640. Ils n'ont pas été faits en un groupe et en une fois pour une seule année ; mais ils ont été faits l'un une année, Fautre, l'autre année, selon les circonstances ; comme cela est naturel dans un commerce, la fourniture en a été répartie sur un espace de 30 ans et davantage.
n y a même plus, nous partons ici de l'année de nomination des chanoines, or pour la plupart d'entre eux ce n'est pas cette date qu'il faut prendre. Longtemps auparavant ils étaient des hommes en position, ayant maison montée avec vaisselle de luxe à leurs armes selon la mode. Presque tous étaient dignitaires dès longtemps, chanoines à Saint-Paul ou ailleurs. On doit convenir qu'Us n'attendaient pas leur nomination à la cathédrale pour acheter des pots de Bouffîoulx et monter leur ménage. C'est à leur entrée dans le chapitre au moins que pour être juste, il faut reporter la fabrication de la vaisselle à leurs armes. Nous avons même dans l'idée que c'était pour les potiers une manière de célébrer leur bienvenue.
Nous avons montré d'ailleurs que les clients de Liège et les chanoines notamment, n'avaient pas attendu cette époque pour acheter à nos potiers, dont ils étaient seigneurs particuliers depuis toujours.
Il est certain que ce serait la chose la plus extraordinaire qu'à un moment donné, à une seule époque, en 1640,Bouffioulx eût fourni tous ces blasons pour des familles dont les membres furent au Chapitre depuis 1620 et même 1610 jusqu'à 1640 et plus, comme nous avons pu le voir et qu'après ni avant 1640, malgré l'identité des positions et des circonstances, Bouffîoulx n'eût fourni aucun blason. Ce serait contraire à ce qui se fait dans un commerce établi et important, conune était celui de
Bouffioulz ; il faudrait prouver bien clairement ce fait extraordinaire pour y faire croire ; des hypothèses ne suffiraient pas.
Ce n^est pas à nous de prouver le contraire conune on Ta insinué. Mais on ne pourra faire la preuve et on ne la fera pas.
Après et avant cette période de grande vogue des écussons armoriés sur les grès, Bouffioulx fournissait aussi le même article mais en moindre quantité.
Après cette période de 30 ans que nous venons d'étudier, ces fournitures sont encore importantes mais elles diminuent vers le milieu du siècle et surtout 15 ou 20 ans après, quand la mode fut tout à fait changée.
Avant 1610 nous trouvons aussi de moins en moins de blasons wallons. En 1599 nous voyons cependant encore au Chapitre, 14 chanoines apartenant à 9 familles dont Bouffioulx a fait les blasons. En 1590 il y a un blason de moins. En 1606 le nombre diminue d'un et en 1680 d'un encore, et ainsi de suite.
Voilà l'histoire de la fourniture de grès armoriés au chapitre de Saint-Lambert de Liège par Bouffioulx. On pourrait même dire que c'est, eu égard aux proportions, l'histoire de la fabrication d'armoiries à Bouffioulx; mais, remarquons-le, c'est aussi en général, rhistoire de la fabrication des écus armoriés sur les grès, fabrication qui fut une mode commençant, comme on le sait, à la fin du XVP siècle et s'éteignant peu à peu dans la seconde moitié du XVU^ siècle, au fur et à mesure que grandissait l'engouement des grès émaillés bleus et violets, que nous sommes convenus de nommer genre à la façon de Grenzhausen. Dans la seconde moitié du XVII* siècle, en effet, les grès bruns sans émaux ornés d'armoiries en relief perdaient leur vogue, on en revenait aux grès bruns ornés de reliefs d'autre nature. Mais surtout le goût et la mode se portaient vers les couleurs voyantes des nouveaux grès émaillés de bleu et de violet imitant la porcelaine de Chine et précurseurs de la
faïence. La concurrence était dure. Le grès luttait encore mais à armes inégales, en se tranformant en iteengut blanche qui emprunta même le nom de porcelaine pendant une certaine période.
Nous Tenons de suivre la fourniture des grès armoriés jusqu^à 1590 et même plus loin, à une époque oii les grès fournis par Bouffioulx à Liège étaient des grès ornés de reliefs, de médaillons, etc., mais peu d'écussons armoriés ; les grès armoriés, encore très peu de mode, n'étant pas encore fort demandés. Cependant, contrairement à ce que Ton a affirmé, nous avons divers blasons du XVP siècle, même de Liège. En voici des exemples. Nous ne ferons ici que les signaler sans nous étendre et nous renvoyons pour les détails aux paragraphes qui leur sont consacrés plus loin au Catalogue.
Nous avons Técu de Marotte attribué au chanoine Winant ou à son père vers 1580.
L'écu de Rosen sur un vase daté par la marque du potier du millésime 1592 et attribué au père ou au grand'père du chanoine Pierre.
L'écu géminé de Bocholtz-Bocholtz, attribué aux époux Gille et Marguerite sa cousine, mariés vers 1575 et parents des chanoines Gille et Jean, pourvus en 1609.
« U n'y aurait rien d'étonnant à rencontrer le blason de Bocholz sur les vases de grès de Baeren » dit le mémoire à propos de ce blason. Sans doute I On pourrait aussi appliquer la même réflexion aux d'Arembergh, aux Brempt, aux d'Ogier, aux d'Hanxler et à plusieurs autres familles.
A ce propos, le mémoire cite comme de Raeren, d'abord un petit vase de M. De Deyn ; c'est un Siegbourg tout à fait primitif décrit comme tel avec raison à l'exposition de Liège sous le
— SS- II* 427. Il est daté de 1579, circonstance importante omise dans le catalogue. Da reste, il ne s'agit probablement pas ici des armes de Bocholtz, car chaque tête de lion porte un anneau en bouche.
Il cite ensuite le n* 214 du catalogue de la 3"^ Tente de Benesse. On ne peut, par le texte de ce catalogue, reconnaître la pâte et Tespèce de grès, ni l'attribuer à Raeren plutôt qu'à Bouffioulx; mais le n^ 214 de la 3™* vente de Renesse est une « grande gourde, genre de fabrication spéciale à Bouffioulx et inconnu à Raeren. « Comme on n'a pas, parmi les milliers de tessons exhumés à Raeren, découvert un seul débris de tonnelets, de gourdes, etc., il y a lieu de les attribuer à la fabrication des localités du Hainaut » dit le l*' Mémoire. Et ailleurs dans le même : « Les gourdes et les tonnelets, dont la fabrication était étrangère à Raeren. »
C'est aussi sur la foi d'un numéro du catalogue de la 2"^ vente de Renesse, le n*» 176, que le mémoire se repose pour attribuer à Raeren un grès aux armes d'Arembergh de Ligne. Nul n'en pourrait juger ni en faveur de Bouffioulx, ni en faveur de Raeren, faute de voir l'objet et la pâte qui le constitue. Cette famille avait les plus grands rapports dans les environs de Bouffioulx et elle fournit d'ailleurs plusieurs chanoines au chapitre de Saint-Lambert oii nos grès étaient connus et entre autres Charles 1603-1663 et Eugène 1614-1624.
Quant aux d'Ogier, catalogue de la 5"^* vente de Renesse, n"" 15S, il y a lieu de faire toujours le même raisonnement. Le 1^' Mémoire, après l'avoir attribué à Bouffioulx par supposition, igoute avec toute raison : « La question ne sera définitivement éclaircie que par la trouvaille à Raeren ou à Bouffioulx, dans le tréfond du sol, d'un vase ou tesson avec la même inscription ». Nous ajouterons : ou lorsque l'on aura au moins un vase sous les yeux pour pouvoir en juger la pâte.
Nous pourrions raisonner encore de même pour les Bempt,
les Xbanseler, etc., mais nous ne tenons nullement à nous y arrêter.
Par analogie avec ce qui précède nous formulerons, pour le compte des fabriques wallonnes, la même opinion. « Il n'y aurait rien d'étonnant de rencontrer sur des vases de Bouffioulz, les blasons des familles connues chez nous, d'Arembergb de Ligne, d'Arschot, de Gârre, de Berlaimont, de Beaufort, de Ghimay, de Gand, de Gremblinne, de Liedekerke, de Mérode, de Henry, t'Serclaes, de Carondelet » que le Mémoire nous reproche de ne pas aToir.
Quant à Técu de Marotte nous Tavons retrouvé, c'est chose faite. Nous comptons même que nous en trouverons plusieurs autres, car nous ne devons pas oublier que nos fouilles locales sont à peine ébauchées et presque nulles à cause de la dif9culté de creuser le terrain de Bouffioulx, aujourd'hui couvert sur toute son étendue d'habitations serrées et compactes comme dans une ville. C'est le contraire des fouilles vastes, complètes et continues, pratiquées sur le sol des anciennes fabriques de Baeren, où la grande partie du terrain est Ubre et livré à la culture.
Je continue l'énumération d'armoiries de Bouffioulx au XVP siècle.
Le blason de Jean Femand de San Vittores, attribué au capitaine de ce nom marié avec Marie de Steeland et veuf en 1596. La vaisselle du ménage et le vase du grès en question sont sans doute antérieurs à ce veuvage.
Le blason de la même famille sans inscription et ne portant pour indice qu'un chapeau ecclésiastique à houppes, qui pourrait désigner un autre membre de la même famille nommé Jean Femand aussi, qui fut abbé à la même époque,puis prieur des carmes en 1603.
L'écu géminé Berg de Trips-Eynatten, attribué aux époux
Jean et Josine d'Eynatten, mariés en 1566 et morts en 1603 et 1604. Ils étaient parents du chanoine Herman.
L'écn géminé Ejnatten-Berg de Trips, attribué aux époux Jean Ulric et Ferdinande Bergh de Trips, mariés en 1656. A moins que ce ne soit Técu précédent rétrogradé par la faute de l'artiste.
L'écu d'Oumale attribué au chanoine Guillaume ou à son père Servais, marié yers 1560 avec Jehenne Marcelis. Guillaume était chanoine en 1590 ; dès longtemps il occupait une belle position et avait une maison montée.
L*écu de Marcelis, attribué à Jehenne femme de Servais d'Oumale ci-devant.
L'écu de Lomont, daté de 1590 et de 1601.
L'écu Von Buck (1590).
L'écu de Bothe, daté de 1575.
Mais nous nous attardons inutilement ici sur les productions de Bouffioulx au XVP siècle ; nous les avons prouvées ailleurs et nous leur consacrons encore plus loin tout un paragraphe.
Au point de vue spécial des armoiries, le Mémoire renouvelle ou du moins laisse entendre sur Tindustrie de Bouffioulx une erreur que nous avons déjà plusieurs fois réfutée: la spécialité des grosses pièces de grès, tonnelets ou barillets, gourdes de toutes grandeurs, grandes cruches, grands pots à conserver les huiles ou autres liquides autres vases de dimension, etc., constituent seuls ou à peu près seuls toute la fabrication wallonne et c'est sur ces vases que se posaient les blasons fournis à Liège et dont nous venons de nous occuper. Nous consacrerons un article spécial à la réfutation de cette erreur et nous y renvoyons, mais nous ferons ici quelques observations spéciales.
£n dehors des preuves de faits, cette erreur ne supporte pas l'examen.
Voici deux raisonnements : l^" Raeren ne fournissait pas ces
grosses pièces, c'est établi et connu, c^était donc Bouffioulx qni les livrait aux clients de Raeren même avant 1616 à Liège comme ailleurs ; voilà comme nous Pavons toujours dit les deux industries en présence ; 2^ Une fois l'industrie de Raeren tombée vers 1616-1620, tout le monde s'accorde à dire que ce fut Bouffioulx qui hérita de la clientèle, surtout à Liège, donc Bouffioulx satisfaisait aux divers besoins de sa clientèle et fabriquait toute espèce de vases grands et petits.
Nous ajouterons maintenant un fait très remarquable et tout à fait décisif. Dans les monceaux de décombres et de tessons de rebuts qui sont sortis de terre à Bouffioulx et à Gbâtelet, aucun écusson armorié ne se trouvait sur un vase de grande dimension, gourde, tonnelet, etc., foi» étaient sur tessons de petit vase, petits pots, etc. Il n'y a qu'une seule exception, c'est l'écu semé de fleurs de lis de Eerkem, encore l'ai-je trouvé aussi sur petite pièce. Voilà ce que pourront constater à volonté ceux qui voudront bien visiter notre collection de Charleroi.
Tous les écus armoriés que l'on voit sur grands vases, gourdes, etc.,^ se trouvaient dans les anciennes collections. J'ajouterai comme conséquence, un autre fait tout aussi décisif et que j'ai déjà mis en lumière ailleurs. Dans les collections particulières les grottes fièceê de Bouffioulx forment la majorité de celles que l'on rencontre ; les petites pièces, les pintes, les pots, etc., sont en minorité, le reste a été brisé dans les âges.
Voilà qui explique jusqu'à un certain point l'erreur que je combats ici. Je m'étonne seulement de l'insistance que l'on met à reproduire^cette erreur malgré les explications que j'ai données à diverses reprises et je signale cette insistance aux spécialistes.
Le Mémoire, en finissant, passe en revue un certain nombre de blasons de Bouffioulx et cherche par de simples
hypothèses non justifiées, à les attribuer toujours au personnage le plus moderne possible qui ait pu le commander. Même pour trois des plus anciens il ya jusqu'à supposer que la commande n'a pas été faite par la personne même qui portait Tarmoirie, mais par un fils qui commanda des grès aux armes de ses parents longtemps après leur mort. Nous ne nous sentons aucune disposition à faire ici la contre-partie de ce trayail et à émettre une série de suppositions propres à éloigner la fabrication de ces blasons autant que le Mémoire cherche à les rapprocher. Nous pensons que ce serait trop d'hypothèses et de fantaisies.
Nous rencontrerons ces détails dans les paragraphes que nous consacrons à chaque blason ci-après.
Du reste, dans la plupart des cas il serait ayentureux de youloir préciser un personnage en particulier, quand il est si difficile déjà, si pas impossible le plus souyent, d'attribuer légitimement les écus à une famille, dans Pétat incomplet où les grès nous les présentent.