SoreU article cité
LES GRÈVES DAUTREFOIS. LES GREVES DAUJOURDHUI. 21
la révolution la plus sanglante, la plus inhumaine qui soit. Et cependant M. Sorel est obligé de reconnaître la justesse du mot de M. Sidney Webb à M. Bourdeau : « La grève générale est une maladie de croissance et elle a hanté les ou\Tiers anglais vers le milieu du wx" siècle, au temps du chartisme. »
C'est avouer que peu à peu la grève devient plus calme et plus raisonnée. Et il serait facile de trouver à cet aveu des preuves suffisantes. Ne venons-nous pas d'assister, à la fin de l'année 1902, à une grève générale des mineurs, sans avoir à déplorer de violences irrémédiables et de sang répandu! — Sans doute encore, nous verrons des crimes et des attentats faire un sinistre cortège aux grèves qui éclateront; mais peu à peu ces faits se font plus rares, peu à peu les ouvriers prennent conscience de leurs droits et de leurs responsabilités.
Patrons et ouvriers, dès qu'une grève se produit, réclament l'appui ou la neutralité des pouvoirs publics. Mais c'est un leurre que cette neutralité.
Ceux qui réclament que l'armée et la police n'interviennent pas, exigent que le travail reste suspendu, tant qu'il restera un groupe ardent, hostile à la reprise du travail. L'autorité s'en est tirée par une habile compensation entre le nombre des grévistes décidés à poursuivre leur grève et celui des ouvriers désireux de reprendre le travail. Le Journal des Débats (du 25 août 1899) nous apprend qu'à Gueugnon, le 7 juillet 1899, le préfet a refusé de faire protéger la rentrée dans les usines Campionnet, parce qu'il estimait qu'elle n'était pas assez importante pour motiver des dispositions militaires susceptibles d'amener des conflits.
Dans ces conditions, n'y aurait-il que dix ouvriers
décidés, hostiles à la reprise du travail, la grande majorité peureuse et moutonnière hésitera à se diriger vers le chantier. L'exemple nous prouve que le syndicat des terrassiers de Paris qui ne comptait que 200 membres réussit à entraîner à sa suite, en 1898, 15.000 travailleurs. Dans la grève des omnibus de Paris, en 1895, il y eut, le premier jour, 2.243 grévistes plus ou moins volontaires, pendant que 3.448 ouvriers se présentaient aux dépôts pour reprendre le travail. Ainsi la grève est bien souvent le droit des minorités d'opprimer les majorités. Et, il faut le dire, souvent ce droit doppression a des résultats heureux sur toute une corporation. Veules et apeurés, les ouvriers n'osent affirmer hautement leurs revendications, ils se contentent de grogner hypocritement et de maudire en secret ceux qu'ils appellent bien bas « leurs tyrans ». La grève a l'avantage d'éclairer de la plus vive lumière la justice de certaines réclamations et l'inanité de certaines autres. La grève met au grand jour les sujets de mécontentement des ouvriers et permet aux patrons de les examiner. — C'est là le côté avantageux de la grève. Mais, lorsqu'on songe que par les conseils de conciliation et l'arbitrage, les réclamations peuvent être plus facilement et plus sagement examinées, qu'on peut obtenir ainsi les heureux effets des grèves, sans avoir à souffrir de leurs conséquences funestes aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers euxmêmes, on ne peut s'empêcher de reconnaître la justesse de vue de cet éminent économiste qui s'appelle de Rousiers :
« Il fallait passer de la période guerrière à la période diplomatique, substituer au refus collectif de travail le contrat collectif de travail ^ »
(1) Le Irade-unionisme en Angleterre.