CHAPITRE II
Difficulté de la quesUon à résoudre. — Ce que coûte la grève aux ouvriers. — Impossibililé de jiréciser le gain des ouvriers. — Ces gains ne sont pas immuables. — Pertes causées aux grévistes par certaines grèves. — La grève de Calais. — La grève des mécaniciens anglais. — La grève de Marseille. — La grève de l'antliracite aux États-Unis. — La grève des mineurs français. — Les grèves sont toujours une cause de ruine, sans compensation, pour les patrons, j>our la région et pour le pays tout entier. — Incidences des grèves. — Ce sont ces incidences qui ont donné l'idée de la grève générale. — La grève est une arme imparfaite qui blesse souvent ceux qui l'emploient. — Nécessité de leur remplacement parles procédés de conciliation et d'arbitrage.
Que coûtent les grèves? C'est peut-être la question la plus grave et la plus difficile à élucider, car il ne doit pas être seulement question du prix auquel elles reviennent aux ouvriers et aux patrons au moment même. Il s'agit de savoir quelle influence elles peuvent avoir sur l'avenir de l'industrie dans laquelle elles ont éclaté, sur l'avenir de l'industrie en général, et sur l'avenir des ouvriers frappés par la grève, et il s'agit encore de connaître leurs incidences sur la situation économique d'un pays. Grave problème, que l'on pourrait dire presque insoluble.
\^ Office du Travail expose, avec simplicité, le raisonnement suivant :
Dans les grèves causées en 1901 par des questions de salaires, il y a eu 51 réussites, 79 transactions et 95
échecs, sur les demandes d'augmentation de salaires; 9 réussites, 9 transactions dans les grèves de protestations contre des réductions de salaires.
Dans le premier cas, il a fallu 70 jours pour regagner les salaires perdus pendant la grève en cas de réussite et 801 en cas de transaction.
Dans le second cas, 64 jours en cas de réussite et 801 en cas de transaction.
Il n'est pas question des échecs complets qui sont cependant les solutions les plus fréquentes des grèves : 95 dans le premier cas et 11 dans le second.
De là on déduit que la grève ne coûte pas trop cher à Fouvrier, puisque souvent il peut regagner par un certain nombre de journées de travail le nombre de journées perdues pendant la grève.
On a même été plus loin et on a fait le total général des gains et pertes des grévistes, en comprenant les échecs des grèves. C'est ainsi que ^I. Fontaine, directeur du travail au ministère du commerce, a calculé que les grèves françaises d'une année moyenne (1895) avaient donné 1.300.000 francs de perte par grève et 2 millions de francs de plus-value en 300 jours, en tenant compte des grèves terminées par un échec complet.
Il nous semble que dans ces calculs on ne tient pas assez compte des retours offensifs des industriels obligés de céder, sur le moment, aux revendications de leur personnel et essayant, par la suite, de mille moyens plus ou moins adroits pour diminuer les concessions qu'ils ont été forcés d'abandonner. Une gi^ève facilement victorieuse est presque toujouj^s suii>ie d'une nouf^elle gi^ève. C'est un fait acquis. Et les raisons qu'on en peut donner sont que les ouvriers, enthousiasmés par un triomphe facile, s'illusionnent sur la possibilité de chance de nouvelles réclamations et
que, de leur côté, les patrons ont parfois abandonné plus quils ne pouvaient raisonnablement le faire. — Il est un fait patent : c'est que le contrat appelé « rafliche rouge », qui termina la grève des inscrits de Marseille en 1900, est violé et ne peut pas ne pas l'être. Les charges que l'armement a acceptées à la légère — pour mettre au plus tof fin à une grève désastreuse, dans un moment où la prospérité commerciale était nettement accusée — sont tellement lourdes que leur acceptation actuelle serait la ruine de Tarmement marseillais.
Les calculs optimistes de l'Office du Travail ne peuvent tenir compte de fimportance de ces retours sur des concessions nettement accordées, parce qu'on les ignore. Le plus souvent, la grève éclatera de nouveau, mais les circonstances, dans lesquelles elle se présentera, seront moins favorables et le succès moins assuré. Les grévistes se résigneront donc à perdre les avantages de leur première victoire et les statisticiens ne songeront cependant pas à tenir compte de ces faits qui modifient complètement le sens de la première grève.
En outre, dans ces statistiques, il n'est question que des ouvriers; il n'est pas question des patrons, dont les pertes sont cependant nombreuses et ne sont point compensées par une majoration de bénéfices, non plus que des pertes de la nation entière qui est durement frappée par ces cataclysmes économiques à échéances si rapprochées.
On peut donc dire que les grèves sont des fléaux qui sévissent avec violence dans toute une région et dont l'influence se manifeste souvent sur un pays tout entier.
Pour les ouvriers eux-mêmes, la grève n'apporte pas toujours des bénéfices en rapport avec les misères su-
bies pendant ces dures et longues périodes de chômage. Mais alors même que ces gains existeraient, il est difficile de les prouver. Jl est exact que les gains d'une grève partielle sont fréquemment partagés par les ouvriers de la même industrie et que les conditions du marché du travail établissent un nivellement entre les salaires des ouvriers victorieux dune grève et leurs camarades dune même industrie. Cette répercussion est facile à vérifier ; mais il en est de même des échecs qui rejaillissent aussi fatalement sur les ouvriers d'une même industrie qui nont pas pris part à la grève.
Et il faut ajouter que de nombreuses grèves éclatent sans avoir pour motif une élévation des salaires ou une protestation contre leur abaissement. Là, les pertes des grévistes sont des pertes sèches, que riennevient compenser.
Essayons d'établir par des chiffres approximatifs les pertes causées par certaines grèves.
A Calais, en 1901. les ouvriers tullistes se mettent en grève pour protester contre la non-application 4e la loi de 1900 (sur le travail dans les ateliers mixtes). qu'ils croient les concerner et qui. en réalité, ne s'applique pas à eux, ainsi que l'a jugé la Cour de Cassation.
Au début de la grève, le syndicat « l'Union » a en caisse 160.000 francs (60.000 francs provenant des cotisations, très élevées dans ce syndicat formé à la méthode anglaise, et 100.000 francs provenant d'un lot d'obligations de la Ville de Paris ou du Crédit Foncier). A la fin de la grève, qui se termine par un échec, il ne reste plus au syndicat que 20.000 francs environ et il doit au syndicat de Xottingham 27.500 francs qu'il lui a empruntés.
Il a^ de plus, dépensé 80.000 francs qu'il a reçus à titre de don des tullistes et des mécaniciens anglais, 18.000 francs d'une souscription de la Petite Républi^ que^ 1.250 francs provenant d'un syndicat allemand, 10.000 francs des syndicats français; ensemble : 109.250 francs.
La grève a duré 12 semaines. Les grévistes n'ont reçu que des subsides de 3 francs à 15 francs par semaine, au lieu des salaires de 30 à 80 francs qu'ils étaient habitués à recevoir.
Dans la grève des mécaniciens anglais, qui éclate en Angleterre au mois de juillet 1897 \ et qui a pour seul objet la fixation de la journée de travail à 8 heures, 10 syndicats ouvriers y prirent part, groupant 110.000 membres. L'un surtout de ces syndicats était visé par les patrons, qui voulaient diminuer sa redoutable puissance : VAmaIgnmated Union of Engineers groupant 92.000 membres. Bien que les constructeurs de chaudières et de navires (Boiter Makersand Iron Shiphuildej's Society), partisans aussi de la journée de 8 heures, n'aient pas fait cause commune dès le début avec les mécaniciens, et aient paru attendre les résultats de la grève pour en profiter, l'Union des mécaniciens a lutté avec une grande énergie. Le nombre des grévistes était de 32.000 à la fin de juillet, de 45.000 au commencement d'octobre ; il a encore augmenté jusqu'au début de novembre. 64.000 membres non grévistes de VAmalgamated Society of the Engineers s'imposent, pour soutenir la grève, une contribution hebdomadaire de 5fr. 60; mais les 300.000 francs ainsi recueillis, joints aux secours qui parvenaient d'autres unions anglaises, étaient loin de pouvoir suffire à la paye de
i. Voir à ce sujet le très intéressant historique de la grève, par M. Albert Gigot dans le Coi-respondant (1898).
grève qui a fini par atteindre 1.000.000 de francs pour une semaine. La caisse de V Amalgamated dut être mise à contribution bien au delà de ses fonds de résistance; elle déboursa? millions de francs. L'étranger, et surtout TAutriche, l'Allemagne et la Suède fournissaient 37.500 francs par semaine; les autres Trade- Unions 125.000 francs. — Et cela, pour arriver au plus piteux échec.
Nous ne parlons pas ici des désastres que cause autour d'elle une grève si importante. Que de ruines accumulées, dont on ne peut évaluer l'importance !
Les grèves qui éclatèrent à Marseille en 1901 causèrent également des préjudices dont on ne peut apprécier qu'une faible partie.
D'après l'Eclair ^ . voici quelques données :
D'abord 4.000 journaliers des ports ont chômé durant quinze jours. Pendant les quinze autres jours de grève, 2.000 ouvriers seulement ont travaillé. Comme le salaire de chaque journée est de 6 francs, nous posons deux chiffres : 360.000 francs d'une part et 180.000 francs de l'autre, qui donnent un total général de pertes de 540.000 francs.
Ce point réglé, nous nous attaquons au dossier des ouvriers de toutes catégories ayant chômé cinq jours au cours de l'essai de grève générale. Après des pointages méticuleux, on me donne comme certain le chiffre de 20.000 ouvriers se décomposant ainsi : mécaniciens et chaudronniers, 900; arracheurs d'arachides et fabricants de graisses (en grande partie des Italiens, 6.000; manipulateurs de graisses (Italiens), 3.500; minotiers, 600; les tailleurs et cordonniers (80 % Italiens! ; les menuisiers, raffmeurs de sucre, pâtissiers,