Éclair du 31 mars
boulangers, charretiers, peintres, etc., entrant dans le chiffre global de 20.000 chômeurs dans la proportion de 40 ^. Comme ces divers ouvriers touchent des salaires inégaux, les tailleurs, arracheurs d'arachides ou manipulateurs de graisses recevant 3 francs et 3fr.50 ; tandis que les mécaniciens ont 5 à 6 francs, les chaudronniers sur fer 7 francs, les scieurs de long jusqu'à 12 francs, les charretiers à deux colliers 36 francs par semaine et ceux à trois ou quatre colliers davantage, force est de prendre une moyenne; celle de 5 francs paraissant indiquée, nous obtenons au total, pour cinq jours sans travail, la somme de 500.000 francs.
En outre, dès le début de la grève, nombre d'usines ont réduit leur personnel. On estime à G. 000 les renvois momentanés d'ouvriers pendant 30 jours; donc, 900.000 francs. Enfin, 2.000 ouvriers environ chôment encore et ce chômage, volontaire ou forcé, durera au moins quinze jours; soit 150.000 francs.
D'après ces évaluations, le nombre total des pertes de salaires serait de 2 millions au minimum.
Mais on ne compte pas dans ce bloc toutes les incidences de la grève, toutes les ruines accumulées, toutes les cargaisons emportées loin de Marseille parce qu'on ne pouvait les y décharger, tout le désarroi en traîné par cette grève ruineuse, toutes les usines temporairement arrêtées, tout le trouble apporté dans la vie économique de la grande cité commerçante.
Le calcul est impossible à faire. On prétend que Marseille a perdu au moins 25 millions par semaine.
Aux Etats-Unis, dans la dernière grève houillère de 1902, on estime que les compagnies minières ont perdu plus de 4 millions de livres sterling (100 millions), et les grévistes 6 millions de livres de salaires (150 mil-
lions). Les pertes des compagnies de chemins de fer sont de 2 millions et demi de livres. Les dommages dans les mines et pour les machines sont de 1.500.000 livres, enfin les pertes du commerce et de l'industrie dans la région minière sont évaluées à 5 millions de livres.
En France, lors de notre dernière grève générale des mineurs (novembre 1902), les ouvriers perdirent dans le Nord 36 jours de salaires. Or, il y a dans ce département 25.911 ouvriers qui, pendant l'année 1901, avaient reçu 40.210.356 francs en salaires : ce qui représente, pour 300 jours de travail, 130.034 fr. 50 de salaires par jour et, pour 36 jours, 4 millions 681.142 fr.
— Dans le Pas-de-Calais, les ouvriers sont au nombre de 62.441 et le total de leurs salaires s'est élevé pour l'année 1901 à 89.582.853 francs. Le sacrifice consenti par eux pour 36 journées de grève s'est donc élevé à 10.749.942 francs.
Si nous passons aux pertes subies par les compagnies, nous voyons que ces pertes sont de deux sortes : dabord les pertes effectives qui résultent de ce que certains frais généraux continuent à courir pendant la grève: ils sont évalués à 1 fr. 25 à la tonne. Puis il y a d'autres frais permanents : solde de directeurs, ingénieurs et employés, impôts, tout cela représentant 3 francs par tonne. Comme la production du Pas-de- Calais et du Nord s'est élevée en 1901 à 19.679.282 tonnes, la perte de ce côté, pour 36 jours de chômage, peut être évaluée à 10.056.404 francs. — -En second lieu, il y a eu, pour les compagnies, ce qu'elles appellent « un manque à gagner » et qu'elles classent en pertes, n'ayant pas réalisé de bénéfices sur leur production. Ce bénéfice aurait été d'environ un douzième de la production d'une année, soit 1.639.940 tonnes. Gr,
le prix de vente étant de 14 francs et le prix de revient ressortant à 11 francs, y compris les salaires, les fournitures boisage, etc.) et tous les frais divers, le bénéfice à la tonne est donc de 3 francs. Sur 1.639.940 tonnes, cela fait une somme de 4.919.820 francs de « manque à gagner » à ajouter au chiffre de pertes par frais généraux et frais d'entretien. — Nous arrivons ainsi à un total de 13.841.068 francs.
Ajoutons que des industriels ont dû passer des marchés à long terme pour l'étranger, que les recettes des chemins de fer ont largement diminué, que le budget de la guerre a été surchargé par lentretien d'une nombreuse force armée dans le pays noir, que les industries secondaires ont dû payer plus cher leur charbon acheté à l'étranger, que le prix du charbon domestique a été fortement surélevé. Et de toutes ces répercussions de la grève des mineurs, on pourra conclure que ce fut un désastre général, déchaîné d'un cœur léger par les mineurs qui n'ont retiré de la grève aucun bénéfice immédiat.
De ce qui précède, on peut conclure que les ouvriers retirent le plus souvent un gain des grèves déclarées à bon escient, qu'ils n'ont pas toujours à se plaindre même des grèves déclarées à la légère ; mais que toujours les grèves sont une cause de ruine, sans compensation, pour les patrons et — ce qui est encore plus grave — pour toute une région et même toute une nation. Il suffirait de citer le seul exemple de Marseille, de cette cité industrieuse et puissante, que les grèves de 1901, de 1902, de 1903 ont presque ruinée, au détriment de sa rivale italienne : Gênes. — Les incidences
des grèves sont presque impossibles à saisir, lorsque la grève frappe une industrie première, dont s'alimentent les autres industries. Le chômage des mines ou des ports désorganise toutes les industries locales, et parfois même l'industrie nationale tout entière. C'est sur ces incidences ruineuses que comptent les ouvriers révolutionnaires pour imposer la grève générale à toutes les industries. Ils nont pas la prétention d'imposer la grève à toutes les corporations à la fois ; mais ils croient qu'en arrêtant les industries vitales, qui sont les chemins de fer, les mines et les entreprises de transport par mer, leur but serait atteint. La masse des ouvriers se trouverait acculée à la grève, faute de force productrice. Le charbon, qui est le pain de l'industrie, venant à manquer, toutes les industries secondaires sont forcées de chômer.
Il est donc impossible d'apprécier exactement toutes les conséquences d'une grève et tous les frais qu'elle occasionne. Et on peut dire que, si c'est parfois encore une arme utile et même nécessaire et fatale pour les ouvriers, c'est une arme bien imparfaite qui atteint souvent ceux qui essaient de s'en servir. Dans l'intérêt de tous, patrons, ouvriers et citoyens d'un même pays, il est donc d'un intérêt primordial que cette arme ne soit employée qu'avec la plus grande circonspection, et que l'état de guerre déclarée soit à bref délai remplacé par létat de paix armée, au moyen des procédés plus perfectionnés de la conciliation et de l'arbitrage. Ce sont les procédés que les hommes de cœur préconisent pour mettre fin aux guerres internationales. Combien plus désastreuses et plus inconcevables sont ces luttes intestines que l'on nomme les grèves !