CHAPITRE III
Avant la Révolution. — La suppression des corporations. — La grève des charpentiers de Paris en l84o. —Le débat de 1849. — La loi de 1849. — La grève des typographes en 186-2. — La loi du 20 mai 1864 sur le droit de coalition simple. —Les grèves d'Aubin et de la Ricamarie en 1869. — Frénésie de grèves à la fin de l'Empire. — Les grèves après 1870. — Les grèves minières. — Grèves de 1891 et 1893. — La grève générale de 1902. — Un nouveau mode de grève. — La grève par échelons.
Les grèves de l'ancien régime et celles qui éclatèrent jusqu'au milieu du xix^ siècle furent bien plus des émeutes que des grèves pacifiques. Linterdictien du droit de coalition laissait libre cours à l'effervescence des passions populaires. Plus rares, les grèves étaient plus violentes. L'éducation du peuple ouvrier n'avait pu se faire, et il pensait obtenir par la force ce qu'il croit aujourd'hui conquérir par sa ferme résolution.
Lorsque la Révolution de 1789 abolit les corps de métiers, les ouvriers s'imaginèrent qu'on ne les avait délivrés des chaînes de la corporation que pour leur donner le moyen d'imposer à leur tour la loi à leur maître ^ La, cherté des vivres suscita des émeutes, et les ouvriers essayèrent de se concerter pour lutter contre l'abaissement des salaires.
1. Levasseur, Hist. des classes ouvrières après 1789, 1. 1*"", p. 135.
o4 LES GREVES.
« Je viens, dit le député Le Chapelier à l'Assemblée nationale le 14 juin 1791, vous déférer une contravention aux principes
constitutionnels qui suppriment les corporations Sans doute,
il doit être permis à tous les citoyens de s'assembler; mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n'y a plus de corporations dans lÉtat; il n'y a que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général... »
Des mesures graves furent immédiatement édictées contre les auteurs, chefs et instigateurs de ces coalitions, qui devaient être condamnés à 500 livres d'amende et suspendus pendant un an de Texercice de tous droits de citoyen actif. Si Ion relevait le délit de menace contre les entrepreneurs, artisans, ouvriers ou journaliers étrangers qui viendraient travailler sur les lieux ou contre ceux qui se contenteraient d'un salaire inférieur, alors l'amende s'élevait à 1.000 livres et la peine était portée à trois mois de prison.
Sous le Consulat, de nouvelles mesures de répression furent prises. — Les ouvriers coupables du délit de coalition se virent exposés à des peines sévères qui pouvaient s'élever à trois mois d'emprisonnement ; les patrons pouvaient être également condamnés à une amende variant entre 100 et 3.000 francs, mais dans le cas seulement où ils s'étaient coalisés pour forcer injustement et abusivement l'abaissement des salaires.
Le Code pénal modifia quelque peu ces conditions ; maison n'eut pas lieu immédiatement d'en faire l'application.— La conscription, fait remarquer M. L. Smith % enlevait à l'industrie un grand nombre d'hommes et les entreprises industrielles étaient prospères.
Sous la Restauration, nous avons la grande grève des charpentiers de Paris (en 1822). Les ouvriers fini-
i. Les coalitions et les grèves. Guillaumin, éditeur.
rent par obtenir satisfaction et furent payés 35 centimes par heure de travail. Puis, la grève du Houlme près de Rouen, où un gendarme fut tué d'un coup de fusil. — Enfin, en 1826, se produisit une crise industrielle, qui causa de nombreuses faillites. Des émeutes éclatèrent à Lyon et dans plusieurs centres industriels.
A Lyon, les salaires étaient tombés à 90 centimes pour une journée de travail de 16 heures. — D'un côté les chefs d'atelier avaient constitué une société de mutuellistes ; de l'autre les ouvriers avaient formé une société de ferrandiniers. Ces deux sociétés étaient de simples sociétés de secours mutuels. Le préfet prit un arrêté pour rendre obligatoire un salaire minimum. ^lais un certain nombre de marchands-fabricants refusa d'accepter ce tarif. Fureur des ouvriers et émeute. Des ouvriers furent tués et l'émeute régna en maîtresse dans la ville pendant une dizaine de jours. — Sur le drapeau noir de l'insurrection, on lisait la fameuse divise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant. »
En 1845, à Paris, nous assistons à la seconde grève des charpentiers de Paris.
Ceux-ci se divisaient en trois classes :
Les premiers étaient les Compagnons du Devoir au nombre de 800, ils exerçaient une certaine autorité sur les autres membres de la corporation.
Les Compagnons de Liberté, au nombre de 200, semblaient beaucoup plus pacifiques.
Enfin, il y avait 2.200 ou 2.300 ouvriers n'appartenant à aucun rite, fort peu disposés à se mettre en grève, mais que les Compagnons du Devoir entraînèrent facilement.
Tous ces ouvriers avaient obtenu en 1833 un salaire quotidien de 4 francs ; mais comme ils subissaient un chômage de trois ou quatre mois par an, chômage que n'arrivait pas à compenser le travail supplémentaire de mai, juin et juillet, il s'ensuivait que les ouvriers charpentiers gagnaient à peine 1.030 francs par an et 2 fr. 85 par jour.
Le 17 mai 1845, ils menaçaient leurs patrons de se mettre en grève, si on ne leur accordait pas un salaire quotidien de 5 francs.
« Cette journée de cinq francs, écrivaient-ils aux patrons, qui vous paraît si élevée, ne représente cependant, foncièrement parlant, aujourd'hui, que les quatre francs que nous avons obtenus en l'année 1822. Alors, pour cent francs de capital, on avait facilement cinq francs d'intérêt ; maintenant, pour une même rente, il faut cent vingt-cinq francs ; c'est, sauf erreur, la proportion de 4 à 5. »
Sur le refus des patrons, la grève éclata le 9 juin.
Immédiatement les patrons obtinrent du Ministre de la guerre quil mît à leur disposition des soldats connaissant le métier; mais ces ouvriers se montrèrent peu habiles et les patrons n'eurent pas lieu de se féliciter de ce concours d'une autorité partiale.
Les grévistes acceptaient de finir, avec le salaire de 4 francs, tous les travaux déjà entrepris, moyennant la promesse des patrons de donner 5 francs pour les travaux à venir. — Les maîtres refusèrent encore cette transaction, bien qu'il fût évident que les architectes tiendraient compte de cette majoration du prix de main-d'œuvre pour l'avenir et qu'en réalité les maîtres charpentiers n'auraient rien à y perdre.
Le 27 juin, M. Ledru-Rollin interpellait le Ministre
de la guerre au sujet de la grève et du concours qu'il avait donné aux patrons.
" Que demain, disait l'orateur, d'autres ouvriers soient réduits à se mettre en grève, vous ferez donc prendre tour à tour à votre armée le ciseau ou l'aiguille, le marteau ou le rabot? Belle découverte, vraiment! L'armée deviendrait ainsi le grand régulateur du travail! et vous ne sentez pas qu'entre le soldat ne manquant de rien et l'ouvrier affamé, la position n'est pas égale, et que vous n'avez pas le droit, pour des travaux privés, pour des travaux libres, d'élever une aussi redoutable concurrence!... Vous venez faire une coalition formidable du pouvoir avec le capital. »
Le 1" juillet, un certain nombre de petits entrepreneurs, pressés d'argent, avaient accepté l'ultimatum des ouvriers. Mille charpentiers environ allaient donc reprendre le travail. Il fut décidé que, sur les 5 francs de leurs salaires, il serait prélevé un franc en faveur des grévistes.
Le 12 juillet, les entrepreneurs de charpente adressaient un manifeste au National.
Ils affirmaient que le contrat de 1833 n'avait jamais été violé par eux, tandis que leurs ouvriers avaient à plusieurs reprises manifesté les prétentions les plus injustifiées. C'est ainsi qu'en 1836 des ouvriers appartenant à la société des Compagnons du Devoir avaient voulu forcer un entrepreneur, M. Terville, à chasser de son chantier tous les Compagnons de Liberté, ainsi que les Limousins et les autres charpentiers qui seraient désignés par eux comme susceptibles de nuire à leur société. — Et sur son refus, ils interdisaient son chantier et le forçaient à transporter ce chantier dans un autre quartier. — Aujourd'hui c'était une coalition générale de tous les ouvriers... Quelle foi pouvaiton faire sur des traités, qui pouvaient être aussi impunément violés?
Le marchandage, contre lequel protestaient les grévistes et dont ils demandaient la suppression, n'étaitil pas, pour l'ouvrier, la transition pour arriver à la maîtrise? Sur deux cent vingt entrepreneurs du département de la Seine, les deux tiers étaient ouvriers il y avait douze ans. On en comptait à peine un sixième qui ne l'eussent pas été.
Cent quatre-vingt-quatorze maîtres, sur deux cent vingt, avaient signé ce manifeste.
A cela les ouvriers répondaient que le traité avait été signé pour dix ans et qu'il avait été exécuté jusquelà; aujourd'hui il était expiré. — Quant à la question du marchandage, on pouvait affirmer qu'il n'existait presque plus dans le métier. La grève n'avait donc pas eu pour but de protester contre une institution déjà condamnée. — Les patrons n'avouaient que 26 entrepreneurs défaillants; les ouvriers répondaient qu'ils avaient, eux, une liste de 95 patrons acceptant leurs conditions. Il est vrai, ajoutaient-ils, qu'il y a, dans le département de la Seine, près de 300 entrepreneurs, alors que les patrons n'en comptent que 220.
• Ces messieurs n'acceptent pas, sans doute, comme entrepreneurs, tous ceux qui n'ont pas une certaine importance. »
Pendant ce temps, les grévistes nommaient des commissaires chargés d'exercer une surveillance quotidienne sur les chantiers et de dresser la liste de tous les ouvriers « renégats ».
Les maîtres-charpentiers, au nombre de cent soixantedouze, prenaient l'engagement formel de ne plus signer avec leurs ouvriers de contrat, de nature semblable à celui qui avait pris fin cette année et de répondre à l'interdiction de certains chantiers par un lock-out général.
Les grévistes dénoncèrent cette résolution comme un acte de coalition tombant sous le coup de la loi.
Le Gouvernement, favorable aux patrons, se décida à frapper un grand coup, espérant ainsi éteindre le foyer de la grève. — Le 17 juillet, il faisait arrêter la Mère des compagnons. — Il faut voir, dans le remarquable ouvrage de M. Martin Saint-Léon sur le Compagnonnage \ quel amour filial les compagnons avaient pour leur Mè/'e, si Ton veut bien comprendre les résultats que pouvait avoir l'acte du Gouvernement.
Voici le récit qu'un reporte?- de l'époque fait de ce
« C'est à la petite Yillette, route de Flandre, rue d'Allemagne, n° 139, qu'est situé l'établissement du Père et de la Mère des compagnons charpentiers, M. et M™" Linard. Il a pour enseigne Aux Sciences et aux Arts réunis. C'est là que les compagnons se réunissent, qu'ils prennent leurs repas, qu'ils couchent et que leur caisse de secours est déposée. Le commissaire reçut l'ordre d'aller sommer les charpentiers de se séparer immédiatement.
« Vers trois heures de l'après-midi, le commissaire de police de la Villette s'y présenta. Cent cinquante à deux cents ouvriers étaient à ce moment chez la Mère. Le commissaire communique l'ordre qu'il a reçu, les ouvriers se dispersent paisiblement, et il retourne à sa demeure. De retour au commissariat, il trouva à sa porte deux fiacres et vingt agents de police, qui lui présentent un nouvel ordre de les accompagner chez M. et M™" Linard. On arrive chez le Père et la Mère des compagnons, on fouille tous les meubles, tous les dortoirs, tous les sacs des ouvriers; tout ce qu'on trouve de papiers, on le saisit, et l'on met la main sur la caisse des secours généraux. C'est un meuble en bois de chêne, solidement construit; on le brise. On allait briser la caisse en fer qu'il contenait, quand le com-