‹ Les grèvesChapitre 16 sur 46 · I. Journée de huit heures · texte numérisé non relu

I. Journée de huit heures

IL Retraite de deux francs par jour, après vingt-cinq années de services à la mine, sans fixation d'âge. III. Minimum de salaire.

Le référendum au sujet des Montcelliens ne donna que 30.907 partisans de la grève sur 162.000 mineurs et 51.472 votants. Le 6 mai 1901, au moment où le congrès de Saint-Etienne se réunissait pour prendre « les mesures nécessaires », la grève de Montceau avait cessé, faute de munitions j et le congrès n'eut qu'à enregistrer cette solution pacifique. La grève était bien finie, mais le gouvernement n'était pour rien dans cette solution plutôt attristante.

L'heure du second délai imposé au gouvernement n'avait pas encore sonné. On n'eut pas encore à s'occuper de ce deuxième ultimatum.

Dès le mois de juin, d'ailleurs, une commission parlementaire avait été nommée pour étudier la question du travail dans les mines. Les mineurs sollicitèrent alors un nouveau référendum qui donna, à peu près exactement, les mêmes résultats que le premier.

Cependant, la grève générale n'éclata pas encore.

Le 5 novembre, le ministre des travaux publics, M. Baudin, déposa un projet de loi pour l'amélioration des pensions de retraites en faveur des mineurs, trop âgés au moment de la promulgation de la loi de 1894 (sur les retraites des mineurs) pour bénéficier de ses

effets. D'après ce projet, ces retraites étaient majorées jusqu'à 300 francs.

Enfin, quelques jours plus tard, la Chambre adoptait le projet de M. Odilon-Barrot, qui réduisait à huit heures, par étapes successives, la journée de travail dans les mines.

Ces concessions n'eurent pas le don de satisfaire les mineurs. Le 5 mars 1902, un congrès, réuni à Alais, votait la grève générale immédiate.

(( Qu'attendons-nous alors pour rentrer dans nos bassins houillers? dirent les temporisateurs, usant de subterfuge. C'est sur l'heure que nous devons déclarer la grève. » — « Nous ne sommes pas prêts, » furent obligés d'avouer les plus impatients. — Et on corn>int de rèuniry pour le mois de septembre^ un nouveau congrès, à Commentry . Là, il ne devait plus y avoir de reculade. — Le congrès se réunit en septembre 1902 et déclara la grève générale immédiate définitivement, cette fois. — Le moment semblait d'ailleurs bien choisi, puisque les primes des mineurs du Pas-de-Calais et de la Loire venaient d'être réduites les unes de 10 ^, les autres de 6 ^ .

Immédiatement des lettres comminatoires sont adressées au Président du Conseil pour le charger de s'interposer entre les mineurs et le Comité des houillères ; et au Comité des houillières pour lui demander d'être l'arbitre de la situation. Des proclamations étaient, au même instant, lancées au prolétariat ! aux soldats !

« Ce n'est pas à propos des retraites et de la journée de huit heures, lisait-on dans la Petite République, que la grève actuelle éclate. Sur ces deux points, en effet, les mineurs vont avoir satisfaction, sinon totale, du moins suffisante. »

Cependant les mineurs demandaient « tout » pour obtenir « quelque chose ».

Retraite de deuxfrancs par jour après trente ans de service e cinquante ans d'âge ; Fixation à huit heures de la journée de travail; Établissement d'un salaire minimum ; Relèvement des salaires.

Sur les deux premiers points, ils allaient avoir satisfaction, puisque le projet Baudin majorait les retraites des vieux ouvriers, qui ne pouvaient bénéficier suffisamment de la loi de 1894 , et que la Chambre semblait prête à accepter ce projet, et puisque la proposition de M. Odilon-Barrot, amenantprogressivement la limitation de la journée à huit heures, avait passé à la Chambre et obtenaitla sanction favorable delà Commission sénatoriale.

Sur le troisième point, par exemple, gouvernement et compagnies houillères se montraient irréductibles.

Enfin, la question des salaires concernait simplement les compagnies, qui déclaraient nettement leur impossibilité à les augmenter, devant la baisse rapide des cours du charbon industriel. Cette question n'était pas d'ordre général et on ne pouvait espérer que les compagnies s'entendissent pour accorder les mêmes concessions à tous les ouvriers.

Il ne restait donc que cette seule cause de grève, de laquelle résultait précisément l'impossibilité d'une action commune. La pseudo-grève générale ne fut donc et ne pouvait être qu'une série de conflits entre les différentes compagnies et leurs ouvriers, pour l'établissement d'un salaire concordant avec le cours des charbons. Seules les grandes exploitations du Pas-de- Calais et celles du bassin du Nord purent s'entendre pour accorder des concessions communes. — Ce ne fut, en réalité, qu'un série de grèves partielles, ayant com-

mencé au même instant, maïs devant se terminer à des échéances successives.

On peut citer le mot bien caractéristique d'un gréviste du Pas-de-Calais, pour bien montrer que les mineurs se mettent en grève sans savoir même le bénéfice qu'ils en peuvent retirer. « Voyez- vous, disait-il à un reporter du Ré^>eil du Nord, journal socialiste de Lille, ce qui nous étonnait le plus, c'est qu'on fît grève si longtemps sans envoyer de délégation. » La délégation, voilà tout ce que voient les mineurs dans une grève. Ils savent qu'on s'occupe de leur affaire et ils sont satisfaits. On discute leurs intérêts, et ils espèrent obtenir de nombreux avantages de cette discussion. Ils se plaisent à ces arrêts de travail, pendant lesquels on expose leurs éternelles revendications. — Ils aiment la grève, mais ils ne la comprennent que si on commence par envoyer une délégation. — Comment oser espérer, après cela, une entente commune entre tous les mineurs de France? Comment une grève générale serait-elle possible ? Et ne voit-on pas la colère qui s'emparerait des mineurs du Pas-de-Calais si, ayant obtenu pour eux un certain nombre d'avantages, ils se voyaient empêchés de reprendre le travail, à cause des difficultés qu'éprouveraient les gens de Montceau ou de Carmaux à obtenir les mêmes bénéfices! Non, la grève générale des mineurs n'est pas possible, si elle est basée sur des revendications économiques, qui diffèrent d'après les exploitations et d'après les bassins. Elle ne pourrait éclater que pour les raisons politiques. Et ceux qui dirigeaient le mouvement avaient bien trop peur de le laisser dévier et de permettre à la grève de devenir une arme contre le Gouvernement. D'ailleurs, quelles revendications politiques pourraient bien formuler les mi-

neurs français? Les mineurs belges peuvent déclarer la grève générale pour la conquête du suffrage universel intégral ; les mineurs français n'ont même pas ce prétexte.

Au lieu du magnifique mouvement que les révolutionnaires avaient espéré, les diverses grèves se terminaient donc par des solutions diverses et bien différentes de celles qu'avaient espérées les mineurs. Les salaires restaient réduits, et si quelques faveurs étaient accordées, au point de vue des retraites, par les compagnies du Nord et du Pas-de-Calais, c'était bénévolement que ces faveurs étaient concédées.

On avait dit aux ouvriers : « Le cours des charbons permet aux compagnies de relever vos salaires. » Les arbitres choisis dans les différentes grèves répondirent d'une seule voix : « Le cours des charbons oblige les compagnies à abaisser vos salaires. » Ce qui avait été vrai pendant les années précédentes ne Tétait plus. Pendant trois ans, il y avait eu dans l'exploitation des mines une prospérité inouïe. La guerre de Cuba, celle du Transvaal, avaient consommé une grande quantité de charbon; l'Exposition universelle de 1900, le vigoureux élan de l'industrie métallurgique, avaient également exigé de fortes commandes de ce « pain de l'industrie ». Et pendant ces quelques années, les gros actionnaires des mines avaient empoché des bénéfices considérables. INIais le temps des vaches grasses était passé, c'est celui des vaches maigres qui commençait ; les mineurs arrivaient trop tard pour réclamer leur part de gros bénéfices, qui étaient déjà absorbés.

Le texte de la sentence arbitrale du Pas-de-Calais le dit expressément :

« Il résulte, affirme ce document impartial, de l'examen des documents établis par l'administration des mines que la prime

actuelle {abaissée de 40 à 30 %) est bien proportionnelle aux prix actuels de vente du charbon. »

Et le document ajoute :

« D'autres considérations auraient peut-être pu conduire les compagnies à se montrer un peu plus larges dans Tapplication des conventions dites d'Arras; mais les arbitres n'ont pas qualité pour apprécier ces considérations et en tenir compte. »

Cependant, par bonne volonté, les compagnies pallièrent la rigueur de la décision arbitrale, en accordant aux vieux ouvriers qui ne pouvaient pas profiter complètement de la loi de 1894 sur les retraites, des retraites majorées à 550 et 600 francs.

Mais qu'auraient pu faire les meneurs de la grève, si les compagnies n'avaient pas manifesté cette aimable intention? La sentence des arbitres n'accordait rien, absolument rien aux mineurs. Alors à quoi donc avait abouti la grève?

Dans le Nord, les conclusions arbitrales étaient identiques.

A Carmaux, où INI. Viviani et M. Ménard, avocat, furent choisis pour arbitres, les mineurs bénéficiaient avant la grève d'une prime de 7 ^ et d'une gratification de 5 ^. La gratification disparut et la prime fut réduite à 5 ^ . 11 ne fut pas question d'amélioration des retraites.

Dans la Loire, où M. Ballot-Beaupré, premier président de la Cour de Cassation, fut choisi comme arbitre suprême, la prime antérieure était de 7 ^. M. Ballot-Beaupré la réduisit k b % jusqu'au 30 juin 1903, k k % pour le second semestre de 1900, à 3 % pour le premier semestre de 1904.

Dans certaines mines du Midi, la grève se termina sans bénéfice aucun, sauf quelque augmentation de

la ration de charbon destinée au chauffage des ouvriers. Ailleurs, à Épinac par exemple, la compagnie fit, à ses ouvriers rentrés à la mine , une libéralité de 50 . 000 francs . Ailleurs encore, les ouvriers n'obtinrent absolument rien en compensation des longs jours de chômage qu'on leur avait imposés.

Ceux de Montceau n'avaient pas pris part à la grève.

Dans le Pas-de-Calais, M. Basly supporta les conséquences de cette grève, quil avait conduite pour de si misérables résultats. Une fédération rivale, inspirée du parti guesdiste, se fonda pour battre en brèche son autorité.

Un nouveau mode de grève est préconisé depuis quelque temps par les ouvriers français. La grève par échelons est d'importation anglaise. Il y a longtemps qu'elle est employée par les trade-unions et elle a donné aux ouvriers, paraît-il, d'excellents résultats pour le triomphe de leurs revendications. Voici en quoi elle consiste :

Lorsque toute une corporation est intéressée dans le succès de communes revendications, elle ne déclare la grève que successivement, atelier par atelier, les ateliers continuant le travail pouvant alors soutenir de leurs subsides le champion qui combat pour eux. Lorsque ce champion est vainqueur et quil a fait sa rentrée triomphale danslatelier déserté, c'est au tour d'un autre atelier à se mettre en grève et il doit y rester jusqu'à la victoire complète. Les subsides des ouvriers des autres ateliers lui permettent d'attendre.

Les congrès internationaux ont comme résultat d'apprendre à tous les méthodes de combat employées par certains. Et déjà cette méthode anglaise a été expé-

rimentée en France. C'est ainsi que le syndicat des apprêteurs et décatisseurs de la Seine a employé à la fm de 1900 la méthode de la grève par échelons.

Mais les patrons avertis ne se laissèrent pas prendre au piège, et, à la grève par échelons, ils répondirent par un /ocÂ:-oi^i (mise hors de l'atelier). Ils licencièrent d'un coup tous les ouvriers de toutes leurs maisons.

Les ouvriers se révoltèrent contre cette savante défense, qu'ils qualifièrent de malhonnête. Et M. J.-Paul Boncour mit tout son talent à faire triompher cette prétention. Il soutint devant le tribunal de commerce, que la loi de 1890, qui modifia l'article 1780 du Code civil, obligeait le juge à rechercher les motifs légitimes invoqués parle patron pour renvoyer l'ouvrier; que, de plus, le fait, pour un ouvrier, d'aider par ses subsides des camarades en grève, est un droit reconnu par la loi et ne constitue pas pour le patron un motif légitime de renvoi, qu'en conséquence il y avait lieu de confirmer la sentence du conseil des prud'hommes condamnant les patrons.

Le tribunal de commerce rendit le jugement suivant :

<- Attendu qu'il résulte des débats que C... au service de G... ou de ses prédécesseurs depuis huit années, n'a commis, contrairement aux allégations de ce dernier, aucune faute de nature à provoquer son congédiement ;

« Qu'il est établi, d'autre part, que la mesure dont il a été l'objet, n'est que la conséquence d'une décision de G... prise par ce dernier, en raison de convenances personnelles; qu'il est constant, dans ces circonstances, que G..., en n'avisant C... que huit jours à l'avance de son congédiement, n'a point observé le délai de préavis que justifiait, indépendamment de tout usage, la longue durée des services d'un ouvrier qui a rempli son emploi sans défaillance ;

« Qu'il s'ensuit que G..., dans l'espèce, a fait un usage abusif do son droit de rupture de contrat de louage et a causé par suite

à C... un préjudice certain, en privant ce dernier d'une situation sur laquelle il était en droit de compter momentanément ;

« Le tribunal a, par ces motifs, attribué aux ouvriers apprêteurs et décatisseurs, en réparation du préjudice subi, une somme de 120 francs par personne, en plus du salaire afférent à la huitaine de préavis» (avril 1901).

On le voit, ce jugement n'était basé que sur le défaut de préavis à date suffisante. — Il est donc évident qu'en respectant ces délais, fixés par les contrats ou par l'usage, les patrons peuvent répondre à la grève par échelons par un lock-out. Et c'est évidemment ce qu'ils ne manqueront pas de faire. La grève par échelons est donc une piètre innovation pour nos ouvriers. Le plan serait habile, si on ne pouvait le deviner. Il est trop facilement dévoilé.

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