‹ Les grèvesChapitre 27 sur 46 · BORREL · texte numérisé non relu

BORREL

Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.

Paris, le 27 juillet 1898.

Monsieur,

Le programme que votre Syndicat a formulé en 1893, nous l'avons depuis longtemps examiné de près et, par notre lettre du 8 juillet, adressée à M. le Ministre des travaux publics, nous en avons discuté tous les points.

Il pousse jusqu'aux limites de l'impossibilité absolue toutes les mesures que la Compagnie avait spontanément adoptées, et eût bien été de nature, par son exagération même, à décourager toutes les bonnes volontés.

La dépense que comporterait sa complète réalisation serait, en efïet, supérieure à 120 millions pour notre seule Compagnie (85 millions du chef de l'augmentation des salaires et de la réduction de la journée à huit heures, et 35 millions du chef des dispositions relatives à la retraite). Cela augmenterait de 70 % nos dépenses d'exploitation de 1897 (179 millions).

La Compagnie, depuis plusieurs années, assure à tous ses agents, sans exception, le bénéfice de la retraite ; aujourd'hui tous ceux de ses agents qui font alternativement un service de nuit ont une durée de travail limitée à douze heures au maximum, avec, à chaque alternance, tous les huit jours, un repos de vingt-quatre heures.

Les mesures prises pour généraliser ce dernier résultat et pour relever le traitement des petits agents, hommes d'équipe, aiguilleurs, conducteurs de trains, poseurs de la voie, etc.. se traduiront désormais par une augmentation de plus de 2.100.000 francs dans nos dépenses annuelles.

Le Secrétaire de la Compagnie, Habert.

La délégation, qui devait être reçue par la compagnie des chemins de fer de l'État, se composait de MM. Bazireau, Guérard, Jacquin et Lagailse.

L'entrevue entre le directeur de la compagnie et la délégation eut lieu le 28 juillet.

Voici le rapport des délégués :

— Quels sont, demande M. le directeur, les points qui vous intéressent plus particulièrement?

— En premier lieu, le commissionnement pour tous, après un stage d'un an.

— Nous avons déjà discuté ensemble cette question, répond M. le directeur; ce que vous voulez, c'est le droit à la retraite. Sur ce point, nous avons fait beaucoup, et, à l'heure actuelle, tous les agents de l'exploitation, sans exception, ayant plus de deux ans de service, sont commissionnés ou classés. Nous arriverons peu à peu à la même situation pour les autres services, réserve faite pour les ouvriers des ateliers qui, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ne peuvent être commissionnés dans une aussi large mesure.

Une autre question, qui intéresse vivement tous les employés, disons-nous, c'est la retraite proportionnelle. La modification apportée récemment au règlement ne donne droit à une pension proportionnelle qu'en cas d'incapacité de travail. Ce que le personnel désire, c'est qu'en cas de départ de l'administration, quel qu'en soit le motif, l'employé démissionnaire ou congédié ne perde pas la partie de retraite qu'il a gagnée. C'est ce principe que nous voudrions voir adopter, et nous admettrions que, pour un employé valide, la date de l'entrée en jouissance de la pension proportionnelle soit différée.

Les délégués ont ensuite exposé successivement les questions suivantes : Durée du travail; augmentation des salaires et traitements; avancement régulier.

M. le directeur ayant pris note de ces demandes, nous lui fîmes remarquer que nous espérions une réponse précise. « Nous sommes, lui avons-nous dit, dans la même situation qu'en 1893, au moment où nous remettions notre programme à votre prédé-

cesseur. Nous savons que nous pouvons compter sur votre bonne volonté; et nous ne voudrions pas nous décourager ; cependant, nos camarades attendent une réponse, et nous n'en aurons pas à leur donner. »

M. le directeur ayant répondu qu'il ne possédait pas notre programme, et qu'on navait pu trouver celui remis à son prédécesseur, nous avons promis de lui en adresser une copie, ce qui a été fait.

Les délégués demandèrent à M. le directeur, puisqu'il nous recevait au nom du Ministre, de vouloir bien lui transmettre une demande.

Nous nous proposions de lui rappeler une promesse que nous avait faite M. Viette, et de lui demander de la mettre à exécution.

Voici ce dont il s'agit :

En vertu de la loi du 26 décembre 1890, les règlements des caisses de retraite doivent être homologués par le Ministre des travaux publics; à cet effet, M. Viette voulait instituer une commission extraparlementaire composée de députés, sénateurs, fonctionnaires du ministère, représentants des Compagnies, désignés par elles, et représentants du personnel, désignés par le Syndicat. Cette commission aurait eu pour objet de donner au ministre son avis sur les règlements de retraite actuels ou à instituer.

Ce serait, avons-nous ajouté, un moyen de mettre en rapport notre Syndicat, légalement constitué, avec les Compagnies privées, qui persistent à ne pas vouloir discuter avec lui.

— Je veux bien, répond M. le directeur, transmettre votre demande; je conçois fort bien votre désir d'entrer en rapport avec les directeurs des Compagnies; mais, voulez-vous me permettre une observation : ne croyez-vous pas que, s'ils refusent de discuter avec vous, ce sont vos publications qui en sont la cause?

Les directeurs des Compagnies sont l'objet, de votre part, de polémiques un peu vives qui certainement doivent les irriter.

J'y suis, moi, un peu habitué, car j'ai été un peu mêlé à la politique et au journalisme; aussi, je vous assure qu'elles ne me blessent pas; je suis un homme public et mes actes sont li^Tés à la discussion.

— Ce serait un tort, répondent les délégués, de rendre le Syndicat responsable de publications qui ne sont pas de lui. Nous donnons nos communications à un journal, la Tribune, qui n'ap-

partient pas au Syndicat. Ce journal reçoit d'un grand nombre d'employés des articles qu'il insère, sans que le Syndicat intervienne.

Mais, si des articles faits, sous leur responsabilité, par des militants du Syndicat, sont un peu acerbes, c'est que presque toujours ils répondent à une polémique violente, engagée depuis longtemps contre le Syndicat, par des journaux qui semblent inspirés par les Compagnies. Il serait intéressant de savoir qui a commencé cette polémique, pour savoir qui en est responsable.

— Je ne veux pas le rechercher, nous dit en souriant M. le directeur; je vous faisais une simple observation ; à vous de juger ce qu'elle vaut.

Les Délégués.

Le Conseil fît connaître dans la Tribune de la voie ferrée les réponses des Compagnies et suivre cette publication d'un « avis urgent » invitant tous les groupes du Syndicat à se réunir sans délai pour examiner la réponse de leur Compagnie et à faire connaître leurs appréciations au Conseil. Il était en effet prudent de s'assurer si les ouvriers de chemins de fer se trouvaient dans les mêmes dispositions d'esprit que trois mois auparavant.

Et avant de se prononcer, le Conseil d'administration attendit les réponses des groupes.

A ce moment, le Comité de la Grève générale organisait des réunions privées pour entraîner les syndicats parisiens dans le mouvement de grève générale.

Le 13 septembre, éclatait la grève des terrassiers. Le syndicat de cette corporation, qui ne comptait que neuf membres, sut entraîner dans la grève plusieurs milliers de terrassiers.

La consultation des syndicats, lancée par le Conseil d'administration, n'avait pas produit les résultats qu'on en attendait. Sur les deux mille syndicats de France,

cent quatre-vingt-dix-huit seulement répondirent. Quarante-six se déclaraient prêts à cesser le travail, si la grève des chemins de fer était déclarée ; dix-neuf faisaient la même déclaration, mais sous condition; dixsept étaient adversaires de la grève générale ; enfin les autres s'abstenaient, tout en promettant leur concours moral et financier.

Pendant que le Conseil du Syndicat des chemins de fer perdait son temps dans ces stériles consultations, les ouvriers des chemins de fer eux-mêmes faiblissaient. Deux groupes importants, qui avaient voté la grève au dernier congrès, refusaient d'entamer la lutte; d'autres groupes devenaient hésitants.

Devant cette situation, le Conseil d'administration découragé votait la résolution suivante à la presque unanimité :

« Le Conseil décide qu'il y a lieu d'ajourner la déclaration de grève générale, et, si elle n'a pas lieu d'ici là, d'en donner les raisons au iirochain congres. »

Quelques réponses des syndicats sont assez topiques.

Voici celle de l'Union des Chambres syndicales ouvrières et du parti ouvrier (guesdiste) de Montluçon :

Montluçon, le 18 juin 1898.

Citoyens,

En réponse à votre questionnaire relatif à la grève éventuelle des chemins de fer, les organisations ouvrières suivantes de Montluçon : « le Parti ouvrier », l'Union des Chambres syndicales, comprenant : l'Union et similaires de la métallurgie ; les boulangers; les cordonniers; les perruquiers; les employés; les

ouvriers de la ville », nous assurent qu'en cas de grève de votre part, ils sont prêts à en subir toutes les conséquences et qu'ils ne récrimineront pas contre vous en raison des difficultés qu'elle pourrait leur créer, car nous sommes tous socialistes et nous approuvons d'avance toutes les tentatives faites par le prolétariat en vue de son émancipation.

Sur la deuxième question, ils ne peuvent se joindre à vous pour la grève générale, étant donné qu'ils reconnaissent qu'il est bien plus difficile de faire la grève générale que la Révolution, car, pour faire la grève générale, il faut que la masse ouvrière soit consciente, tandis que la Révolution peut se faire par une minorité d'hommes conscients. Néanmoins, ils vous assurent de toutes leurs sympathies et feront tous leurs efforts pour le triomphe de votre cause.

La Chambre syndicale des ouvriers boulangers de Nantes répond :

« Nous sommes par esprit de solidarité avec vous, mais, pour cesser le travail, cela est impossible, car on nous impose la troupe, ce qui ne peut vous avantager.

« Vous savez que notre corporation est spéciale ; nous ne pouvons pousser un peuple à la famine. »

Le Syndicat des ouvriei^s bateliers du lac Léman, à Meillerie (Haute-Savoie), etc.

« Si les chemins de fer se mettent en grève, nous n'aurons aucune peine à la supporter (au contraire), car nous aurions l'avantage de transporter par l'eau. >>

Un autre syndicat pour montrer que. tout en restant au travail, il peut se rendre utile à un mouvement de grève généralisée, fait la réponse suivante (c'est le Syndicat des employés de la ferme, chargeurs et charretiers de Marseille) :

« Employés au nettoiement des voies publiques de Marseille, dit-il, et, parla nature même de notre travail, loin de faciUterla manœuvre de la Compagnie P.-L.-M., nous encombrerions journellement ses voies de vingt wagons qu'exige notre service. »

L'ajournement de la grève fut vivement critiqué.

« Vous avez, de votre propre autorité, écrivait un groupe au Conseil d'administration, annulé les décisions du 9*-' Congrès. Vous n'en aviez pas le droit. »

Mais des événements nouveaux se produisaient à Paris : la grève des terrassiers, commencée le 13 septembre, prenait des proportions inattendues; l'agitation provoquée par une circulaire aux syndicats avait mis les organisations ouvrières en éveil; plusieurs syndicats parisiens, croyant le moment venu de déclarer la grève générale, étaient sur le point de se lancer dans la lutte.

De fait, le 3 octobre, les serruriers, les maçons, les peintres, les cordonniers, les charretiers, les démolisseurs, les débardeurs et ouvriers des ports cessaient le travail.

Le 7 octobre, quatre nouveaux syndicats se mettaient en grève : ce sont les menuisiers, les plombiers-couvreurs-zingueurs, les tailleurs de pierre et les parqueteurs. Ces derniers, dont les salaires sont relativement élevés, déclaraient qu'ils cessaient le travail par esprit de solidarité, mais qu'ils ne demandaient rien à leurs patrons.

Il est à remarquer que la plupart de ces syndicats n'avaient pas répondu à la circulaire, ce qui ne les empêcha pas de se mêler à la grève, qui menaçait de devenir générale.

Le gouvernement semblait désemparé ; les troupes, qui arrivaient journellement à Paris, étaient impuissantes. On se serait cru à la veille d'une révolution.

A la séance du Conseil du 7 octobre, des délégations de tous les syndicats en grève vinrent, porteurs d'un

mandat, demander au syndicat des chemins de fer « quelle attitude il comptait prendre en présence des décisions prises par l'ensemble des syndicats en grève ».

Après avoir entendu les délégués, le Conseil décida d'adresser une circulaire à tous les groupes du syndicat, et d'envoyer un télégramme au secrétaire général pour qu'il cessât la tournée de propagande qu'il était chargé de faire et rentrât à Paris.

Voici le texte de la circulaire envoyée aux groupes le 8 octobre :

Camarades,

Devant le mouvement de grève qui se produit à Paris, de nombreuses délégations ouvrières sont venues nous consulter et nous demander si elles pouvaient compter sur notre mouvement.

Le Conseil d'administration n'ayant pas cru devoir s'engager sans l'assentiment formel des groupes, nous vous engageons donc à réunir vos adhérents et leur poser les questions suivantes :

Êtes-vous partisans de suivre le mouvement qui s'accentue?

Êtes- vous favorables à la grève?

Cette dernière question a été assez étudiée par les camarades pour qu'ils puissent se prononcer.

Pour le Conseil d'administration :

Le Secrétaire général adjoint, A. Lagailse.

Les réponses devront nous parvenir dans les trois jours qui suivront la présente.

Extrême urgence.

Le 11 octobre, les scieurs à la mécanique se mettaient en grève à leur tour.

Ce jour-là, le Conseil se réunissait pour prendre connaissance des réponses des groupes. En raison du délai très court qui leur avait été donné, 74 réponses seulement étaient parvenues :

29 groupes se prononçaient pour la grève ;

14 groupes partisans de la grève se montraient hésitants ; 31 groupes étaient opposés à la grève.

Au cours de la séance, le Conseil était informé que la Fédération des métallurgistes de France venait de décider la grève. Par cette décision, la grève, localisée à Paris, allait s'étendre en province.

Les terrassiers, en grève depuis un mois, commençaient à se lasser et étaient disposés à reprendre le travail si le Syndicat des chemins de fer ne se prononçait pas. Les autres syndicats tenaient bon.

Plusieurs syndicats attendaient pour prendre part au mouvement. De fait, les ébénistes, les briqueteursjointoyeurs et les monteurs en bronze firent grève le surlendemain : les sculpteurs sur bois cessèrent le travail le 14 octobre.

Limportante Fédération des mouleurs en fonte de France tenait ses circulaires prêtes à être envoyées dans toute la France pour déclarer la grève. Les cochers de la Seine, la traction mécanique promettaient leur concours; on comptait aussi entraîner les deux syndicats si bien organisés des Omnibus et du Gaz. Ce dernier, en cessant le travail, entraînait avec lui la grève forcée de plus de 100.000 travailleurs dautres industries ; il y a, en effet, à Paris, chez des petits industriels, environ 10.000 moteurs actionnés par le gaz. Chacun de ces industriels occupe de cinq à vingt ouvriers. Si leurs moteurs s'arrêtaient, c'était en même temps l'arrêt du travail, le chômage forcé pour une multitude de travailleurs.

D'autre part, il y avait lieu de tenir compte qu'en dehors de la grève généralisée à Paris, plusieurs syndicats étaient en grève dans les départements :

Les carriers de Pléhérel (Côtes-du-Nord); Les horlogers de Besançon (Doubs) ; Les tisseurs de soie de Taulignan (Drôme); Les tisseurs d'Hazebrouclv (Nord);

Les manœuvres de la faïencerie de Saint-Amand (Nord) ; Les tuUistes de Calais (Pas-de-Calais);

Les ouvriers agricoles de Riencourt-les-Cagnicourt (Pas-de- Calais).

Les horlogers de Saint-Bérain-sur-Dheune (Saône-et-Loire) ; Les cordonniers du Mans (Sarthe).

En outre, plusieurs grèves locales, dont une très importante, celle des mineurs du bassin du Nord, étaient sur le point d'éclater ; elles furent d'ailleurs déclarées quelques jours après, mais cessèrent presque aussitôt, peut-être en raison de la non-exécution de la grève des chemins de fer.

Telle était la situation que le Conseil avait à envisager le 11 octobre.

Après une longue discussion, le président de la réunion donna lecture des propositions ci-après :

1° « Je propose qu'en raison de la situation nouvelle créée par « la grève actuelle, qui s'étend en province, le Conseil mette à « exécution la décision du dernier Congrès. — Signé : Guérard. »

2° « Étant donnée l'opinion des groupes consultés, le Con- « seil décide de maintenir son vote d'il y a quinze jours, qui « ajourne sa décision à une époque dont nous jugerons l'oppor- « tunité. Signé : Pacotte, Gobert, Lagailse et Tiétard. »

3" « Je propose que le Conseil s'ajourne à demain soir, mer- « credi, vu que nous n'avons pas toutes les réponses. Signé : « Chambaret. »

4" « Le Conseil se tiendra en permanence jusqu'à ce que l'on <- ait reçu la réponse de la majorité des groupes. 5i^ne ; Ciclet?»

Le président met aux voix la première proposition, c'est-à-dire la grève.

12 voix se prononcent pour la grève ; 11 contre ; et il y a une abstention.

Chambaret demande qu'en raison de la faible majorité obtenue, le Conseil ajourne au lendemain sa décision, après avoir pris connaissance des nouvelles réponses qui seront parvenues.

Pacof^e déclare qu'à son avis, le vote est acquis et qu'il votera contre cette proposition. Le président la met aux voix.

Elle est adoptée par 14 voix contre 2, les autres administrateurs s'étaient abstenus. En conséquence, le Conseil ajourne sa décision au lendemain.

Le lendemain 12 octobre, le Conseil se réunissait de nouveau; 14 réponses nouvelles étaient parvenues, et le résultat total était le suivant :

36 groupes se prononçaient pour la grève ;

18 — partisans delà grève, étaient hésitants;

34 — votaient contre la grève.

Voici, d'après le procès-verbal, le vote des administrateurs :

Ont coté pour la grève :

Croze, Estrade, Guérard, Hardouin, Jeanjeax, Melot, Morice, Piroux, Prot, Soula, Viard, Vincent et Yllis, soit 13 voix.

Ont voté contre la grève :

Bazireau, Blain, Beaufils, Ciclet, Dherbécourt \ Greiner, Gobert, Lagailse, Pacotte, Tiétard et ViNDREAu. soit 11 voix.

Se sont abstenus :

Chabraret et Crépin, soit 2 voix

1. Malgré son avis nettement contraire à la grève, Dherbécourt, par esprit de solidarité, a cessé le travail quaod la grève a été déclarée. Il a été révoqué.

Lorsque le Conseil eut décidé de donner le signal de la grève, après une discussion qui dura jusqu'à une heure du matin, plusieurs administrateurs restèrent toute la nuit au siège du Syndicat pour l'expédition de Tavis aux groupes.

Cet avis, préparé à tout hasard avant la décision du Conseil, était rédigé comme suit :

Camarades,

Les groupes se sont prononcés : « La grève est décidée ».

Elle commencera à Paris vendredi matin 14 octobre, dans la même journée en province, et le plus tôt possible en Algérie et Tunisie.

Le travail doit être suspendu immédiatement; prévenez tous les camarades.

Dans quelques localités, s'il y avait des hésitants, qu'importe! que les militants, même isolés, commencent; les autres suivront.

La grève ne cessera qu'aux conditions principales suivantes :

1° Aucun gréviste ne sera inquiété; tous devront être réintégrés, ainsi que les camarades récemment révoqués pour cause syndicale ;

2° Augmentation générale des salaires et appointements;

3° Retraite pour tous;

4o Retraite proportionnelle ;

5° Diminution de la journée de travail.

La situation est excellente ; jamais nous n'aurons une occasion plus propice.

Le Conseil cV administration.

« La grève ne prendra fin que sur l'avis donné par le Conseil d'administration et signé par le secrétaire général et un administrateur. >.

Mettez-vous en garde contre les fausses nouvelles, d'où qu'elles viennent.

Il n'y avait nulle instruction secrète ajoutée pour interrompre la circulation des trains, comme le bruit en courait; deux mille lettres furent ainsi envoyées. Le

jeudi matin, 13 octobre, à 7 heures, tous les avis étaient expédiés.

Aussitôt, Ion fit imprimer d'autres circulaires destinées à être distribuées à profusion aux employés des chemins de fer, pour les informer que la grève était déclarée. Cette circulaire se terminait ainsi :

« Pas d'excès, pas de violence, ni contre les chefs, ni contre le matériel.

« La situation est excellente; jamais nous n'aurons une occasion plus propice ; suivons l'admirable mouvement de solidarité qui, de Paris, s'étend à la province. Plus nous serons nombreux, plus vite nous triompherons.

<• Courage, camarades, que pas un ne faillisse à son devoir! Votre sort est entre vos mains. »

Le Syndicat avait d'ailleurs Ihabilité de s'adresser au public pour ne pas saliéner une force qui lui semblait utile :

Grève des Chemins de fer.

Au Public,

Malgré nos réclamations, malgré de nombreuses tentatives amiables, les Compagnies ont refusé d'améliorer le sort des 300.000 citoyens qui ont la charge du plus important des services publics.

Hier encore, elles osaient affirmer dans plusieurs journaux que les employés de chemins de fer étaient des travailleurs privilégiés. C'est une véritable provocation.

Elles ne parlent pas du dangereux surmenage qu'elles imposent à leur personnel, sans souci de la sécurité pubhque; elles ne disent pas que beaucoup de ces privilégiés gagnent 2 fr. 15 à 3 francs par jour. Elles ont soin surtout de laisser ignorer au public que de nombreuses femmes garde-barrières sont paj-ées 2 fr. 50 par mois (huit centimes par jour). Nous refusons de croire qu'il se trouve ailleurs des patrons assez rapaces pour donner à une femme un semblable salaire, souvent diminué par des amendes.

Le public ne sait pas cela ; cependant, par le sans-gêne dont les Compagnies usent à son égard, il peut se douter qu'elles .n'ont pas, pour leur personnel si dévoué, la sollicitude qu'elles affichent.

Il faut donc que les travailleurs des chemins de fer exigent ce qu'on leur dénie contre tout droit, toute justice, et, pour cela, ils n'ont d'autre moyen que la grève !

On les a accusés bien des fois de vouloir compromettre les intérêts de la défense nationale. A cette accusation, ils sauraient répondre au besoin :

Ils déclarent que, si un danger menaçait la France, tous reprendraient immédiatement leur poste.

Cette déclaration — les Compagnies le savent bien — a été faite dans tous les congrès nationaux de notre Syndicat,

Aux syndicats des autres corporations une circulaire était également adressée :

Camarades des autres corporations,

La grève se généralise à Paris; tous les travailleurs font preuve de solidarité.

Que partout on proclame la grève générale, dans les mines, dans les usines, dans les ateUers, dans les magasins, dans les bureaux.

Que partout le travail s'arrête en même temps; que la vie sociale soit suspendue; que la bourgeoisie capitaliste inhumaine apprenne enfin ce que peut faire le peuple soulevé.

Unissons-nous, pour la conquête des réformes économiques. Que tous solidarisent leurs efforts, et la grève, à laquelle nous avons été acculés contre notre gré, sera de très courte durée.

Le Conseil d'administration du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer de France et des colonies.

Les affiches placardées sur les murs de Paris furent immédiatement arrachées par la police, les enveloppes qui renfermaient les circulaires et portaient comme entête, pour détourner les soupçons : « Eugène Truclie,

vins en gros, rue Bouchardon », furent interceptées, les paquets craffiches furent arrêtés.

Le 13 octobre, au soir, M. Bernard, commissaire de police, muni d'une commission rogatoire, en date du 13 avril 1898, se présentait au siège du Syndicat, cité Riverin, pour y pratiquer une saisie.

Le mandat de M. Bernard portait que le Conseil était « inculpé d'avoir, depuis moins de trois ans, à Paris, constitué et fait fonctionner un Syndicat, contrairement aux dispositions de la loi ».

Le Conseil demanda alors l'application de la loi sur l'arbitrage, par la lettre suivante :

Paris, 14 octobre 1898.

Monsieur le juge de paix du X^ arrondissement.

Monsieur,

Après cinq années de silence obstiné, les grandes Compagnies de chemins de fer viennent de refuser de discuter avec les représentants de notre Syndicat. Elles ont ainsi détruit tout l'effet de laloi du 21 mars 1884, qui n'a pas d'autre but que de permettre, entre employeurs et employés, la discussion de leurs intérêts.

La conséquence du refus des grandes Compagnies a été de ne laisser aux employés de chemins de fer qu'un seul moyen de faire entendre leur voix et de défendre leurs intérêts : la grève.

Les administrations des chemins de fer de l'État et des compagnies secondaires reçoivent les représentants de notre Syndicat et écoutent les réclamations qu'ils sont chargés de leur transmettre; mais, défendant les intérêts dont elles ont la garde, ces administrations n'ont pas, malgré l'accueil bienveillant qu'elles nous ont fait, réalisé les réformes que demande leur personnel, auquel elles ne laissent également que la grève pour toute ressource.

Les employés des chemins de fer ont, il est vrai, un moyen

pour obliger leurs employeurs à « discuter » contradictoirement et pour essayer d'obtenir, par voie de concessions mutuelles, les réformes indispensables : c'est de recourir à la loi du 27 décembre 1892 sur l'arbitrage.

Malheureusement, cette loi, comme beaucoup d'autres, a un immense défaut; elle ne permet aux travailleurs d'en réclamer le bénéfice que « lorsque les hostilités ont commencé ».

La loi même du 27 décembre 1892 nous a donc obligés de déclarer la grève, ce qui nous permet, « maintenant seulement -, d'en demander l'exécution.

Nous nous empressons, « avant que le conflit ait pris un degré d'acuité qui rendrait toute conciliation impossible, ou tout au moins difficile », de vous demander, monsieur le juge de paix, de vouloir bien convoquer à votre cabinet messieurs les représentants des Compagnies de chemins de fer, soit que chacune d'elles se fasse représenter séparément, comme le veut la loi, soit qu'elles envoient d'un commun accord, à la conférence que vous présiderez, une délégation de cinq membres.

De notre côté, nous avons désigné :

MM. GuÉRARD, secrétaire général; Yllis, administrateur; Jeanjeax, administrateur; Estrade, administrateur; Greiner, administrateur.

La réponse du juge de paix ne parvint au Conseil d'administration qu'après l'échec de la tentative de grève. En voici le texte ^

1. Le Bulletin de l'Office du travail du mois de novembre 1898 contient au sujet de cette demande d'arbitrage un commentaire intéressant :

Le 14 octobre, le Syndicat national des ouvriers des chemins de fer proclama la grève et réclama le même jour au juge de paix du dixième arrondissement l'application de la loi sur la conciliation et l'arbitrage.

Dans la lettre adressée par le Conseil d'administration du Syndicat au juge de paix, nous relevons le passage suivant :

" Malheureusement, cette loi, comme beaucoup d'autres, a un immense défaut; ellene permet aux travailleurs d'en réclamer le bénéflce que lorsque les hostilités ont commencé.

« La loi du 27 décembre 189-2 nous a donc obligés de déclarer la grève, ce qui nous permet,maintenant seulement, d'en demander l'exécution. •

Or, il y a là une erreur absolue qu'il importe de rectifier. La loi dit,

Messieurs,

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre qui ne m'est parvenue que hier, ainsi que du compte rendu y joint. Vous me demandez mon intervention, pour arriver à une conciliation dans un différend, qui, me dites-vous, s'est élevé entre messieurs les employés de chemins de fer et les Compagnies que vous ne désignez pas individuellement.

Je me sentirais honoré d'être appelé à servir d'intermédiaire conciliateur pour la discussion des graves intérêts dont vous m'entretenez, si je me croyais complètement et régulièrement saisi ; mais votre lettre, telle qu'elle est libellée, me semble devoir aller au-devant d'une fin de non-recevoir.

L'article l'' de la loi du 27 décembre 1802, pour motiver l'intervention du juge de paix dans les conllits entre patrons et ouvriers, exige un différend d'ordre collectif portant sur les conditions du travail, et vous n'indiquez aucun fait spécial de ce genre, vous bornant à alléguer, comme motif d'intervention, une grève qui, en réalité, n'existe pas, puisque le service des Compagnies n'est pas entravé par le retrait de quelques employés.

Il me semble, d'ailleurs, difficile d'englober dans la même discussion toutes les Compagnies, dont les intérêts et le mode d'administration sont différents et dont deux seulement, au point de vue de ma compétence, ont leur siège social dans mon arrondissement. Votre lettre ne m'indique pas non plus celles des Compagnies à qui je dois adresser votre invitation, ni les noms, qualités et domicile des demandeurs, ainsi que l'exige la loi précitée.

Un dernier motif qui me semble devoir m'empêcher de transmettre votre demande, c'est l'absence de justification de mandat, alors que la circulaire ministérielle du 18 février 1893, interprétative de la loi du 27 décembre 1892, impose au juge de paix la vérification d'un mandat régulier.

en termes exprès, dans son article 1" : « Les patrons, ouvriers ou employés, entre lesquels se produit un différend d'ordre collectif, etc. »

Il est donc manifeste que le bureau du Syndicat national des chemins de fer a confondu différend avec grève, car il peut très bien se produire un différend entre patrons et ou^Tîers sans que ces derniers soient obligés, pour obtenir satisfaction, de cesser le travail.

La loi du 27 décembre 1892 a précisément pour objet de prévenir les grèves en permettant aux parties de régler leurs différends sans recourir à la cessation du travail, et, dans plusieurs cas, elle a atteint effectivement ce but.

Je me tiens à votre disposition pour toutes les explications que vous pourriez désirer et vous prie, Messieurs, d'agréer l'assurance de ma considération distinguée.

Lejugedepaix, Jh. Melsheim,

L'échec de la tentative de grève, le 16 octobre, fut pitoyable. Un seul groupe répondit à l'appel des administrateurs : le groupe de Cosne-sur-l'Œil. Sur 60 ouvriers de cette localité, 46 se mirent en grève.

Un autre groupe, celui de Paris-Ouest (rive droite), comptait 60 grévistes parmi les aiguilleurs, hommes déquipe et sous-chefs d'équipe des Batignolles; mais presque tous ces grévistes, en voyant l'échec complet de la tentative de grève générale, reprirent le travail dans l'après-midi.

Il ny eut ailleurs que des grévistes isolés : dix à Paris-Nord, cinq à Paris-Est, un à Paris-Ouest (rive gauche), un à Paris-Orléans, deux à Paris-Sceaux-Limours, un à Achères, un à Bressuire et huit à Lyon : en tout, cent trente-cinq grévistes.

Cependant, le Conseil ne désespéra pas : la grève, pensa-t-il, avait eu un mauvais départ, mais il était encore temps pour les employés de chemins de fer de se ressaisir. Dans ce but, le Conseil organisa, pour tous les groupes de Paris, une réunion qui eut lieu le dimanche 16 octobre. L'appel suivant fut distribué aux employés de chemins de fer et affiché sur les murs de Paris :

Aux Travailleurs des cherrdns de fer.

Le moment de l'action est arrivé.

Le dernier Congrès a décidé la grève, si les compagnies refusaient de discuter avec le Syndicat.

Nous avons fait connaître leurs réponses : par leur refus pur et simple, elles déclarent la guerre.

Dans ces conditions, ce serait une lâcheté d'accepter le soufflet que nos exploiteurs nous ont infligé.

Si les employés de chemins de fer s'inclinaient, après les « résolutions énergiques de leur Congrès », ce serait la déchéance morale et effective de notre Syndicat, ce serait la déconsidération de toute notre corporation, qui perdrait le droit de faire entendre sa voix dans les assises des travailleurs.

« Ce serait tous les cheminots bafoués, ridiculisés, dignes d'être conduits à coups de triques. »

Les groupes se sont de nouveau, ces jours-ci, prononcés en majorité pour la grève, contrairement aux dires des journaux; toutes les réponses reçues à ce sujet sont en lieu sûr.

Nous donnons rendez-vous à tous les hommes de cœur, à ceux qui ne veulent pas mériter l'épithète de lâches. Tous, « syndiqués ou non », seront à la Réunion plénière, salle Chaynes, 12, rue d'Allemagne, dimanche 16 octobre 1898, à 2 heures de l'aprèsmidi.

Le citoyen Guérard, secrétaire général, exposera la situation.

Venir en tenue ou se munir d'une pièce établissant sa qualité d'employé de chemins de fer.

Trois cents employés de chemins de fer au plus assistèrent à la réunion. S'ils étaient venus en nombre, dit le rapport, le mouvement pouvait encore réussir; il n'aurait subi qu'un léger retard. Des dispositions étaient prises pour assigner le lendemain matin un lieu de rendez-vous aux employés de chacune des Compagnies.

L'échec de la tentative de grève était, cette fois, définitif.

Parmi les grévistes, trente-six avaient été révoqués. Des collectes faites en leur faveur ne rapportèrent que 1.000 francs, moins de 30 fr. pour chacun d'eux.

Le C ongles des 20 et 21 janvier 1899.

Le Congrès reprocha violemment au Conseil dadministration d'avoir outrepassé ses pouvoirs. Il appartenait en effet à une commission de 25 membres, nommée par le Congrès de 1898, de décider de l'opportunité de la grève et de prendre les mesures nécessaires pour sa réussite. Or cette commission executive n'avait pas été consultée.

M. Guérard répondit que cette commission n'était chargée que d'assurer le succès de la grève, une fois déclarée, et que les ouvriers de chemins de fer n'avaient à s'en prendre qu'à eux-mêmes de l'insuccès de leur tentative.

Comme sanction à cette discussion, Tordre du jour suivant fut adopté :

« Le Congrès déclare que le Conseil d'administration, en fixant le jour de la grève, n'a fait qu obéir aux décisions du précèdent coîigrèSj qui comptait en son sein la commission des 25 et qu'il a fidèlement observé les statuts. »

Les congressistes nommèrent ensuite les membres du nouveau Conseil d'administration, qui remplaçait le Conseil démissionnaire, et dont tous les membres devaient être choisis parmi les employés en exercice.

Après ce vote, M. Guérard prit de nouveau la parole, pour conseiller à ses camarades d'user dorénavant de modération dans leurs revendications à l'égard des Compagnies.

Ces deux dernières résolutions sont symptomatiques. Elles montrent que tout le monde se rendait enfin compte de l'inanité de la violence pour le succès des revendications ouvrières.

La grève générale politique.

Ailleurs la grève générale a pris une autre forme. En Belgique, le Congrès des mineurs tenu à Frameries, au mois d'août 1892, avait voté la grève générale des mineurs. Comme une grosse partie des ouvriers appartenait au parti catholique , les socialistes leur avaient adressé l'appel suivant :

Aux Ouvriers catholiques,

Dans quelques jours vous vous réunissez à Bruxelles, en un Congrès ; le Parti Ouvrier exprime en cette circonstance le vœu que vous y affirmiez solennellement la nécessité cl un régime électoral nouveau clans lequel le peuple tout entier aura sa place. C'est la question qui, à l'heure présente, doit grouper dans une même pensée tous les travailleurs, quelles que soient leurs croyances philosophiques.

A la classe laborieuse, il faut le bulletin de vote, pour lui permettre de défendre ses intérêts et pour assurer son indépendance. Sans le droit de suffrage concédé à tous les citoyens, le peuple belge est impuissant à changer pacifiquement ses conditions d'existence.

Aucune différence entre la condition des ouvriers qui vont à la messe et celle des ouvriers qui ne s'y rendent pas. En effet : les diminutions de salaires ne les atteignent- elles pas tous?— La misère s'inquiète-t-elle de vos opinions philosophiques pour s'installer à votre foyer? L'impôt du sang ne frappe-t-il pas les plus pauvres, et non les catholiques ou les libres penseurs? — Et la justice est-elle plus humaine pour l'ouvrier de tel culte plutôt que pour celui qui n'en professe aucun?... La tyrannie capitaliste s'est montrée impitoyable vis-à-vis des ouvrière cathohques de Quenast, vous vous en souvenez. Elle affame, à l'heure actuelle, les allumettiers catholiques de Grammont. Efie pèse lourdement depuis des siècles sur la population catholique des Flandres.

Ouvriers catholiques, vos frères du parti ouvrier vous tendent la main pour la lutte prochaine contre notre ennemi commun, le régime censitaire. Marchons d'accord, nous souvenant que le

Christ, votre maître, proclamait, il y a dix-neuf siècles, la fraternité humaine. Marchons unis pour réclamer le plus sacré de nos droits, le droit de vote.

11 s'agissait donc de la conquête du suffrage universel. Le congrès catholique ne s'y rallia pas et lui préféra un système basé sur l'occupation, la capacité et l'exercice continu d'une profession.

La rentrée des Chambres était fixée au 3 novembre 1892. Le 8 novembre, le roi inaugurait par un discours du trône les travaux de la Constituante. Il n'y était pas question du suffrage universel. — Le lendemain, dès l'aube, la rue présentait une animation extraordinaire. Partout on entendait crier : « Vive le suffrage universel! » Les meetings se succédaient à Bruxelles, à Gand, à Namur. On décidait la création d'un Denier pour le suffrage universel, une ligue était créée. Une grève avait éclaté en décembre aux charbonnages de Tilleur. Une collision sanglante s'était produite, entre les gendarmes et les grévistes, qui laissèrent quatre morts et trois blessés. Un ordre du jour fut adopté par la Chambre, qui félicitait les gendarmes.

Le 2 janvier 1893, le gouvernement déposa un projet, qui ne sut satisfaire les socialistes. Et ceux-ci eurent recours au référendum pour faire connaître l'opinion du peuple. Ce référendum se fit le 26 février. Sur 115.000 inscrits, plus de 60.000 vinrent voter. La proposition Janson (suffrage universel à 21 ans) recueillit 48.660 voix ; la proposition Nothomb (suffrage universel à 25 ans), 7.864 voix, et le projet du gouvernement, 1.022 voix seulement. Ce référendum fut reproduit partout, et partout il donna des résultats identiques.

Le l^"" mars, la Chambre aborda l'examen des propositions. Au milieu des propositions déposées se dégagea la proposition Nyssens basée sur le vote

plural, qui accordait une certaine prédominance, par l'attribution d'un vote supplémentaire, à la fortune, à la capacité, à la famille.

Le 2 avril 1893. un congrès socialiste se réunit à Gand et revendiqua le suffrage universel pur et simple. Un certain nombre de congressistes préconisa, pour l'obtenir, la méthode révolutionnaire. M. Yandervelde leur conseilla de quitter le Parti ouvrier, avec lequel ils pouvaient avoir des aspirations communes, mais do7it ils contrecarraient constamment les moyens d'action. « Parler toujours de révolution, s'écria M. Anseele, c'est de la blague. A Gand, nous n'avons jamais prononcé le mot de révolution. Nous n'avons jamais parlé que de coopératives. Et pourtant Gand est la seule ville de Belgique où les agents de police se promènent le revolver sur le ventre. »

Enfin le 11 avril 1893, la Chambre des représentants repoussa, par 115 voix contre 26, la proposition Janson, du suffrage universel à 21 ans. — Immédiatement le conseil général du Parti ouvrier déclara la grève générale.

En quarante-huit heures , elle fut définitive.

Les mines et les grandes villes industrielles ou commerçantes furent les premières atteintes. — Partout se produisirent des incidents violents et des répressions sanglantes. Le 14 avril, une fusillade tuait une femme à Joliment et, quelques jours après, la répression faisait six victimes à xA.nvers. iV Bruxelles, les attentats se produisaient contre M. Woeste, chef du parti catholique, et ^L Buis, bourgmestre de la ville. Le 17, les mineurs borains essayaient de forcer la ville de Mons et laissaient sur le terrain six morts et douze blessés.

Le 18 avril, la Chambre adoptait par 119 voix contre 14 le suffrage plural. — Le soir même, le conseil géné-

rai du Parti ouvrier, prenant acte de l'inscription du suffrage universel dans la constitution, conseillait la reprise du travail. C'était se contenter de peu; mais nest-ce point la devise du sage ? — La reprise du travail eut lieu immédiatement.

Cette grève générale organisée par le parti socialiste belge n'avait pas atteint le but qu'il s'était proposé. Elle fut reprise en avril 1902, et là on espéra bien obtenir le suffrage universel si énergiquement réclamé.

— Le Parti ouvrier avait en effet ouvert une sérieuse campagne avec cette devise « un homme — un vote ».

— 11 y préluda par une sorte d'émeute dans la Chambre même, en menaçant le gouvernement d'une obstruction irréductible sur le vote du budget, si la prise en considération de la proposition du suffrage universel pur et simple était repoussée ^ — Puis suivit une émeute de la rue et enfin une déclaration de grève générale politique, à laquelle de grands industriels ne firent pas d'opposition systématique.

Le suffrage universel, mais plural, existait, ainsi que nous venons de le voir. Un vote supplémentaire appartenait à l'homme marié, âgé de trente-cinq ans, et payant un minimum de 5 francs d'impôt, ainsi qu'au citoyen âgé de vingt-cinq ans, possédant une certaine propriété. Deux votes supplémentaires étaient attribués aux capacitaires de vingt-cinq ans. C'est contre ces votes supplémentaires que fut menée la campagne. On réclama la suppression des privilèges d'âge, de fortune et de science. Le 10 avril 1902, le conseil général du

l.Voir sur celte importante question la brochure très instructive de M. Cyr. van Overbergh. Scliepens, éditeur. Bruxelles ,1902.

Parti ouvrier, réuni à la Maison du Peuple de Bruxelles, décida de généraliser la grève partout où cela se pourrait; mais ce fut contre les Liégeois et les Gantois que cette résolution fut prise, car tout le monde n'était pas d'accord, dans le parti socialiste, sur l'issue heureuse de cette formidable lutte. « Que nous réussissions ou échouions, disaient les coopérateurs de Gand, notre trésor de guerre sera entamé ; avec quoi ferons-nous les élections du 25 mai? »

u La semaine de la revision commence, disait le manifeste du parti, le débat décisif s'ouvrira mercredi 16 avril. Que Bruxelles soit debout. Demain, la province se lèvera tout entière! »

Le Borinage, le bassin de Charleroi et le Centre donnèrent le signal de la grève. Ces 200.000 grévistes étaient, au dire des socialistes, Lavant-garde de toute l'armée ouvrière qu'on aflirmait être prête à marcher. On disait même que nombre d'industriels étaient favorables à la grève et qu'ils avaient déjà proposé à leurs ouvriers des indemnités de chômage. Les ouvriers, disaient les proclamations socialistes, maintenant que la bourgeoisie industrielle est avec euXy comprendront qu'ils doivent maintenir partout la grève pacifique et calme. Cependant, malgré ces excitations, la grève ne s'étendait pas. Les grèves qui éclataient compensaient avec difficulté les reprises de travail. La grande industrie wallonne seule tenait bon. Le Peuple annonçait des souscriptions et des envois d'argent. La Petite RepubliqueouYVdLiiwYvQ liste de souscription et le parti socialiste d'Allemagne avait déjàfait parvenir 12.500 francs. La grève générale des mineurs était annoncée. L'armée et la garde civique étaient gangrenées par le socialisme, affirmait-on encore, et n'allaient pas marcher.

Le 18 avril, la Chambre, sans se laisser intimider,

rejetait la prise en considération de la proposition qui instaurait le suffrage universel absolu, par 84 voix contre 64.

Une répression sanglante eut lieu àLouvain. Il y eut six morts et plusieurs blessés. Bruxelles était redevenu calme. Le travail reprenait partout, sauf dans les pays de Charleroi, du Centre et de Mons. — Les journaux libéraux, abandonnant les socialistes, conseillaient la fm de cette grève qui n'avait eu de général que le nom. — Immédiatement le Conseil général du parti socialiste adjurait « la classe ouvrière de répondre à l'attitude provocatrice du gouvernement par une marque éclatante de sagesse politique, et, pour ne point fournir de prétexte à de nouveaux massacres, de mettre un terme à la grève générale, dont le but été atteint ». — a Nulle part les ouvriers ne considéreront la reprise du travail comme une reculade, disait le Conseil général. Ils y verront le meilleur moyen de ne pas gaspiller leurs énergies et leurs forces. Ils comprendront que les défaites parlementaires n'imposent pas des efforts désespérés mais inutiles. » — Les ouvriers grévistes accueillirent mal ces conseils de prudence. A Verviers, le député M. Malempie fut hué et le délégué M. Dauvester manqua d'être lapidé. A la Louvière, à Charleroi, dans le Bori- ,nage, ces ouvertures de paix furent également mal accueillies et les délégués du Conseil général passèrent un mauvais quart dheure. Cependant il faut remarquer que sur Tordre du Conseil général la grève s'éteignit presque instantanément, et Ton ne peut s'empêcher d'admirer cette merveilleuse discipline qui lie les ouvriers socialistes à leurs chefs. — Un congrès eut lieu le 4 mai pour expliquer aux ouvriers les raisons qui avaient décidé les délégués du parti à mettre fin à la grève.

L'échec de ce mouvement populaire fut complet. Le parti socialiste n'obtint absolument rien.

Quelles furent les causes de cet échec?

Les théoriciens de la grève générale, dit M. Cyr. van Overbergh *, sont d'accord pour soutenir que trois conditions sont indispensables pour qu'une grève générale ait chance d'aboutir :

1" Il faut que l'objet, en vue duquel elle est déclarée, passionne profondément la classe ouvrière; 2" que l'opinion publique soit préparée à reconnaître la légitimité de cet objet; 3" enfin que la grève générale n'apparaisse point sous le déguisement de la violence et qu'elle soit simplement l'exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, avec un caractère de classe plus marqué.

Or, la grève belge de 1902 ne saurait satisfaire à la troisième condition indiquée. Si la grève générale, ainsi que le fait remarquer M. Jaurès, est présentée et conçue comme le prodrome et la mise en train d'une action de violence révolutionnaire, « elle provoquera d'emblée un mouvement de terreur et de réaction auquel la fraction militante du prolétariat ne suffira pointa résister ».

Enfin la grève générale de 1902 dut son insuccès à l'attitude résolue et entêtée du pouvoir. Le gouvernement et la Chambre étaient nettement décidés à ne pas accorder la moindre concession, dans la pensée que la concession accordée ne pourrait servir que de prétexte à de nouvelles revendications plus exigeantes et plus âpres.

Les socialistes étaient grisés par leurs précédents succès. Ils crurent facile d'empêcher tout d'abord par l'obstruction le vote du budget. La Chambre vota, malgré eux, des douzièmes provisoires. « Si nous cé-

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