CHAPITRE YI
Pour bien se rendre compte de la façon dont se présente une grève, il suffit de jeter les yeux sur un cahier d'usine, qui en est comme le livre de hord^ et on y lit dans toute leur naïveté les causes qui souvent donnent lieu aux grèves les plus violentes.
Prenons comme exemple la grève des usines du Creusot qui éclata le 20 septembre 1899.
Voici ce que relate le cahier de l'usine.
18 SEPTEMBRE. — Trois ouvriers ont été mis à pied pour avoir introduit du vin dans l'atelier de l'électricité, au mépris du règlement.
Le chef d'équipe Germain, qui les a fait punir, a été insulté dans l'atelier, au moment du départ, et accompagné depuis sa sortie de l'usine jusque chez lui par une bande d'ouvriers qui l'ont insulté, menacé et couvert de crachats.
19 SEPTEMBRE. — Deux jeuues gens, accusés d'avoir insulté Germain dans l'atelier, sont punis de mise à pied. Ces deux jeunes gens affirment ne pas être coupables.
20 SEPTEMBRE. — Uuc délégation d'ouvriers de l'électricité, accompagnant les deux jeunes gens, renouvelle ces réclamations auprès du chef de service M. Helmer, puis de M. Genj'. directeur général des usines. M. Geny s'entend avec 31. Helmer sur l'opportunité de lever la punition.
Un peu avant midi, M. Geny demande un supplément d'enquête sur le premier fait allégué (introduction du vin) et rédige une instruction écrite destinée à M. Helmer pour lui confirmer ses instructions verbales. Le personnel des bureaux étant, à cette
heure-là, sorti pour déjeuner, la lettre reste sur le bureau de M. Geny.
Déclaration de la grève.
A une heure de l'après-midi, à la reprise du travail, les ouvriers des ateliers de l'électricité et de l'artillerie quittent le travail. Une partie d'entre eux parcourt les autres ateliers, ordonnant au,\ ouvriers de quitter le travail. Un groupe entoure les puits de la Mine et ordonne aux mécaniciens d'extraction de faire sortir les mineurs.
Les atehers étaient complètement évacués vers trois heures et demie sans bagarres.
21 SEPTEMBRE. — Dès les premières heures du jour, l'affiche suivante est placardée sur les murs de la ville :
Syndicat des ouvriers métallurgiques et similaires des usines du Creusot.
Lors de la dernière grève, notre patron nous a accordé 25 centimes d'augmentation. Aujourd'hui, les marchandages sont diminués partout, même au-dessous des anciens prix.
Le patron nous accordait, par la parole, la liberté de conscience. Aujourd'hui, on veut nous la retirer.
Tous les jours, ce sont des provocations.
Nos réclamations sont tournées en ridicule par l'ingénieur en chef des usines ; cet homme prétend faire la police aussi bien en ville que dans l'usine. Nous ne le tolérerons pas.
Nous avons tous à cœur de réclamer au patron l'exécution des promesses faites par lui : La reconnaissance du syndicat. La liberté de conscience; nous voulons vivre enhommes libres. La suppression de la police occulte, organisée en grand depuis la dernière grève.
Le comité de la grève fait appel à la solidarité prolétarienne.
Personne ne trahira la cause si légitime que nous défendons.
Le jour même, M. Schneider arrive au Creusot.
22 SEPTEMBRE. — A neuf heures du matin, le Sous-Préfet demande à M. Schneider de recevoir une délégation de ses ouvriers accompagnée de M. Adam, secrétaire du Syndicat. M. Schneider répond qu'il est prêt à recevoir ses ouvriers, mais qu'il refuse de recevoir M. Adam, qui n'est pas ouvrier aux usines,
23 SEPTEMBRE. — Le Syndicat répond :
« Notre secrétaire dans la délégation ou pas de délégation. -— A M. Schneider de décider! »
A trois heures de l'après-midi, 3L Schneider remet au Sous- Préfet la réponse suivante :
Le Creusot, 23 septembre 1899.
Monsieur le Sous-Préfet,
Jai riionneur de vous confirmer ce que je vous ai dit tout à l'heure, en réponse à la note que vous mavez communiquée.
Je ne reviendrai pas sur la détermination que j'ai prise, dès le mois de mai, et que je vous ai rappelée hier. Je n'admets l'intervention d'aucune personne étrangère à l'usine, sauf, bien entendu, des représentants du Gouvernement, dans les rapports que j"ai avec mes ouvriers.
J'ai déclaré le 2 juin :
Que je recevrais mes ouvriers comme par le passé, sans me préoccuper de savoir s'ils étaient ou non syndiqués ;
Que je respectais leur droit de former des syndicats;
Mais que je gardais la liberté absolue de traiter directement avec mes ouvriers seuls, sans aucun intermédiaire.
Je maintiens cette déclaration, à laquelle je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.
Veuillez agréer, Monsieur le Sous-Préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Schneider.
M. Schneider dit encore au Sous-Préfet :
« Je prends acte devant vous qu'aujourd'hui, 23 septembre au soir, quatrième jour de la grève, les revendications des ouvriers ne sont pas encore en état de m'ètre soumises. Ce ne sont donc pas ces revendications qui ont déterminé la grève.
« Je suis las de cette situation et je tiens à avoir demain matin au pkis tard, et de bonne heure, la liste de ces revendications. »
A sept heures du soir, le Sous-Préfet apporte un dossier de revendications des ouvriers.
Ce dossier est divisé en trois chapitres :