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Baudot avait été délégué au congrès verrier de Marseille

Le directeur, M. Gustave Moffre, descend dans la loge du concierge et dit à cette délégation : <( Nous ne voulons plus recevoir de commissions syndicales, le Syndicat ayant été incorrect avec nous, » faisant allusion à certaines conditions fixées par la Direction et inexactement rapportées par une commission au Syndicat, quand il fut question de la casse des rebuts, au mois de mai 1895. Devant ce refus de la recevoir, la délégation demanda une suspension du travail pour le soir à 2 heures, afin d'organiser une réunion générale de tous les verriers : « Ce n'est pas à dire que nous quittons le travail, » ajoute un ouvrier.

A deux heures, tous les ouvriers se réunissent et décident une nouvelle tentative, cette fois-ci auprès M. Léonce Moffre, frère du Directeur. On lui remet, pour le Directeur, une lettre dont voici le texte :

« La Chambre syndicale des ouvriers de Carmaux, réunie en assemblée générale le 31 juillet 1895, a décidé à l'unanimité la cessation du travail, si le camarade Baudot n'était pas réintégré à l'usine. Elle a décidé en outre de vous donner le temps nécessaire pour laisser (sic) les bassins, si vous le jugiez utile. Nous vous prions de bien vouloir nous faire parvenir par écrit votre décision. »

M. Moffre ne voit dans cette demande de vider les bassins qu'un moyen de gagner du temps et de consulter M. Jaurès. Il refuse donc et il répond :

« Je vous accuse réception de votre lettre. La décision prise à l'égard de Baudot est irrévocable, et il importe peu que les bassins soient vidés. L'usine reste ouverte pour ceux qui voudront venir travailler. >•

En présence de cette lettre, la commission déclare, au nom du Syndicat, que le travail ne serait pas repris le soir à 8 heures.

Le 1" août cependant. M. Jaurès, prévenu par dépêche, est arrivé à Carmaux. Il est fort perplexe et ne cache pas ses inquiétudes sur les conséquences de cette grève déclarée à la légère. Il sait que l'industrie du verre traverse une crise pénible et qu'un stock considérable de bouteilles, dans les magasins de l'usine, peut permettre à la Direction un long chômage. Il va trouver M. Gustave Moffre : « Les ouvriers, lui dit-il, étaient prêts à se soumettre à un règlement plus sévère, mais ils se révoltaient contre la rétroactivité de ce nouveau règlement. »

Le 2 août, un vendredi, les ouvriers se réunissent et réclament l'arbitrage. Au bout de trois jours, arrive une lettre de M. Rességuier, le refusant sèchement.

Le lundi 5 août, nouvelle réunion des ouvriers, qui décident, sur les instances réitérées de M. Jaurès, de reprendre le travail en acceptant le renvoi de Baudot.

Ils se rendent donc à l'usine, où ils trouvent M. Boubal, chef de fabrication. Celui-ci venait justement de recevoir une affiche à faire placarder. Cette affiche donnait aux ouvriers le conseil quelque peu ironique d'aller chercher fortune ailleurs, alors qu'il n'y a que quelques centres verriers en France et que, dans ces quelques centres, il y avait déjà surabondance de bras inemployés.

« On ne pouvait prévoir, disait l'avis, quand ni dans quelles conditions la réouverture aurait lieu. »

M. Boubal croit devoir considérer cet avis comme non avenu, puisque les ouvriers ajcceptent les conditions patronales. « A la bonne heure, dit-il, il vaut mieux que ça se termine ainsi. » Les ouvriers, croyant toute difficulté aplanie, télégraphient à M. Rességuier :

« Nous avons décidé à l'unanimité de reprendre le travail aux conditions fixées par vous. Nous ferons vivre sur nos salaires Pelletier et Baudot. »

Et M. Rességuier répond par dépèche :

•< Toulouse, 6 août soir. — Grève ayant été déclarée sans motif, me tiens à l'affiche de ce jour. Verrons, moment venu, dans quelles conditions travail pourra reprendre. »

Dans le cours de cette malheureuse grève, les intérêts des ouvriers syndiqués furent piètrement défendus par le Comité de résistance, qui n'était composé que des membres les plus influents et les plus turbulents du Syndicat. Excité par les politiciens accourus à Carmaux et incapable dune juste appréciation des intérêts corporatifs qu'il avait charge de défendre, ce Comité ne sut que laisser les « renégats » de Rive-de-Gier venir prendre la place des malheureux que son intolérance condamnait à poursuivre la grève et à tomber dans la misère.

Lorsque M. Rességuier, sur l'invitation du gouvernement, et jugeant sans doute le temps venu, ralluma un à un ses fours, le Comité de la grève s'obstina à empêcher les ouvriers de rentrer à l'usine. A l'entendre, il ne venait du dehors que des enfants et des vieillards; on n'embauchait que des « cheminots », qui jouaient au palet pendant que les gendarmes étaient obligés de souffler eux-mêmes les bouteilles. Quand la fumée était sortie des hautes cheminées de l'usine, on avait dit que c'était une comédie, un feu de paille allumé pour effrayer les Carmausins et leur faire croire à la reprise du travail. « Ainsi, écrivait M. Jaurès, ils peuvent tant qu'ils voudront, en signe de bravade, ou

1. Voir La grève de Carmaux. Librairie académique Perrin, 1897.

pour tromper les ouvriers, faire fumer leurs fours. Les ouvriers se moquent de cette comédie; car ce quil faut à ce mauvais patron, pour triompher, ce n'est pas de la fumée, ce sont des hommes, et il n'en a pas. » Et cependant, ni M. Jaurès ni le Comité de résistance ne pouvaient ignorer, car le citoyen Vinay les avait prévenus, que Rive-de-Gier était remplie d'ouvriers verriers sans travail, dans la plus noire misère depuis de longs mois, et qui ne demandaient qu'à être embauchés, nimporte où, à n'importe quelles conditions, pour ne pas être réduits à mourir de faim.

Lorsque ces Ripagériens arrivèrent, ils trouvèrent sur toute leur route, à tous les embranchements de lignes, des délégués du Comité chargés de les faire renoncer à leur voyage. A Rive-de-Gier, à Toulouse, à Tessonnières, à Castres, à Albi, des membres influents du Syndicat avaient été envoyés, avec mission d'empêcher les convois de nouveaux embauchés darriver jusqu'à Carmaux.

J"ai vu entre autres deux Ripagériens embauchés à Carmaux. L'un, ancien secrétaire de Fédération, me disait combien les ouvriers de Carmaux avaient eu tort de laisser prendre leur place par des étrangers. Et il ajoutait : « Ah î ils n'ont pas vu quelle misère il y a à Rive-de-Gier ! — Heureusement pour nous, fit le second verrier! — Que voulez-vous, Monsieur, reprit le premier en souriant tristement, et en montrant son compagnon, à connaître la faim on devient égoïste. »

Les Ripagériens arrivés à Carmaux étaient traités de « renégats » et une feuille régionale les désignait ainsi :

« Toute cette racaille, abattue sur notre ville comme une bande de tard-venus, profite de la complaisance des autorités et de l'impunité qui la couvre, pour commettre toutes sortes de méfaits. »

Cependant ces Ripagériens regrettaient de voir leurs camarades de Carmaux ainsi abusés. Ils avaient passé, eux aussi, par ces phases d'espoirs sans fondement et de promesses menteuses. Ils demandèrent une entrevue aux Carmausins. Ce fut un député socialiste quils trouvèrent, et qui essaya de les amener eux-mêmes au parti de la grève.

Cette demande fut interprétée de la façon suivante :

« Le patron, lo préfet, le procureur, les juges, les policiers de tout acabit ont fait de leur mieux pour le succès des projets de M. Leygues. Ils continuent leurs efïorts, en se faisant aider de quelques-uns des renégats, qu'ils laissent sortir de la verrerie pour aller ici et là, dans les cafés et les domiciles privés, conseiller aux grévistes d'abandonner leurs camarades et de rentrer à l'usine, où ce bon M. Rességuier leur tend encore les bras. Les grévistes restent sourds à ces charitables sollicitations et les traitent avec le mépris qu'elles méritent. »

Au lieu de tromper ainsi les ouvriers et les empêcher de rentrer à l'usine, où des étrangers arrivaient en nombre suffisant pour faire marcher les fours, il fallait ou promettre aux ouvriers de rentrer et faire fructiiier l'idée de la verrerie aux verriers au profit de ceux que M. Rességuier chassait de son usine, ou, si Ton voulait résister jusqu'au bout, commanditer la Verrerie aux Verriers de Rive-de-Gier, qui aurait pu occuper tous les verriers sans travail de cette ville. Mais ce n'était pas au moment où cette verrerie éteignait l'un après l'autre tous ses fours, qu'il fallait défier le patron de trouver des bras inemployés. C'était là, de la part des ouvriers de Carmaux, ou plutôt de leurs chefs, une véritable folie.

On avait donc commencé par dire que le feu allumé dans les fours n'était qu'un feu de paille « pour faire de la fumée et tromper les grévistes ». Quand des « rené-

gats » arrivèrent. — et on ne pouvait nier ces arrivages, car toute la population avait les yeux anxieusement fixés sur la gare, — on prétendit que c'étaient là gens fort aptes à vider les bouteilles, mais non à les faire. Enfin, lorsqu'on vit que des bouteilles étaient réellement fabriquées, — et là encore il était difficile de nier leur embarquement à la gare, — on soutint qu'elles avaient été soufflées par les gendarmes !

]Mais voici que toutes ces explications cessent d'avoir créance. On sait qu'il y a des ouvriers à l'usine et même de bons ouvriers. La Direction fait donner les chiffres de la fabrication. Les meneurs de la grève ont alors recours aux promesses les plus illusoires. Justement, le ministère Leygues vient d'être renversé et remplacé par le ministère Bourgeois. « L'état de votre caisse, dit-on aux grévistes, vous permet de ne pas montrer d'impatience, ce dont profiteraient vos adversaires pour vous accabler. Les distributions de secours, qui vont être faites, vous permettront d'attendre que M. Rességuier se lasse de dépenser follement son argent ; cela ne saurait tarder. » Et encore : « Prenez patience quarante-huit heures, vous verrez alors effectivement si le gouvernement, qui a presque formellement promis de faire cesser la grève, est bien digne de la confiance qu'a mise en lui tout le pays républicain. »

Aussi les grévistes que l'on rencontre vous disentils textuellement : « Nous ne pouvons pas perdre; nous gagnerons ! Les anciens ouvriers rentreront dans l'usine pour en chasser les renégats. Si M. Rességuier se faisait trop tirer l'oreille, le gouvernement donnerait au Syndicat l'argent nécessaire pour créer une verrerie concurrente. »

Cependant trois fours étaient garnis de leur personnel recruté à Rive-de-Gier ; le quatrième four, al-

lumé depuis une dizaine de jours, allait être prêt à marcher, et les ouvriers de Carmaux ne se décidaient pas à rentrer. M. Sans, directeur de la Dépêche de Toulouse, prit sur lui d'avertir les grévistes abusés, du péril qui les menaçait et les convainquit de la nécessité d'arrêter la grève.

Un grand nombre des similaires était rentré à l'usine à mesure que les fours s'allumaient. Quelques verriers osèrent même braver l'interdit du Comité de résistance. Bref, lorsque les grévistes en masse déposèrent les armes, ils n'étaient plus, verriers ou similaires, que cinq cent soixante-douze, parmi lesquels quatre-vingt-douze porteurs, c'est-à-dire des enfants. Il n'y eut donc en réalité que quatre cent quatre-vingts grévistes sur la liste de ceux qui demandèrent à reprendre le travail.

INI. iNloffre leur répondit individuellement, après les avoir classés par catégories, les uns devant être immédiatement employés, les autres dans un avenir prochain, certains à une époque si indéterminée qu'on ne pouvait l'indiquer, les derniers enfin étaient froidement remerciés.

Devant le piteux désastre de cette grève qui devait finir, à entendre ^I. Jaurès, de façon triomphale, ^I. Yves Guyot écrivait dans le Siècle :

« M. Jaurès, ne pouvant nier la demande de réintégration dans la verrerie par les grévistes de Carmaux, l'explique de la manière suivante : « Et voilà pourquoi, dès hier, les ouvriers de << Carmaux, pour obliger M. Rességuier à préciser le nom et le « nombre de ceux qu'il ne veut pas reprendre, et dont la Verrerie « ouvrière sera le salut, se sont offerts tous ensemble pour la re- « prise du travail.

« C'est le plan de défense qui s'accomplit. »

« Cette dernière phrase rappelle <• la retraite en bon ordre » de si triste mémoire, mais en la dépassant de beaucoup. Les grévistes demandent à rentrer parce qu'ils sont à bout et qu'ils connaissent enfin la vanité de toutes les promesses faites par M. Jaurès et autres députés socialistes, de toutes les affirmations, répétées par eux, de la capitulation de M. Rességuier. Ils voient que le ministère Bourgeois n'a pas plus assuré leur triomphe que le ministère Ribot. Ils se résignent. « C'est le plan de dé- « fensequi s'accomplit », s'écrie M. Jaurès. C'est décidément une grande force que l'aplomb I -

Heureusement pour eux quà ce moment même une vieille dame, avare et fantasque, donnait 100.000 francs à M. Rochefort pour réaliser un rêve, que le directeur de r Intransigeant axaLii émis au courant de cette grève. — De telle sorte que l'optimisme naïf de M. Jaurès se trouvait avoir raison contre le bon sens, grâce à la fantaisie d'une vieille dame un peu folle et au concours d'un journaliste qu'il accable depuis de son mépris.

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