II. — La grève des dockers de Marseille
(Grève pour l'élévation des salaires.)
Une grève avait éclaté au mois d'août 1900 à Marseille, en pleine exposition. Le moment, pour les ouvriers du port, avait semblé merveilleusement choisi. Et, de fait, la grève n'avait pas éclaté, que les patrons réclamaient de leurs ouvriers une réponse précise. « Enfin que demandez-vous? quelles sont vos revendications? dressez, ô maîtres de nos destinées, cette liste, que nous y souscrivions sur l'heure! » Et les ouvriers, tout ahuris de leur rapide triomphe, ne savaient par où commencer la « liste des revendications ». Ils finirent par l'écrire. On chicana un instant sur une misérable question de 25 centimes. Mais
M. Flaissières,mairede Marseille, jetadans la balance le poids de sa parole. — Il conseilla aux patrons décéder pour assurer une longue durée au contrat que les deux parties allaient signer. — Etles patronsconcédèrentde payer 6 francs leurs ouvriers pour une journée qui était de neuf heures en hiver et de dix heures à partir du 1" avril.
Le i" avril suivant, les ouvriers étaient prêts à recommencer la lutte et à déchirer le contrat qu'ils avaient signé six mois plus tôt. Ladéclaration de guerre fut signifiée avant cette date. Nous allons en dire les raisons.
Les ouvriers avaient obtenu G francs. Les nourrices marseillaises qui viennent de la Toscane et d'autres régions de Tltalie — la Toscane étant pour ^Marseille ce que le Berry et le Nivernais sont pour Paris — avertirent leurs maris, leurs frères et leurs cousins de la bonne aubaine dont ils pouvaient pfofiter. Dans les plus minces hameaux de Toscane, le bruit courut qu'on gagnait 6 francs sur le port de Marseille, alors que les travaux agricoles ne rapportaient que trente sous là-bas. Les Toscans affluèrent. Et que Ton remarque bien ici que ces robustes paysans n'ont rien de la fainéantise des lazzaroni du sud de l'Italie, qu'ils sont patients, soumis, travailleurs et sobres. On les embaucha de préférence aux anciens dockers de Marseille. Et ceux-ci qui gagnaient, avec la journée de 5 francs, 25 francs par semaine, parce qu'ils étaient employés cinq jours, ne gagnèrent plus, avec la journée de 6 francs, que 18 francs, parce qu'ils ne furent plus occupés que trois jours.
La fable de « Bertrand et Raton » est toujours vraie. Les ouvriers de Marseille avaient retiré les marrons du feu pour d'autres. N'étant point organisés, ils n'a-
valent pas su profiter des bénéfices de leur victoire. ^lais affolés par leur premier succès, et ne réfléchissant qu'à une chose, c'est qu'en se mettant en grève ils avaient obtenu une augmentation '?) de salaires, ils pensèrent derechef à se mettre en grève pour obtenir de nouveaux avantages. Ils réclamèrent la journée de huit heures.
La grève fut d'autant plus facile à déclarer que les anciens ouvriers du port, qui n'étaient plus employés que trois jours par semaine, venaient néanmoins tous les matins sur les quais dans l'espoir d'être embauchés. Déçus dans leur espoir, que pouvaient-ils faire? s'attabler devant un des bars, dont chaque maison qui borde les bassins se trouve inévitablement ornée. La journée est longue, les alcools allument les cerveaux, et on cause. Les lanceurs de grève, les prédicateurs de la révolution sociale trouvent en ces réunions de dociles auditeurs. Et la grève est décidée.
Sur ce, on va trouver le maire socialiste qui assure les grévistes de son concours. Un mot de lui pourrait arrêter le mouvement. Il le désapprouve, il le dit, mais comme Lafayette à Versailles, il suit ses troupes, au lieu de leur montrer la folie de leur équipée. Sans chef, sans conseils, la grève oscillera indécise et finira lamentable par un échec.
Les ouvriers des docks sont embauchés, non point directement par la Compagnie des Docks, mais par quatre ou cinq entrepreneurs de manutentions, dont les principaux sont les Savon et les Estier, qui ont des traités avec la Compagnie. Le Dock fournit le machinisme : les grues, les Pulsom, les ascenseurs, les descenderies; les entrepreneurs fournissent la maind'œuvre.
A côté des déchargeurs de navires qui sont au nom-
bre de plusieurs milliers, dont 4.000 ou 5.000 normalement employés, se trouvent les charbonniers, au nombre d'un millier seulement, et payés de la même façon que les dockers.
Lorsqu'un père de famille désespère de son fils, il lui prédit en roulant de gros yeux : « Tu finiras sur Féchafaud !» — A Marseille, son langage change et il lui dit sur le même ton : « Tu finiras... charbonnier. » La corporation des charbonniers renferme tous les dé chets de la société. On y trouve des prêtres défroqués, des nobles tombés dans la misère, des licenciés en droit sans ambition, que sais-je encore? L"un s'appelle ou se surnomme Paris. C'est le frère d'un gros négociant de la capitale. Toute la nuit, il est saoul et il chante. Puis de temps à autre il va faire une villégiature chez son frère et, repris de la nostalgie des quais, il revient et recommence à chanter et à boire. Un autre s'appelle Lyon et ne le cède en rien à son compagnon. Bref, les charbonniers, qui ont bien l'existence la plus atroce qui soit, au milieu des poussières de charbon dans l'obscurité des cales, sont les parias de la classe ouvrière.
Lorsque les dockers se décidèrent à mettre fm à une grève dont ils comprenaient enfin l'inutilité, ils pouvaient soutenir de leurs subsides les charbonniers et leur permettre de gagner les huit heures de tra{>ail qu'ils réclamaient. Je sais, de source certaine, que ce bénéfice pouvait être obtenu par cette corporation, qui ne se renouvelle pas facilement, car peu de gens se soucient de faire cet infernal métier. Les huit heures obtenues par les charbonniers, les dockers les auraient à leur tour facilement obtenues. Or les dockers n'eurent rien de plus pressé que d'abandonner les charbonniers à leur sort, les forçant ainsi à reprendre le
travail. La cause des uns était la cause des autres. On comprend facilement que le travail repris par les dockers seuls, en l'absence des charbonniers, ne permettait pas aux navires de quitter le port, car il faut, en outre des marchandises à transporter, du charbon dans les cales pour alimenter les machines. Les dockers ne comprirent pas cela. Le manque d'organisation et l'exagération d'un égoïsme étroit furent cause de Tinsuccès des uns et des autres.
On conseilla aux ouvriers d'établir une société coopérative, qui rendrait inutile Tintervention des entrepreneurs de manutention, seconds intermédiaires entre les armateurs et les ouvriers employés à la manutention. C'est d'ailleurs là une question de haut intérêt pour la défense des intérêts professionnels, que les ouvriers pourraient ainsi défendre eux-mêmes. Ainsi les chômages pouvaient être réduits, les salaires augmentés, la vie facilitée. Mais il est évident que les patrons désirent trouver en face d'eux une organisation sérieuse, qui leur inspire confiance. Et cette organisation sérieuse semblait impossible à établir à Marseille et dans une corporation aussi flottante, aussi indéterminée que la corporation des dockers. Elle aurait dû également offrir une garantie pour sa responsabilité et cette garantie ne pouvait être assurée, la corporation n'ayant ni cohésion, ni caisse syndicale.
Alors un autre projet fut soulevé par la municipalité et en particulier par le maire M. Flaissières. Il s'agissait de racheter les docks et de les municipaliser. — Mais outre que ce projet eût été une source de tracas pour la municipalité, le revenu modeste que rapportait une affaire supérieurement dirigée ne laissait pas prévoir que l'affaire dût être excellente pour les finances municipales.
M. Flaissières fut lame de cette grève. Lorsqu'elle fut déclarée, il dit aux grévistes : « Vous auriez mieux fait de ne pas la déclarer; mais, puisque le vin est tiré... )) Il aurait pu arrêter du premier coup ce mouvement irréfléchi; il eut le tort de vouloir flatter les passions populaires, en se mettant à leur remorque.
On peut aflirmer que les principaux acteurs de cette grève désastreuse n'étaient pas exempts de toute critique.
C'est ainsi qu'un des ouvriers de la première heure de ce mouvement, M. Autheman, disparut soudain sans qu'on ait jamais su très exactement les motifs de sa fuite. — Depuis, « on ne l'a pas revu ». C'était un des membres les plus influents du parti guesdiste, et quelque temps avant la grève, il avait reçu les inspirations du grand chef de ce parti.
Tous ces mouvements économiques, alors même qu'ils seraient conseillés par des motifs justes, sombrent dans les compromissions politiciennes. Partout se retrouve le fâcheux souci du mandat parlementaire, partout ces luttes économiques sont faussées par des combinaisons, où l'intérêt individuel a beaucoup plus de fait que l'intérêt général.