Riffe, grand fusil rayé; prononcez raïfle
Il n’était plus question de protéger Fritz, mais de se défendre soi-même ; car aussitôt qu’il eut aperçu des adversaires plus dignes de sa fureur, l’éléphant oublia l’infime quadrupède qui l’avait provoqué, et se dirigea vers les trois nobles créatures qu’il voyait en face de lui, comme pour les châtier de l’insolence de leur subordonné.
Un simple coup d’œil suffit aux trois chasseurs pour voir que Fritz n’était plus l’objet de la colère du monstre. Celui-ci venait droit à eux, et arrivait au pas de charge.
Impossible à nos amis de s’entendre, de se donner un conseil; le temps manquait. Chacun devait agir suivant son instinct, et c’est là ce que firent les trois chasseurs. Karl envoya la balle de son rifle entre les défenses du solitaire, pendant que Gaspard déchargeait ses deux coups, pan, pan, dans le front du monstre. Quant à Ossaro, il avait planté sa flèche dans la trompe du colosse, et tournait déjà les talons à l’ennemi.
Karl et Gaspard en firent autant ; car il y aurait eu folie à rester une seconde de plus dans un pareil voisinage; disons même, pour être juste à l’égard d’Ossaro, que ce sont les deux autres qui se sauvèrent tout d’abord. Ils avaient tiré les premiers, et. n’avaient pas attendu pour prendre la fuite que le Shikan i leur en donnât l’exemple.
Ils se retrouvèrent tous les deux au pied d’un gros arbre, dont les branches horizontales leur permirent heureusement d’en gagner la cime avec promptitude.
Il n’y avait pas eu plus d’une seconde entre leiu’ re-
traite et celle du Shikarri; toutefois il n’en fallut pas davantage pour décider du choix de l'éléphant, et c'est Ossaro qui demeura l'objet de sa colère.
L'Hindou pensait bien à gagner l’arbre où ses deux compagnons s’étaient réfugiés; mais la trompe du pachyderme se trouvait déjà dans cette direction, et il est probable qu’il aurait été saisi avant d’avoir pu arriver aux branches supérieures. Il eut un moment d’incertitude, où le sang froid qui lui était habituel parut l’abandonner.
L’éléphant avançait toujours, fouettant l’air de sa petite queue, dirigeant vers l’Hindou sa trompe qu’il projetait en ligne droite, et où la flèche était restée. U paraissait reconnaître dans Ossaro l’individu qui lui avait planté cette brochette dans son énorme grouin, brochette dont il souffrait bien plus que des balles qui étaient venues s’aplatir sur son crâne, et qui lui faisait prendre l’archer pour sa première victime.
Il n’est pas au monde de situation plus pérüleuse que celle où était alors Ossaro. Le danger était si pressant que Karl et Gaspard, relativement en sûreté, poussèrent un cri simultané, croyant bien que leur pauvre ami était mort.
L’Hindou semblait affolé par l’imminence du péril; toutefois son égarement fut de courte durée : l’instant de comprendre qu’il ne pouvait pas gagner l’arbre sauveur. Dès qu’il en eut la certitude, il retrouva toute sa présence d’esprit, et il courut dans une direction contraire.
Où allait-il donc? du côté de l’obélisque?
Précisément; celui-ci, par bonheur, se trouvait à dix
pas tout au plus. L’Hindou le rejoignit en quatre ou cinq bonds ; il jeta au loin ses armes inutiles, s’accrocha aux saillies du roc, et arriva au faîte avec la légèreté d’un écureuil.
C’était l’occasion ou jamais, de faire preuve d’agilité; une seconde de plus, une demi- seconde, et il était trop tard.
Ossaro n’avait pas atteint le sommet du pilier, que l’espèce de doigt qui est au bout de la trompe de l’éléphant le prenait par la tunique, et l’aurait fait descendre plus vite qu’il n’était monté si l’élofle du vêtement avait été plus solide.
Mais le calicot dont la tunique était faite, usé par le temps, le soleil et le grand air, céda au moindre effort ; et bien qu’il y perdit un coin de sa chemise, et qu’une partie de lui-même fut dénudée, Ossaro n’en eut pas moins la satisfaction d’arriver sain et sauf en haut de la pyramide, grâce au peu de résistance qu’avait offert ladite chemise.