INTERRUPTION
Bien que sous l’empire d’une crainte salutaire nos explorateurs fussent partis de la cabane en se promettant d’agir avec prudence, la joie qu’ils éprouvèrent de leur découverte effaça de leur esprit jusqu’au souvenir de l’éléphant. Ils n’apercevaient que la falaise, ne pensaient qu’à leurs échelles, au moyen de les construire, de les hisser de corniche en corniche; et se voyant déjà au but de leurs efforts , ils parlaient d’une voix qui s’animait de plus en plus.
Juste au moment où le Shikarri descendait de son monolithe, après y être resté quelques minutes. Fritz qui allait et venait parmi les arbres, poussa des cris horribles, pareils à ceux qu’il avait jetés à l’approche de l’éléphant. Sa voix exprimait la terreur, et la pensée du solitaire revint à nos amis. Ils se tournèrent du côté d’où venaient les aboiements, et d’un commun accord, tous les trois saisirent leurs ^armes : Karl sou
rifle Gaspard son fusil à deux coups, et le Shikarri son arc et ses flèches.
Inutile de dire qu’un certain effroi était peint sur leurs visages, et que cet effroi devint plus grand lorsque Fritz, venant à déboucher, se dirigea vers son maître en courant à perdre haleine et la queue entre les jambes. 11 poussait en outre des hurlements qui témoignaient de sa frayeur; et pour inspirer à cette vaillante bête une pareille crainte, il fallait qu’il eût rencontré un ennemi bien puissant.
Les trois explorateurs en eurent bientôt la preuve; car à peine le chien était-il sorti du bois, qu’apparut un objet cylindrique, ayant la forme d’une trompette, et qui, d’une teinte grise lavée de bleu, s’avançait entre deux croissants jaunâtres semblables à de grandes cornes d’ivoire. Derrière ces cornes était une paire d’oreilles qu’on aurait prises pour deux battants de gros cuir; et par delà ces oreilles venait le cofi're massif d’un énorme éléphant. Écrasant tout sur son passage, le monstre se dégagea bientôt du fourré et traversa la bande pierreuse, en sonnant delà trompe à mesure qu’il avançait. Il suivait Fritz en ligne directe, du moins autant que le permettait la nature des lieux ; et selon toute évidence, la vue du chien l’avait mis en fureur.
Nous avons dit qu’en sortant du bois, le malheureux Fritz accourait vers ses maîtres. Or, puisque la bête furieuse le suivait, c’était du côté de nos amis qu’avançait l’éléphant.