CHAPITRE X
SUR l/OBÉLISQUE.
Le Shikarri était donc au sommet^de l’oliélisque ; mais il était loin de s’y trouver en sûreté : l’implacable éléphant ne semblait pas renoncer à l’espoir de l’y saisir, au contraire. La déception qu’il venait d’éprouver, la déchirure de la tunique de son ennemi l’avait exaspéré. Il jeta avec rage le morceau d’étoffe qui lui était resté au bout de la trompe, se mit sur les pieds de dé'rrière, et appuya ceux de devant contre la paroi du rocher.
On aurait dit qu’il voulait escalader l’obélisque ; et il l’aurait fait très-certainement si la clios# avait été possible. Vous voyez que le shikarri n’était pas hors de danger. Non-seulement l’éléphant était dressé; mais sa trompe qu’il tendait avec énergie, finissait par atteindre à quinze centimètres des pieds de l’Hindou.
Celui-ci était immobile comme une statue , sans en avoir toutefois la sérénité. La consternation était peinte sur son visage, et cela n’a rien d’étonnant. Il se disait
avec raison que si l’effroyable bête, en s’étirant, parvenait à gagner quelques pouces , il serait balayé de son piédestal comme une mouche.
C’était dans une pareille attente qu’il regardait le monstre faire de nouveaux efforts pour arriver jusqu’à lui. L'éléphant y déployait non moins de sagacité que de persévérance. Après s’être dressé de toute sa hauteur, après s’être rais littéralement sur la pointe des sabots, ne se trouvant pas d’une' taille suffisante , il était retombé sur ses pieds, et au bout de quelques minutes, s’était dressé de nouveau en s'efforçant d’atteindre h une plus grande élévation.
Il renouvela plusieurs fois ses tentatives, essayant d'arriver à son but en changeant de côté, comme s’il avait eu l’espoir de trouver dans les inégalités du sol un point qui lui donnât les quelques pouces dont il avait besoin pour saisir sa victime.
Heureusement pour Ossaro, l'éléphant avait gagné de prime abord l’endroit le plus élevé qu’il pût atteindre, et malgré tous les essais qu’il fit ensuite, il ne parvint qu’à effleurer le bord de la petite plate-forme où posait le Shikarri.
Il ne pouvait pas arriver plus haut ; l’Hindou commençait à le comprendre; et il aureiit fini par se rassurer complètement sans une circonstance qui renouvelait toutes ses craintes. La petite plate-forme qui lui servait de piédestal n’avait pas un pied de diamètre, et il lui devenait très-difficile de se tenir en équilibre sur un espace aussi étroit. S’il avait été par terre il n’y aurait pas songé; mais à plus de vingt pieds de hauteur la
chose ëtait différente; et avec l’ébranlement nerveux que lui causait l’effroyable danger qui le menaçait, le pauvre homme avait toutes les peines du monde à garder son équilibre.
Néanmoins Ossaro, bien qu’il fût Hindou, possédait un grand courage. Ayant passé à la chasse la plus grande partie de son existence, il avait souvent risqué sa vie, et s’était habitué à voir la mort de près. Eùt-il été poltron, ou seulement moins accoutumé à de semblables périls, notre Shikarri, pris de vertige , serait probablement tombé sur les épaules du monstre qui cherchait à l’exterminer.
Avec toute sa bravoure c’était cependant tout ce qu’il pouvait faire que de rester sur sa colonne. Malheureusement il avait dû quitter sa lance pour gravir le rocher , sans quoi elle lui aurait servi de support. Il tira le couteau qu’il portait à la ceinture ; non pas qu’il pût en faire usage contre l’éléphant, mais avec l’intention de l’employer comme balancier. A vrai dire, il se serait taillé avec joie une ou deux grillades dans la trompe de l’affreuse bête ; mais il n’osait pas se baisser; le moindre mouvement pouvait le précipiter du haut de son obélisque et avoir les plus tristes conséquences.
La seule chose qu’il eût à faire était de garder l’attitude qu’il avait prise; il en était convaincu; et se raidissant contre l’émotion qu’il éprouvait, il demeura droit et ferme comme une statue de bronze.