‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 12 sur 62 · CHUTE INÉVITABLE · texte numérisé non relu

CHUTE INÉVITABLE

.11 y avait déjà plusieurs minutes qu'Ossaro était sur son monolithe ; il y conservait la même pose ; et l’éléphant, de son côté, persistait dans ses efforts pour arriver jusqu’à lui.

Peu éloignés de la scène, Karl et Gaspard, installés dans l’arbre où ils avaient trouvé asile, ne perdaient rien de ce qui se passait entre les deux antagonistes. A part le danger qui l’accompagnait, la position du Shikarri était assez étrange pour exciter les rires du plus jeune des deux frères. Mais le péril était si évident que, bien loin de songer à s’égayer de cette horrible situation, les deux chasseurs en attendaient la fin avec angoisse .

Il leur avait fallu, ainsi qu’à l’Hindou, jeter leurs armes pour atteindre la branche où ils étaient alors, et n’ayant pas de moyens d’attaque, ni l’un ni l’autre ne pouvait secourir l’assiégé.

Karl surtout déplorait son impuissance. Quelle que fût l’anxiété de son frère, la sienne était encore plus vive Non pas qu’il eût pour Ossaro plus d’affection que Gaspard, et que si l’éléphant avait tué l’Hindou il eût pleuré celui-ci avec plus d’amertume; c’était tout bonnement parce qu’il comprenait mieux le péril.

Après avoir observé pendant quelques minutes les efforts du monstre, Gaspard avait très-bien vu que l’éléphant ne pourrait pas atteindre Ossaro tant que celui-ci resterait au même endroit. Son frère n’en était pas moins convaincu ; et tous les deux ne cessaient de crier à leur ami qu’il n’avait rien à craindre.

Mais Karl observa bientôt une particularité qui échappait à Gaspard ; et c’était là ce qui augmentait ses appréhensions. Il avait remarqué à diverses reprises que chaque fois que l’éléphant se dressait contre le pilier, celui-ci éprouvait une légère secousse. L’Hindou s’en était aperçu avant lui, et s’en inquiétait d’autant plus que cette circonstance augmentait la difficulté qu’il avait déjà à conserver son aplomb.

A la lin Gaspard lui-mème remarqua l’oscillation du roc. Toutefois, il y attacha peu d’importance en voyant que le Shikarri n’en restait pas moins ferme à sa place.

Mais c’étmt moins la crainte de voir Ossaro perdre l’équilibre qui tourmentait le chasseur de plantes, que les déductions qu’il tirait du fait en lui-même ; et ces déductions ne se présentaient pas à son frère dont l’esprit était moins sérieux.

Quelles étaient donc ces pensées que l’ébranlement du roc suggérait au botaniste?

Le dialogue suivant qu’il eut avec son frère va nous l’apprendre.

« Si le roc allait tomber ! s’écria-t-il tout à coup.

— Tomber! répondit Gaspard, oh ! non, je t’assure qu’il tient bien. On le voit, il est vrai, s’ébranler quand l’éléphant s’y appuie en sautant ; mais si peu, si peu! il n’y a pas de danger, va, sois tranquille.

— Au contraire, répondit Karl, j’y vois beaucoup de danger; il n’e.xistera pas tant que la bête agira comme à présent; mais elle peut faire autre chose. Ces animaux-là sont d’une sagacité merveilleuse ; que le nôtre vienne à s’apercevoir que le rocher s’ébranle, chaque fois qu’il s’y appuie, une nouvelle idée lui germera dans la tète, et alors tout sera fini pour Ossaro.

— Ah! je comprends, dit Gaspard. Tu as raison, le danger est réel; mais que faire pour le prévenir! Si nous pouvions tirer sur la bête ! En supposant qu’elle n’en mourût pas, cela suffirait à la détourner d’Ossaro qui échapperait ainsi au danger dont tu parles. Ne pouvons-nous pas aller chercher nos fusils? qui nous en empêche? L’éléphant est trop occupé pour faire attention à nous.

— Tu as là une bonne idée, Gaspard !

— Eh! bien, exécutons-la. Je vais descendre, tu me suivras jusqu’à la dernière branche où lu t’arrêteras; j’irai prendre les fusils, et je te les passerai l’un après l’autre. Courage Ossaro, n’aie pas peur, ajouta Gaspard ; nous allons lui chatouiller le cuir avec quelques onces de plomb, et il te quittera immédiatement. »

En disant ces mots Gaspard, suivi de son frère, se

mit à descendre de branche en branche avec rapidité. Il avait gagné la dernière, et Karl se trouvait immédiatement au-dessus de lui, quand un fracas épouvantable, auquel se mêla un cri perçant, arrêta la descente des deux frères, et leur fit jeter les yeux du côté de l’obélisque.

Il avait suffi de l’instant bien court où tous les deux avaient le dos tourné pour changer complètement la scène. Au lieu d’une colonne de vingt pieds de hauteur on n’apercevait qu’une masse de branches, plus ou moins brisées, où s’appuyait l’extrémité de ladite colonne, dont la position actuelle était presque horizontale. A sa base, et sur le point de compléter sa culbute, l'éléphant battait l’air de ses quatre pieds énormes, et faisait d’incroyables efforts pour se remettre sur ses jambes.

Quant à Ossaro, on ne le voyait nulle part. .

Ce que le botaniste avait prévu était arrivé. L’éléphant comprenant qu’il lui serait impossible d’atteindre le Shikarri, et sentant que le pilier s’ébranlait, avait fini par se remettre sur ses quatre jambes; plaçant alors contre le rocher sa forte épaule, chargée du poids énorme de tout son corps, il avait envoyé l’obélisque au milieu d’un châtaignier voisin, qui, cédant sous le choc, s’était brisé avec un fracas épouvantable.

De son côté , l’éléphant qui s’attendait à éprouver plus de résistance, avait perdu l’équilibre par la puissance même de l’effort qu’il avait fait.

Bref, des quatre objets qui composaient le tableau : rocher , bipède , quadrupède et châtaignier , pas un

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L'élépbant battait l'air de ses quatre pieds énormes. (Page iti.j

n’ avait gardé sa position ; car il est superflu de vous dire qu’Ossaro avait suivi l’obélisque dans sa chute.

Mais qu'était-il devenu?

C’est précisément la question que se faisaient Karl et Gaspard.

« Il se sera tué, dit celui-ci, j’en ai bien peur. »

Le botaniste garda le silence; et pourtant la réflexion de Gaspard ne demeura pas sans réponse. Elle venait à peine de sortir des lèvres du jeune homme qu’une voix partie des branches du châtaignier s’écria gaiement ;

«Non, jeunes sahibs; moi, pas tué le moins du monde; pas même avoir de mal. Que je puisse seulement échapper à la bête, et je me porterai mieux que jamais ; il ne s’agit que de courir. »

Au même instant l’Hindou émergea des branches sous lesquelles il était enseveli, et prenant ses jambes à son cou, il se précipita vers l’arbre qui servait d’asile aux deux frères.

L’éléphant n’était pas encore sur pied, que déjà Ossaro avait gagné les branches supérieures où il n’avait plus rien à craindre, et où Karl et Gaspard, ne pensant plus à leurs fusils, avaient regagné leur ancien poste.

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