CHAPITRE XII
MANËOE.
L’arbre où s’étaient réfugiés les trois chasseurs était d’un volume à braver l’éléphant le plus vigoureux; et non-seulement le solitaire n’y était pas à redouter, quelle que fût sa fureur; mais de cet asile inexpugnable on pouvait suivre tous les mouvements de l’ennemi.
Le seul de la bande qui eût à craindre le voisinage de l’effroyable trompe , c’était Fritz ; mais averti des mauvais desseins de la terrible bête, il se tenait sur ses gardes, et possédait assez de prudence et de vitesse pour échapper aux coups du monstre.
Quant à celui-ci, une fois réinstallé sur ses jambes, il s’éventa pendant un instant avec ses grandes oreilles, ne sachant trop ce qu’il voulait faire , et comme abasourdi par l’accident qui venait de lui arriver.
Néanmoins il ne resta pas longtemps dans cette paisible attitude. La flèche, qui lui était plantée dans la chair vive, le ramenait à ses projets de vengeance.
Tout à coup relevant la queue, et poussant un cri de guerre, il se précipita vers le châtaignier dont la cîme couvrait le sol, et y plongea sa trompe. Il en écarta les branches et les prit une à une, comme pour y trouver quelque chose : c’était Ossaro qui était l’objet de ses recherches.
Lorsqu’il eut fouillé l’amas de branchages pendant quelque temps, il y renonça, releva la tète et regarda autour de lui. Évidemment il était intrigué, et se demandait qu’était devenu son homme. Il ne l’avait pas vu s’enfuir, puisque la retraite du Shikarri avait eu lieu pendant qu’il était sur le dos et cherchait à se relever.
Sur ces entrefaites, il arriva que Fritz apparut au pied de l’arbre où ses maîtres, dont il enviait la position, avaient trouvé un refuge.
Il n’en fallait pas davantage pour exaspérer l’éléphant. C’était Fritz qui, le premier, avait troublé son repos en approchant de sa retraite, et l’avait attiré dans cet endroit perfide où pleuvaient les balles et les flèches. A la vue du chien, le solitaire eut donc un redoublement de fureur, et, dressant la queue, il fondit avec rage vers son premier ennemi.
C’eût été un S6inglier, même un taureau, que Fritz aurait tenu ferme, ce n’est pas douteux, ou bien aurait seulement fait un bond de côté pour éluder l’attaque et prendre l’offensive à son tour.
Mais en face d’un animal aussi gros qu’une maison, et qui, par suite de votre origine lointaine, vous est à peu près inconnu; en face d’un monstre d’up aspect terrible, pourvu des armes les plus formidables, et qui,
entre d’énormes défenses, porte un nez mobile et prenant, d’une longueur démesurée, il est naturel de s’enfuir ; et le blason du brave limier n’en fut pas terni.
Toujours est-il que Fritz décampa, et si bien qu’en vingt secondes il fut hors de vue, non-seulement des trois chasseurs, mais encore du solitaire.
Après avoir fait quelques pas, ayant compris que suivant toute probabilité il serait inutile d’aller plus loin, l’éléphant abandonna sa poursuite.
Lorsque les trois chasseurs l’avaient vu s’éloigner sur les traces de Fritz, chacun d’eux avait espéré qu'il s’en irait à une assez grande distance pour leur donner le temps de descendre de leur arbre, et de gagner un autre endroit.
Mais leur espoir devait être déçu. Lorsque l’éléphant eut renoncé à courir après le chien, il revint sur ses pas, et s’arrêta au lieu même d’où il était parti. Il se rapprocha de l’arbre tombé, en fouilla de nouveau les bran- (^hes avec la pointe de sa trompe, et se mit à décrire autour du pilieV abattu des cercles aussi réguliers que s’il avait été dans un manège, ou qu’ayant à paraître sur un théâtre, il eût répété son rôle.
Il continua cette marche circulaire pendant plus d’une heure ; parfois il s’arrêtait pour lancer un cri aigu ; mais en général il gardait un morne silence.
De temps à autre il jetait les yeux vers les branches du châtaignier, comme s’il avait encore soupçonné que l’individu qui lui avait envoyé cette flèche devait être caché là. Une ou deux fois même il revint y fouiller, persuadé qu’il était du fait ; et malgré l’inutilité de ses
recherches, il n’en guetta pas moins cet épais branchage, de peur que l’ennemi ne lui échappât.
Du reste, il y avait longtemps que la flèche ne le blessait plus ; il l’avait arrachée en mettant son pied sur la tige du fer et en relevant sa trompe.
Pour en revenir à Fritz, il n’était pas bien loin : c’est à la lisière du bois qu’il se trouvait ; mais il s’était rasé de si près que l’éléphant ne le voyait pas.
Quant à nos amis, toujours perchés dans leur arbre, ils commençaient à trouver le temps un peu long, et se demandaient le moyen de recouvrer leur liberté.
Gaspard et Ossaro parlaient encore d’aller ramasser les fusils ; mais Karl jugeait l’opération trop dangereuse. Il n’y avait pas vingt yards entre leur perchoir et l’endroit où gisait le pilier abattu ; et l’éléphant, qui était sur le qui-vive, les aurait découverts s’ils avaient quitté leur asile.
En dépit de sa masse, le colosse, dont l’allure paraissait pleine de lenteur, n’en était pas moins capable d’arriver au pas, tout aussi vite qu’un bon cheval au galop; et s’il avait vu nos trois amis opérant leur descente , les pauvres garçons auraient eu peu de chances de lui échapper.
Leur vue d’ailleurs, en supposant qu’ils aient pu remonter sur l’arbre, aurait sans aucun doute rallumé la fureur du monstre, et prolongé le séjour qu’il faisait dans leur voisinage.
Autre chose, en outre, les condamnait à prendre patience ; ils avaient sur eux peu de munitions ; l’article devenait rare, et la prudence leur recommandait à cet
égard une stricte économie. Le botaniste n’avait plus que deux charges de poudre ; Gaspard n’était pas mieux pourvu. En supposant qu’ils atteignissent leur but, ils pouvaient fort bien ne pas tuer un animal, qui s’éloigne parfois avec une vingtaine de balles sous la ceinture, et n’en triomphe pas moins du chasseur. Ils n’auraient pu qu’exaspérer la bête, et lui faire prolonger indéfiniment une promenade déjà beaucoup trop longue.
C’était un vieux mâle, ainsi qu’on le voyait à ses défenses ; le Shikarri l’avait déclaré depuis longtemps. Il n’y avait donc pas d’animal plus dangereux. Nos amis ne pouvaient être en sûreté qu’après sa mort; ils ne l’ignoraient pas; mais ils savaient aussi que pour le détruire, il leur fallait attendre une occasion favorable, sous peine de manquer l’entreprise, et de compromettre leur existence.
Par tous ces motifs ils résolurent de demeurer tranquillement sur leur perchoir, et d’attendre la fin du curieux manège dont le solitaire leur donnait le spectacle.