UN NID CURIEUX
L’Hindou n’avait pas achevé sa phrase, que la corne se renfonça dans l’arbre, ne laissant, comme la fois précédente, qu’une ouverture d’une faible dimension, et qui paraissait être l’orifice d’une assez grande cavité. De même que son frère, Karl vit ce mouvement avec une extrême surprise.
Quant à Gaspard, que la chose étonnait moins puisqu’il l’avait déjà remarquée, il se retourna vers le Shikarri et lui demanda ce qu’il voulait dire ;
« Est-ce un nid d’oiseau? ajouta-t-il.
— Oui, Sahib, répondit l’Hindou.
— C’est très-curieux, reprit Gaspard à qui cette explication ne paraissait pas suffisante. Je vois bien quelque chose qui ressemble à un morceau de corne , ou plutôt d’ivoire; cela peut être un bec; mais je ne vois pas d’oiseau, et n’aperçois pas de nid.
— Le nid est creusé dans l’arbre, répliqua l’Hindou,
et l’oiseau est dans le nid , précisément derrière son Lee, ainsi qu’il arrive toujours.
— Bah ! s’écria Gaspard, il y a un oiseau dans ce trou d’où je vois sortir ce machin blanc? C’est impossible; tu vois bien que le trou est exactement rempli par le machin; si vraiment c’était le bec d’un oiseau, il faudrait que celui-ci n’eût pas le corps plus gros que son bec, et cela ne s’est jamais vu ; sans cela comment aurait-il fait pour entrer? car je ne vois pas d’autre ouverture. Mais j’y pense, c’est peut-être un toucan; j’ai entendu dire qu’il y avait des oiseaux de cette famille-là dont le corps passait dans tous les endroits où leur bec pouvait s’introduire. Est-ce un toncan, Ossaro? »
L’Hindou n’en savait rien; il ignorait même jusqu’au nom qui venait d’être proféré. Ses connaissances en ornithologie se bornaient aux oiseaux du Bengale ; et le toucan ne se trouve qu’en Amérique. Tout ce qu’il pouvait dire c’est ([ue l’oiseau en question était nommé calao par les Européens, et qu’il l’avait entendu appeler quelquefois l’oiseau-rhinocéros. Il ajoutait que ce calao était de la dimension d’une oie; et que si volumineux que parût être son bec, il était bien moins gros que son corps.
« Et il a son nid dans l’intérieur de l’arbre? demanda Gaspard en désignant la petite ouverture qui n’avait pas plus de huit centimètres de large.
— J'en SUIS sûr, répondit l’Hindou.
— Certes il y a là un être vivant, puisque je le vois bouger, reprit Gaspard; mais s’il est aussi gros qu’une oie, m’expliqueras-tu de quelle façon il est entré et
comment il pourra sortir. Il faut qu’il y ait de l’autre côté de l’arbre une issue beaucoup plus grande.
— Non, Sahib, affirma le Shikarri; l’ouverture que vous voyez est la seule qu’il y ait au nid du calao.
— Bravo, fidèle Ossy! répliqua Gaspard. Suivant tes propres paroles, un oiseau de la grosseur d’une oie peut aller et venir par ce petit trou. Mais un moineau aurait de la peine à s’y fourrer.
— Le calao, reprit l’Hindou, n’a pas besoin d’y passer ; il restera dans l’arbre jusqu’au moment où la couvée sortira du nid.
— De mieux en mieux, s’écria Gaspard. L’histoire est trop jolie pour être vraie ; tu ne supposes pas que je vais y mordre. Si le calao reste dans l’arbre, il faut qu’il y soit entré ; et s’il doit en sortir, est-ce la nichée qui l’y aidera? comment d’ailleurs les jeunes calaos feront-ils eux-mêmes? car je suppose qu’ils ne partiront du nid que lorsqu’ils seront déjà grands. Allons! bon Ossaro, pas de plaisanterie, dis-moi la chose, et fais-le sans ambage. »
Ainsi mis en demeure de s’expliquer, l’Hindou prit la parole en ces termes :
« Lorsque, dit-il, le calao est sur le point d’avoir des petits, il choisit un arbre qui lui convienne, c’est-à-dire offrant une cavité assez grande pour qu’il puisse s’y établir, et y loger sa couvée.
« Dès que le berceau est construit, et que la ponte est achevée, la femelle ne sort plus ; elle reste à la maison, non-seulement jusqu’à l’éclosion des œufs, mais bien après la naissance des petits. En somme, elle attend
pour partir que la nichée ait des ailes, et soit dans le cas de pourvoir à ses besoins.
• Or, pendant ce temps-là, une foule d’ennemis pourraient l’assaillir ; elle aurait à craindre les fouines, les belettes, les ichneumons, un tas de vermine pareille; il faut donc la protéger contre les maraudeurs ; et pour y arriver le mâle a recours à un expédient qui prouve chez lui une sagacité merveilleuse.
« Aussitôt que sa femelle est installée sur ses œufs, le calao devient maçon. A l’aide de son grand bec, dont les mandibules lui servent de truelle, après avoir fait l’office d’auge à mortier, il ferme l’entrée du nid par un mur, où il ne laisse qu’un trou juste assez grand pour livrer passage au bec de la recluse.
« Cette muraille est faite avec de la terre a^lutinée, ou de la vase qu’il se procure dans un marais, un cours d’eau, un étang du voisinage; bref, sa bâtisse est du même genre que celle de l’hirondelle.
« Une fois séchée, cette cloison devient extrêmement dure, et défie les attaques des maraudeurs, qu’il s’agisse d’un oiseau ou d’un quadrupède. L’ouverture, ellemême, étant close par le bec de la couveuse qui se projette au dehors, il n’y a pas moyen qu’un serpent puisse se glisser dans le nid ; et la femelle n’ayant plus rien à craindre, se livre tranquillement aux soins de l’incubation.
— Gomment, s’écria Gaspard, la pauvre bête demeure ainsi, pendant plusieurs semaines, sans bouger, sans prendre l’air ! Mais il faut bien qu’elle mange ; où trouvet-elle sa nourriture ? »
Gaspard achevait à peine sa question, et l’Hindou n’a-
vait pas eu le temps de lui répondre, lorsqu’un bruit particulier, qui semblait venir d’en haut, résonna subitement. D’une grande violence, ce bruit était fait pour inspirer de la terreur à ceux qui ne l’avaient jamais entendu, ou qui en ignoraient la cause. Figurezvous une espèce de claquement, ou plutôt une série de coups rapides ayant de l’analogie avec les grondements de la tempête.
Il en résulta qu’au lieu de répondre à Gaspard, l’Hindou, qui savait quel était ce bruit, dit tout simplement ;
« Attendez un peu, jeune Sabib ; voici le calao ; il va vous apprendre comment se nourrit sa femelle. »
Au même instant la cause du bruit qu’on entendait se révéla aux yeux de Gaspard ; un grand oiseau, qui en était certainement l’auteur, passa en donnant de vigoureux coups d’aile, et se dirigea vers l’arbre où le nid était renfermé.
Il se percha sur le moignon d’une branche, ou plutôt sur un nœud en forme d’éperon qui s’avançait au-dessous du nid.
L’Hindou n’eut pas besoin de dire à Gaspard que l’arrivant était le mâle de la recluse. Il était facile de reconnaître dans l’énorme bec de cet oiseau la pointe qui passait par le trou de la muraille ; et la singulière protubérance qui surmontait la mandibule supérieure, où elle formait une espèce de casque ayant plusieurs pouces de long , justifiait le nom de rhinocéros que le Shikarri avait donné à cette espèce de calao.