I,E CALAO
Bien qu’il ne l’eût jamais rencontré vivant, Karl avait eu plusieurs fois l’occasion de voir cet oiseau dans les galeries d’histoire naturelle, aussi le reconnut-il aisément. Il alla même jusqu’à dire quelle eh était l’espèce; car il y a plusieurs sortes de calaos, hien qu’ils ne forment qu’une seule famille, qui est celle des bucéros.
Le Shikarri ne s’était pas trompé ; l’oiseau qui s’offrait aux regards de nos chasseurs était précisément le calao-rhinocéros. On le nomme aussi topaou, et quelquefois on l’appelle corbeau-indien , en raison d’une certaine ressemblance avec le corbeau vulgaire, dont il a un peu la forme, et surtout les habitudes.
Ossaro n’avait rien exagéré à l’égard de la taille et de la grosseur; au contraire il avait été modéré dans son estime. Le rhinocéros, dont il est question, paraissait plus grand qu’une oie, ou même qu’un jars ; il mesurait au moins trois pieds, à partir de la queue jusqu’à la
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pointe du bec ; il est vrai que ce dernier avait à lui seul près du tiers de cette longueur.
Vêtu de noir sur le dos, il avait le dessous du corps d’un blanc jaunâtre, et là queue d’un blanc pur rehaussé, vers le milieu des pennes, d’une large bande de la couleur du manteau. Son bec, de même que celui de la femelle, était d’un blanc tirant sur le jaune, et lavé de rouge à la naissance de la mandibule supérieure, tandis que la protubérance en forme de casque était variée de blanc et de noir.
Bien que cet oiseau curieux soit natif de l’Inde, où l’on en trouve plusieurs espèces, il y est assez rare ; et le Shikarri avait débité à peu près tout ce qu’il savait sur son compte.
Le botaniste aurait pu en dire beaucoup plus long sur les mœurs des calaos en général , et sur leurs différents genres; il l’aurait certainement’ fait dans toute autre circonstance ; mais dans la situation où ils se trouvaient alors, assiégés qu’ils étaient par un éléphant irrité, Karl ne se sentait pas d’humeur à faire un cours d’histoire naturelle.
Autrement il n’aurait pas manqué d’apprendre à Gaspard, et en même temps au Shikarri, que les ornithologistes n’ont pas toujours été d’accord sur la place que doivent occuper les bucéros. Plusieurs d’entre eux les ont rangés parmi les toucans, tandis que pour d’autres ils sont de la famille des corbeaux.
Leur énorme bec, sans proportion avec le corps, n’est pas le seul point de ressemblance qu’üs aient avec les premiers. De même que les toucans, ils jet-
tent leur proie en l'air, afin de la saisir et de l’avaler au moment où elle retombe; mais ils n’ont pas comme eux la faculté de gravir les arbres ; d’où il résulte qu’on ne peut pas les mettre avec les scansoripèdes ou grimpeurs.
On a dit que le calao était omnivore, ce qui le rapprocherait des corbeaux ; mais nous avons établi dans les pages précédentes qu’il y a plusieurs espèces de bucéros, et les mœurs de ces différentes espèces, confondues par la plupart des auteurs, sont fort loin d’être les mêmes.
Il y a des bucéros en Afrique, il y en a dans l’Inde et dans les îles voisines; enfin la Nouvelle-Guinée en compte une ou deux espèces que l’on ne trouve pas ailleurs.
Tous ces calaos diffèrent entre eux non-seulement par la taille, le costume, la forme du bec, la protubérance qui le caVactérise ; mais encore par leur genre de nourriture.
Ceux d’Afrique par exemple, et une espèce de l’Asie, peut-être plusieurs de cette partie du monde , sont essentiellement carnivores*. Il en est même qui se repaissent de charognes. Ce sont des oiseaux répugnants dont la chair et les plumes ont l’odeur repoussante de celles des vautours.
D’autre part il y a dans les îles de la mer des Indes,
1. Nécessairement carnivores dans les parties arides de l'Afrique où la végétation est rare, et disparaît à certaines épo'iues de l’année, les calaos s'y nourrissent de fruits dans les endroits fertiles; ainsi au Natal, \e calao -buccinateur est essentiellement frugivore,
{Note du traducteur.)
principalement aux Moluquee, une espèce de calao dont la muscade est la seule nourriture, ce qui lui donne un lumet exquis, et le fait rechercher des plus fins mangeurs de l’extrême Oiient.
A une certaine époque, le bec de ces muscadivores présente des cannelures irrégulières plus ou moins prononcées. Les Hollandais qui habitent les Moluques, ayant observé qu’on ne trouvait ces rides que chez les vieux bucéros, ont pensé qu’elles indiquaient l’âge de l’oiseau, à raison d’une par an ; et c’est pour cela qu’ils ont nommé leur calao yervogel, c’est-à-dire Voiseau à Cannée
Karl, ainsi que je l’ai dit plus haut, n’ignorait aucun de ces détails; mais il ne songeait pas à en instruire ses compagnons.
Oubliant le solitaire qui poursuivait son manège, il était, ainsi que Gaspard , beaucoup trop intéressé par les allures du calao pour s’en distraire un instant. Évidemment celui-ci n’était pas frugivore ; car il lui sortait du bec un objet cylindrique, et d’une assez grande longueur, qui n’était autre chose que le cadavre d’un serpent. Les trois chasseurs le virent d’une manière positive.
1 . Chez les calaos la dimension du bec est acquise aux déjwns de la solidité; il a fallu que ce bec énorme fût poreux et mince pour que son poids n’excéuàl point les forces de l’oiseau. Or, ces mandibules fragiles portent des dentelures qui se brisent à la longue en mangeant des muscades; mais le bord de ces mandibules repousse; et les cannelures du yervogel ne sont que les cicatrices de ces dents fracturées et renouvelées. U est tout simple qu’elles ne s’observent que chez les vieux calaos; mais leur apparition n’a rien de périodique. (Note du traducteur.)
La femelle également n’était pas habituée à un régime végétal; car il était certain, d’après les manœuvres du mâle, que le tronçon de reptile lui était destiné.
La preuve ne s’en fit pas attendre. A peinp le pourvoyeur se fut-il perché sur le nœud du platane, qu’imprimant à sa tête une vive secousse, il jeta en l’air le bout de serpent qu’il apportait, et le rattrapa dans sa chute, non pas avec l’intention de l’avaler, mais pour le placer avec plus d’adresse entre les mandibules de la recluse, dont le bec sortait par la petite fenêtre, et s’ouvrait pour recevoir la proie.
L’instant d’après la bouchée friande, saisie par la femelle, disparaissait dans la cavité, où l’entraîna la pince d’ivoire qui la tenait solidement.
Sans plus attendre le pourvoyeur s’éloigna du platane. La recluse avait eu à dîner; peut-être allait-il lui chercher du dessert. Dans tous les cas il reprit son vol étourdissant, dont les coups d’aile furent accompagnés cette fois d’un bruit de castagnettes, produit par le claquement de ses mandibules cornées; bruit non-seulement étrange ; mais bien fait pour remplir d’effroi ceux qui en ignoraient la source.
GHAPITRE XVI.