UN VOLEUR A QUATRE PATTES
Après le départ de l’oiseau qui venait de leur apprendre un chapitre si intéressant d’histoire naturelle, nos trois amis se préoccupèrent plus que jamais de leur éléphant. Non pas qu’il y eût dans la conduite de celui-ci quelque chose de nouveau ; car il continuait sa promenade, et tournait toujours dans le même cercle.
Maiîs combien cela durerait-il ? nos amis se le demandaient. Rien dans ses allures n’annonçait qu’il eût envie de s’éloigner; il persistait dans son manège sans donner le moindre signe de fatigue ou d’ennui ; et tant qu’il serait là nos assiégés ne pouvaient pas quitter leur asile.
Tandis qu’ils regardaient l’éléphant, les trois chasseurs tournaient le dos au platane, et il est probable qu’ils n’auraient plus songé à ce dernier, si des sons étranges , qui paraissaient venir de l’endroit où se trouvait le nid du calao, n’avaient frappé leurs oreilles.
Les sons étaient doux, légèrement plaintifs, et ne ressemblaient en rien à ceux qu’avait fait entendre l’oiseau-rhinocéros. C’était plutôt l’accent d’un quadrupède ou même d’une créature humaine qui aurait proféré la syllabe oua/i, ouah, plusieurs fois de suite.
Mais dès qu’il l’eut entendue le Shikarri put affirmer que cette voix n’était pas plus celle d’un homme que celle d’un oiseau ; et ses compagnons en eurent bientôt la certitude. En se retournant vers le platane, ils virent l’auteur de ‘cet accent plaintif perché sur l’éperon où s’était posé le calao, lorsque celui-ci avait apporté le dîner de la recluse. C’était bien un quadrupède; s’ils avaient été en Amérique, ils l’auraient pris pour un raccoon ; mais après mûr examen , les différences que présentent les deux espèces les auraient certainement frappés.
De même que le raccoon, cet animal était plantigrade avait le corps ramassé, arrondi, couvert d’un poil épais, et terminé par une queue touffue, présentant des bandes annulaires d’une teinte prononcée qui tranchaient sur un fond plus pâle.
Mais au lieu du museau effilé qui distingue le raccoon, ce plantigrade avait la figure ronde à peu près comme celle d’un chat; et son épaisse fourrure au poil fin et brillant, dont les raies et les mouchetures d’un jaune vif rehaussaient la teinte brune, différait essentiellement de la robe unie du raccoon. C’était du reste, au
1 . Qui marche sur la plante des pieds comme les ours. (Note du traducteur.)
dire de Gaspard, l’une des plus jolies bêtes qu’on pût voir.
Il y avait longtemps que cette remarque avait été faite par Cuvier; et Karl, en entendant son frère émettre cette opinion, fut entièrement de son avis.
Pour Ossaro c’était une vieüle connaissance; il avait plus d’une fois rencontré ce joli animal, et savait qu’on le nomme panda, chitoua, ou tout simplement ouah, appellation c[ui dérive de son cri habituel.
Le botaniste l’avait reconnu précisément à ce cri particulier, et pouvait encore lui donner un autre nom : celui à’ailuru^, qui est un nom générique, dont le ouah est encore seul possesseur.
Depuis le jour où le célèbre Cuvier l’a baptisé de la sorte , on n’a pas découvert d’autre espèce d’ailure. Il était donc au moins superflu de créer ce nom scientifique, et d’en affubler le chitoua qui le possède à lui seul.
Toujours est-il qu’on le lui a donné, et qu’on l’appelle en outre ailurus fulgens en raison de l’éclat de sa fourrure.
Bien qu’obéissant à leurs tendances pédantesques, les naturalistes de cabinet aient créé un genre tout exprès pour lui, cet animal ne présente rien dans son aspect ou dans ses habitudes qui le sépare des raccoons, des blaireaux, des coatimondis, et autres créatures de même farine. Il se nourrit d’oiseaux, en mange les œufs comme tous ces rapaces; y ajoute les quadrupèdes de petite espèce, et grimpe aux arbres avec la même facilité que le raccoon.
La situation dans laquelle le panda qui nous occupe
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s’offrit d’abord aux yeux de Karl et de Gaspard en était une preuve suffisante, et sa passion pour les œufs fut bientôt confirmée.
U n’y avait pas une minute que les trois amis suivaient tous ses mouvements, lorsqu’ils acquirent la certitude qu’il en voulait aux œufs du calao, et peut-être à la chair de la recluse.
Solidement appuyé sur la plante des pieds de derrière, qui, à leur tour, posaient sur la saillie du platane, il se dressa comme un petit ours ; et avec les ongles de ses pieds de devant il se mit à gratter la muraille que le bucéros avait élevée à grand’peine.
Il est possible qu’avec le temps il eût réussi à forcer l’entrée du nid; la chose est même probable, sans quoi il n’eût pas tenté l’entreprise.
Mais il fallait pour cela que rien ne le troublât dans sa besogne ; et c’est le contraire qui arriva.
Ce n’était cependant pas la recluse qui pouvait l’arrêter ; bien qu’il fut évident, à la manière dont elle manœuvrait du bec, et au sifflement qu’elle faisait entendre, que la pauvre mère connaissait le péril dont elle était menacée.
Le panda n’en continuait pas moins son grattage, et la muraille diminuait d’épaisseur, quand un bruit violent, accompagné d’un cliquetis furieux, s’entendit au-dessus des arbres.
L’instant d’après l’ombre d’un corps, soutenu par de grandes ailes, couvrait l’entrée de la ceUule où se débattait la recluse, tandis que l’énorme bec dentelé du bucéros, pareil à un coutelas, s’abattait sur le maraudeur.
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Le panda, pris à l’improviste, faiblit sous le choc, tant le coup avait été porté avec force ; car ainsi que tout père de famille qui, en rentrant chez lui, trouverait un voleur brisant la porte de sa maison, le rhinocéros avait fondu sur le chitoua avec toute l’impétuosité de la colère.
Le malfaiteur, néanmoins, évidemment habitué à cet accueil, fut bientôt remis de son émotion. Loin d’abandonner son poste, il se planta plus fermement sur ses pieds de derrière, et faisant face à l’ennemi, il se prépara au combat.
La lutte fut immédiatement engagée. L’oiseau s’abattit à plusieurs reprises en frappant du bec et des ailes, tandis que le quadrupède, se tenant sur la défensive, para les coups de son adversaire avec les dents et les griffes , et arracha plus d’une gueulée de plumes de la poitrine du calao.