‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 19 sur 62 · MORT AU SOLITAIRE · texte numérisé non relu

MORT AU SOLITAIRE

Aussitôt que l’éléphant eut déguerpi, les assiégés délibérèrent, afin de savoir s’il était prudent de descendre. Ils étaient horriblement fatigués de la position qu’ils avaient prise, et qu’il leur avait fallu conserver. Être à cheval sur une branche n’a rien de désagréable quand on y est peu de temps ; mais, à la longue, cela devient tellement dur qu’il est fort pénible d’y rester.

Gaspard surtout, qui ne supportait pas l’inaction, ne pouvait plus y tenir, et il s’exaspérait contre l’ennemi qui lui infligeait cette torture.

A plusieurs reprises, il avait été sur le point de descendre pour aller chercher son fusil ; mais Karl ayant chaque fois deviné son projet, avait eu la prudence de l’y faire renoncer.

Les deux autres n’étaient pas moins désireux de quitter leur perchoir, et ils l’auraient abandonné sur-lechamp, s’ils avaient été sûrs que l’ennemi fût parti

pourdehon. Mais ils craignaient que son absence ne fût que temporaire ; cela pouvait être un moyen pour les engager à descendre ; car on a vu de ces solitaires vicieux avoir recours à des ruses non moins adroites que celles des aigrefins d’espèce humaine.

Tandis que les deux frères se consultaient sur le parti qu’il fallait prendre, Ossaro coupa court aux délibérations en descendant' pour aller voir si l’éléphant était parti, ou s’il se tenait en embuscade à la lisière de la forêt.

Gomme le Shikarri pouvait ramper sous bois sans faire plus de bruit qu’un serpent, sa démarche n’ofliait aucun danger, pourvu toutefois qu’il n’allât pas trop loin. En supposant qu’il eût découvert la bête, il l’aurait aperçue d’une assez grande distance pour avoir le temps de regagner son perchoir.

Il quitta donc la branche qui lui donnait asile, et glissa vivement dans l’herbe, en suivant la direction qu’avait prise l’éléphant.

Karl et Gaspard attendirent cinq minutes; l’Hindou ne revenait pas; ils s’impatientèrent, et descendirent à leur tour.

Leur première action fut d’aller reprendre leurs fusils, qu’ils se hâtèrent de recharger. Ils se placèrent ensuite au pied de leur arbre, afin d’y remonter en cas d’attaque ; et ils restèrent immobiles en attendant l’Hindou.

H se passa beaucoup de temps sans que les deux frères vissent reparaître le Shikarri, ou que le moindre bruit les avertit de son arrivée. Autour d’eux régnait le

plus grand silence, interrompu seulement de temps à autre par le vol du calao, qui croisait aux environs du nid, et paraissait se demander par quelle mystérieuse influence ü avait été si brusquement débarrassé du panda.

‘ Mais les mouvements de l’oiseau n’avaient plus aucun intérêt pour les deux frères, qui commençaient à se tourmenter de l’absence de leur ami.

Bientôt néanmoins ils furent débvrés de leur inquiétude en entendant le Shikarri sortir du fourré et s’avancer d’un pas rapide. Ils eurent en outre le plaisir de voir que le chien l’accompagnait et qu’il était sain et sauf; car Fritz avait rejoint l’Hindou à la lisière du bois, où ce dernier s’était blotti pour échapper aux regards du solitaire.

Quand Ossaro fut près d’eux, Karl et Gaspard remarquèrent sur son visage une expression qui, jointe à la rapidité de sa marche, annonçait qu’il avait à leur dire quelque chose d’important.

« Eh bien, Ossy ! lui cria Gaspard; quelles nouvelles? As-tu aperçu le vieux scélérat ?

— Ah! oui, répliqua l’autre, d’un ton empreint de frayeur, scélérat est bien le mot, jeune sahib.

— Que veux-tu dire ? Est-ce que tu l’as vu depuis que tu es parti.

— Si je l’ai vu, sahib ! Où pensez-vous qu’il soit allé ?

— Comment veu.\-tu que je le sache, dit Gaspard.

— Il se rend chez nous.

— A la cabane?

— Tout droit, jeune sahil)! Ah I continua le Shikarri en parlant à voix basse et d’un air effrayé, cette bête-là en sait trop long pour être de ce monde. J’ai bien peur que ce ne soit pas un éléphant, mais le diable qui en aura pris la forme. Que va-t-il faire à la cabane? Pourquoi y retourne-t-il ?

— Je te le demande, reprit l’autre. Est-ce dans l’espoir de nous y trouver? Si telle est son intention, poursuivit Gaspard, nous n’aurons pas de repos tant qu’il sera en vie. Il faut qu’il meure, ou c’est lui qui nous tuera.

— Sahib, répbcpia l’Hindou en secouant la tête d’un 8Ûr significatif, impossible à nous de le tuer; cet éléphant-là ne doit pas mourir.

— Quelle sottise ! s’écria le jeune homme avec dédain ; nous le tuerons parfaitement, si nous l’atteignons au bon endroit; affaire d’adresse, voilà tout, et sur ma parole le plus tôt sera le meilleur. Il est évident que s’il retourne à la cabane, c’est dans une mauvaise intention. Fritz est parti de là tout d’abord ; il se le rappelle, et comme il pense que le chien peut y être maintenant, il y va pour le chercher. Oh ! toi. Fritz, mon vieux camarade, tu n’as pas besoin d’avoir peur, ü t’est facile de lui échapper; ce sont tes maîtres qui doivent trembler pour eux. »

Plongé dans ses réflexions, le botaniste avait jusqu’ici gardé le silence.

« Es-tu bien sûr, dit-il enfin au Sbikarri, es-tu bien sûr que l’éléphant soit allé chez nous? »

Ossaro ne pouvait pas l’affirmer; il aurait fallu pour

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cela qu’il eût trouvé le solitaire sur les lieux-mêmes, et il n’avait pas été à la case ; mais il avait suivi les pas de l’éléphant à travers la futaie, et là, montant snr un arbre, il avait vu la bête se diriger vers la hutte. Qu’elle se rendit à la cabane, cela ne faisait pas le moindre doute ; mais dans quel dessein ? il n’en pouvait rien dire ; sa terreur superstitieuse l’empêcbant de tirer la moindre conjecture.

€ Il y a dans tout cela une chose certaine, reprit Karl après un nouveau silence, nous ne pouvons pas continuer l’exploration de la falaise avant de nous être délivrés de l’élépbant. Ce que tu disais tout à l’heure est vrai, Gaspard. Maintenant qu’il est instruit de notre présence et que de plus il est irrité par les blessures que nous lui avons faites, ü n’est pas probable qu’il nous laisse tranquilles ; nous n’aurons plus de repos tant qu’il vivra.

« Il faut donc en finir; je ne vois pas de raison pour différer cette affaire, et il y en a beaucoup pour la régler tout de suite ; le moindre délai peut nous être fatal.

— Bravo ! s’écria Gaspard. En chasse à l’instant même, et que notre devise soit : Mort au solitaire ! »

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