RUINES ET DÉBRIS
Nos amis reprirent le chemin de la cabane sans plus tarder; c’était précisément la route qu’avait suivie l’éléphant, ainsi qu’on pouvait le reconnaître à la piste qu’avait déjà vue l’Hindou, et qu’il fit remarquer aux deux frères.
Çàetlà, où le sol était humide, se voyaient d’énormes empreintes qui n’avaient rien d’équivoque ; et dans les endroits où les traces disparaissaient, les feuilles et les ramilles qui jonchaient la terre, les branches d’un volume considérable qui venaient d’être brisées, détachées de l’arbre et portées à quelque distance du lieu où elles avaient été rompues, indiquaient nettement le chemin qu’avait pris l’animal.
Ossaro avait suivi maintes fois la piste des éléphants sauvages dans les jungles du Bengale, et il connaissait parfaitement leurs allures. C’est ainsi qu’il put dire à ses compagnons que le solitaire n’avait pas mangé sur
sa route, car ni les feuilles, ni les branches ne portaient la trace de ses dents ; mais qu’il avait marché en toute hâte, sans aucune, hésitation, et comme sous l’influence d’un dessein arrêté. Enfin, les rameaux qu’il avait semés sur son chemin avaient dû être brisés de dépit, au souvenir du traitement qu’il avait reçu, et de la nonréussite de ses projets de vengeance.
L’Hindou n’avait pas besoin de recommander à ses compagnons d’étre prudents; ils savaient aussi bien que lui tout le danger que l’on peut courir en présence d’un éléphant sauvage , dont on a troublé le repos , alors même qu’il s’agit d’une bête sociable, et non d’un solitaire. Le péril s’augmentait pour eux de la nature particulière de leur ennemi, et de l’état de fureur où ils venaient de le voir.
Ils avançaient donc avec la plus grande précaution, l’œil ouvert, l’oreille tendue, tout leur être sur le quivive, et en gardant le silence ou en ne parlant qu’à voix très-basse.
La route qu’ils suivaient n’était pas celle qu’ils avaient prise pour venir. Voulant examiner la falaise, c’est en longeant cette dernière, c’est-à-dire en faisant le tour du vallon, qu’ils avaient gagné le point où ils s’étaient arrêtés. Maintenant ils se rendaient chez eux par la voie la plus courte ; et c’était, comme on l’a vu, celle qu’avait prise l’éléphant.
Impossible de ne pas voir que l’ennemi était toujours devant eux ; des indications précises ne leur permettaient pas d’en douter; elles se mutipliaient à mesure qu’ils approchaient de leur demeure ; et comme ils sa-
valent que dans le voisinage immédiat de la source chaude, par conséquent de la hutte, il n’y avait pas d’arbre où ils pussent se réfugier en cas d’attaque, ils avancèrent avec un redoublement de prudence.
En venant par le chemin qu’ils avaient pris, la cabane ne s’aperçevait que lorsqu’on n’en était plus qu’à deux cents pas. Une ceinture de grandes herbes en dérobait la vue à nos chasseurs ; mais une fois cette jongle franchie elle apparaîtrait à leurs regards.
Entrés dans ce fourré, où ils ne marchaient qu’avec des précautions infinies, ils virent non sans inquiétude que l’éléphant les y avait précédés; et reconnurent que ses pas se dirigeaient toujours vers la hutte.
Quel motif pouvait l’y attirer? nos amis se le demandèrent. Il était donc à leur recherche? cela paraissait évident. Ne les ayant pas revus sur la scène du combat, il avait sans doute pensé qu’ils étaient revenus chez eux ; et avait pris lé parti de les y rejoindre.
Après ce qu’ils avaient observé ils finissaient par attribuer à cet éléphant une intelligence quelque peu surnaturelle; et bien que cette idée fût absurde, elle n’en eut pas moins pour effet d’éveiller en eux un sentiment d’appréhension des pluspénibles. Ce qu’ils découvrirent en sortant du fourré, non seulement ne calma pas leurs inquiétudes, mais les frappa de terreur.
La cabane, cpi, maintenant aurait dû paraître à leurs regards, puisqu’ils n’en étaient qu’à deux cents pas, la cabane n’existait plus. On n’en voyait que les ruines. Les grosses pierres dont les murailles avaient été construites, le chaume et les soliveaux qui en avaient composé la
toiture, la couche d’herbe qui servait de literie,' les ustensiles de ce pauvre ménage, les quelques objets qui remplaçaient les meubles, tout cela jonchait la terre; et pas le moindre vestige d’une maison ou d’une case ; rien qui montrât qu’une habitation avait été là !
A la place de leur ancienne demeure, les trois amis n’apercevaient que des ruines ; à peine y restait-il deux ou trois pierres l’une sur l’autre.
Ils contemplaient ces débris avec terreur; disons plus : à leur effroi se mêlait un accablement respectueux. L’adorateur de Brahma n’était plus seul dans ses idées superstitieuses ; les deux chrétiens devenaient, comme lui, victimes de la foi au surnaturel.
La destruction de leur demeure n’avait rien de mystérieux. Bien que l’auteur du mal ne se montrât nulle part, ils savaient tous que c’était l’éléphant. Gela ne faisait pas le moindre doute.
Mais ce n’était pas le fait en lui-niême qui effrayait tant nos amis; ce qui les frappait de stupeur, c’était l’intelligence en quelque sorte humaine, ou plutôt démoniaque, dont l’animal avait fait preuve dans cet acte de vengance; d’autant plus que cette action réfléchie pouvait n’être que le prélude d’une guerre impitoyable.
Bien que cette dévastation n’eût pu être achevée que depuis quelques instants, son cruel auteur restait inaperçu. Les frères et l’Hindou, je n’ai pas besoin de le dire, regardaient avec soin de tous côtés. Craignant à leur tour de se laisser voir, ou de se rapprocher de l’ennemi, ils demeurèrent cachés sous des buissons, à distance du lieu du désastre; et ce ne fut que longtemps après, qu’ils
A U place de leur ancienne demeure les trois anus n'apercevaient que des ruines.
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se hasardèrent à quitter leur asile, et à venir s’assurer de l’étendue des ravages qu’avait faits l’éléphant,
La destruction était complète ; nous avons dit que la cabane était entièrement démolie et que les matériaux en étaient dispersés. Nos chasseurs l’avaient vu tout d’abord; mais une découverte, qui devait leur être bien autrement douloureuse, leur était réservée : la poudre qu’ils avaient ménagée avec tant de soin, était répandue parmi les décombres ; et la ramasser devenait chose impossible.
A leur départ elle était renfermée dans une gourde, préparée tout exprès ; et cette gourde, ainsi que le reste du mobilier, avait été écrasée par l’éléphant.
La viande qu’ils avaient fait sécher, toutes leurs provisions avaient été foulées aux pieds, et se trouvaient également perdues; mais c’était une perte moins cruelle ; on pouvait la réparer, bien qu’à grand’peine, tandis que rien ne pouvait remplacer la poudre.
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