LES HÉROS DE NOTRE HISTOIRE
Ceux qui ont lu le chasseur de plantes se rappellent qu’un étudiant allemand, du nom de Karl Linden, ayant pris part aux luttes révolutionnaires de 1848, avait été envoyé en exil, et s’était réfugié à Londres. Ainsi que presque tous les exilés, Karl était dépourvu d’argent; mais au lieu de rester oisif, il chercha du travail, et ne tarda pas à obtenir un emploi dans une de ces magnifiques pépinières que l’on rencontre dans les faubourgs de Londres. Le chef de l’établissement était un de ces hommes remplis d’ardeur, et qui ont l’amour des grandes entreprises. Il ne se bornait pas à cultiver les végétaux introduits dans nos jardins et dans nos serres; il entretenait des voyageurs dans toutes les parties du monde pour découvrir quelque fleur nouvelle, un arbre ou un fruit que nous n’avions pas encore.
Ces émissaires, qu’on peut avec raison nommer chasseurs de plantes, parcourent sans cesse les régions les
plus sauvages du globe, telles que les sombres forêts qui bordent l’Amazone, l’Orénoque et l’Orégon, les jungles pestilentielles des Indes, les contrées brûlantes de l’Afrique, ou les archipels de l’extrême Orient; bref, tous les pays inexplorés qui leur oflrent en perspective quelque trésor végétal.
L’explorationduSikkim parle savant botaniste Hooker, relatée dans des ouvrages qui ne le cèdent pas à ceux de l’illustre Humboldt, avait fait comprendre les richesses florales de l’Himalaya. C’est alors que l’habile pépiniériste, chez qui travaillait Karl Linden, frappé des connaissances botaniques de celui-ci, éleva le jeune ouvrier au grade de chasseur de plantes, et l’envoya explorer les montagnes du Thibet.
Accompagné de son frère Gaspard, le voyageur se rendit au Bengale, d’où il s’éloigna bientôt pour se diriger vers le Nord, et gagner l’ Himalaya.
Il avait pris pour guide un Shikarri célèbre, c’est-àdire un chasseur hindou, qu’on appelait Ossaro, et qui à lui seul composait la suite des deux frères.
N’oublions pas toutefois un grand chien, de l’espèce avec laquelle on chasse le sanglier, une forte bête que Linden avait amenée d’Europe, et qui répondait au nom de Fritz.
Inutile de raconter de nouveau ce qui advint à nos amis durant le voyage; nous l’avons dit ailleurs. Qu’il nous suffise de rappeler qu’en poursuivant un chevrotain porte-musc, joli petit animal d’une agilité sans pareille, ils s’étaient engagés dans un ravin où se trouvait un de ces glaciers qui abondent dans le haut Himalaya, et
que ce ravin les avait conduits à la charmante vallée que nous venons de décrire.
Cette vallée singulière, n’ayant pas d’autre issue que la brèche par laquelle on y arrivait, les trois voyageurs avaient repris le chemin de la ravine, quand ils découvrirent à leur grande consternation qu’une fente du glacier, dont ils avaient franchi l’ouverture à la suite du porte-musc, s’était élargie pendant leur absence et rendait leur sortie impossible.
Ils avaient essayé de construire im pont, étaient parvenus à réunir plusieurs pins de manière à s’en faire une passerelle, et avaient traversé la crevasse, mais pour en trouver d’autres que nul moyen ne leur permettait de franchir.
Contraints d’abandonner leur projet, nos amis étaient . rentrés dans la vallée, qui, malgré ses charmes, leur était devenue odieuse depuis qu’elle était pour eux une prison.
Une foule d’aventures n’avaient pas tardé à leur arriver. Tout d’abord ils avaient découvert un petit troupeau d’yaks, ou bœufs grognants, qui habitaient la vallée, et qui avaient fait pendant quelque temps. la base de leur alimentation.
11 s’en était fallu de bien peu que le pauvre Gaspard, qui, moins âgé que son frère, n’en était pas moins plus habile tireur que Charles, ne fût tué par le chef de cette famille d’yaks, un vieux taureau dont notre chasseur eut enfin raison.
Ossaro avait falli être dévoré par une meute de chiens sauvages , qu’il avait tués ensuite ; et il avait bien
manqué d’être englouti par un sable mouvant , où il avait enfoncé pendant qu’il était à la pêche.
Karl n’avait pas couru moins de dangers; il avait été poursuivi par un ours qui l’avait contraint à une descente périlleuse; tandis que l’ours lui-même s’était réfugié dans une caverne, où nos chasseurs avaient fini par le tuer, avec l’assistance de Fritz.
Malgré cette victoire, hos amis avaient été bien près de leur perte ; non pas que cet ours les eût mis personnellement en péril; mais ils s’étaient perdus dans la caverne où ils l’avaient chassé : un labyrinthe dont ils ne purent sortir qu’ après avoir fait du feu avec la crosse de leurs fusils, et fabriqué des chandelles avec la graisse de l’ours, chandelles qui leur permirent de retrouver leur chemin.
Cette aventure fit reconnaître à nos chasseurs les énormes dimensions de la grotte où l’animal s’était réfugié; et dans l’espoir que l’une de ses galeries traversait la montagne, et pouvait leur offrir une issue, ils fabriquèrent des torches et se mirent à explorer la caverne d’un bout à l’autre. Malheureusement ils acquirent la certitude qu’elle n’avait pas de communication avec le dehors, et ils [durent renoncer à leur espérance.
C’est à partir de ce moment que nous reprenons le récit des tentatives que les captifs ont faites pour recouvrer leur liberté, alors qu’ils eurent acquis la conviction que le seul moyen d’y parvenir était d’escalader la muraille qui les emprisonnait.
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CHAIMTIIE IV.
RKTOIIH A LA CABANK.
Sortis de la caverne après leurs recherches inutiles, les trois amis allèrent s’asseoir sur des rochers, vis-à-vis de la falaise, et restèrent silencieux. Leurs regards exprimaient un profond découragement; une même pensée traversait leur esprit : ils se voyaient retranchés du monde, et se disaient, qu’à l’exception des leurs, ils n’apercevraient plus une seule figure humaine.
Gaspard fut le premier qui exprima cette pensée douloureuse.
« Quel terrible sort! dit-il d’une voix gémissante. Jl nous faudra vivre et mourir ici, loin de tout ce que nous aimons, loin du reste des hommes; vivre seuls, entièrement seuls !
— Non, répondit Karl, profondément ému; non Gaspard, nous ne sommes pas seuls; Dieu est avec nous ; qu’il soit notre univers. »
Bien qu’au fond de sa conscience le pauvre Gaspard
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