BRANCHÉS DE NOUVEAU
Sans la crainte qu’ils avaient du retour de l’ennemi, les deux frères, et même l’Hindou, se seraient lamentés plus longuement ^ au sujet de cette perte irréparable. Mais qu’était devenu le solitaire? Ils se le demandaient tour à tour, en cherchant des yeux dans toutes les directions.
Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis son départ; l’herbe qu’il avait écrasée sous ses pas était encore mouillée de la sève qu’elle renfermait; et à plus d’un mille à la ronde il n’y avait pas un fourré, pas un bouquet d’arbres qui pût cacher un animal de cette taille.
Ainsi, du moins, pensaient Karl et Gaspard ; mais le Shikarri était d’une opinion différente. Un éléphant, disait-il, pouvait très-bien se remiser dans la jongle qui bordait la clairière. Il ajoutait que cet animal, quelle que fût sa grosseur, parvenait à dissimuler sa pré-
sence avec une habileté merveilleuse, et sous le couvert le plus mince ; il affirmait en avoir eu maintes et maintes fois la preuve dans sa carrière de chasseur.
Non- seulement, disait Ossaro, l’éléphant a une sagacité remarquable pour se choisir un abri ; mais il n’a pas besoin de s’accroupir ou de se coucher pour nôtre pas aperçu. Il y arrive en gardant une immobilité complète, qui jointe à la place qu’il a su prendre, et à la structure de sa masse informe, trompe souvent les yeux du chasseur le plus expert.
Enfin, bien que ses deux compagnons eussent de la peine à le croire, Ossaro prétendit que c’était justement dans cette jongle étroite, qui leur inspirait toute confiance, que se trouvait le solitaire.
Malheureusement pour eux, l’assertion du Shikarri fut bientôt confirmée.
Les yeux braqués sur la jongle en question, l’oreille tendue pour saisir le moindre bruit, les deux frères espéraient toujours que l’Hindou était dans l’erreur, quand ils virent se mouvoir légèrement la pointe des jeunes arbres qui s’élevaient du fourré.
Au même instant deux argus magnifiques s’envolèrent en poussant un cri d’alarme.
Ils fuyaient la jongle; et en passant au-dessus de la tête des trois chasseurs ils crièrent d’une voix si perçante, que Fritz, y mêla ses aboiements.
L’ennemi se tenait-il en embuscade , n’attendant qu’une occasion pour frapper ses victimes ; ou la voix détestée du chien réveilla-l-elle sa vengeance ? on l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que les trois chas-
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seurs n’avaient pas eu le temps d’échanger deux paroles, qu’une trompe énorme, suivie d’épaules massives, apparut au milieu des grandes herbes.
Il était clair, pour nos amis, que le monstre se dirigeait de leur côté, avec cette marche trompeuse qui semble être un pas ordinaire, et qui donne à l’éléphant la vitesse d’un cheval au galop.
Tout d’abord nos chasseurs restèrent cloués à leur place, non pas a6n d’attendre l’assaut, ou de le repousser; mais tout bonnement parce qu’ils ne savaient quelle direction prendre. La stupeur qu’ils éprouvèrent à la vue de leur ennemi fut telle, qu’il s’écoula plusieurs secondes avant que ni l’un ni l’autre pût concevoir une idée. Si Karl et Gaspard mirent le fusil à l’épaule, ce fut plutôt machinalement, qu’avec l’intention d’envoyer leurs coups à l’ennemi ; car il y avait peu d’espoir que la décharge de leurs armes, de faible calibre toutes deux, pût arrêter le solitaire.
Néanmoins les deux fusils partirent. Gaspard déchargea son second coup immédiatement ; et comme il s’y attendait, l’ennemi n’en continua pas moins d’avancer.
L’Hindou, fort heureusement pour eux, n’avait pas fait usage de son arc; ü savait par expérience qu’une flèche, en pareil cas, est une arme inutile. Autant vaudrait donner une chiquenaude à l’éléphant, ou lui ficher une épingle dans la trompe ; ces deux procédés auraient même sur la flèche, qui ne fait pas de blessure beaucoup plus grave, l’avantage de ne pas irriter la bête.
Connaissant donc l’inutilité de ses efforts, le Shikarri, au lieu de perdre son temps à une résistance chimérique.
employa les quelques secondes qui lui étaient laissées à reconnaître le terrainj afin de voir quelle chance de salut il pouvait offrir.
Les environs, il faut l’avouer, présentaient peu de ressources. A la falaise, pas de banquette où l’on pût grimper. La jongle avait bien caché le solitaire aux regards des chasseurs, mais ne les aurait pas dissimulés aux yeux du sagace animal. L’éléphant, d’ ailleurs, se trouvait dans cette direction, et c’eût été courir au-devant de sa trompe que d’aller de ce côté-là.
Mais dans ce moment critique un point tutélaire apparut au Shikani sous la forme d’un arbre, le seul qu’il y eût dans le voisinage.
Une fois déjà cet arbre l’avait sauvé, car c’était celui qui, placé au bord de l’eau, entre le lac et l’embouchure de la rivière, avait fourni à Gas[>ard le moyen de retirer le Shikarri du sable mouvant où il allait disparaître.
L’arbre était gros,- et ses branches libres de s’étendre, puisqu’il était isolé, se déployaient au loin dans toutes les directions.
L’Hindou, sans perdre une seconde en réflexions oiseuses, appela les jeunes sahibs; puis leur montrant l’exemple, il courut vers l’arbre avec toute la vitesse dont il était capable, et ne se retourna, pour voir s’il était suivi, que lorsqu’il fut arrivé aux branches supé-rieures.
Karl et Gaspard avaient obéi à son appel sans la moindre hésitation, et furent à la cime de l’arbre presqu’en même temps que lui.