U\ ASSIÉGEANT IMPLACABLE
Fritz avait couru à la suite des deux frères; mais n’ayant que des ongles de chien, il n’avait pu suivre ses maîtres jusqu’au bout, car il n’était pas grimpeur. Toutefois son intention n’était point de rester au pied de l’arbre, où l’éléphant n’aurait pas tardé aie rejoindre; et, puisqu’il n’avait pas le moyen de se brancher, il se jeta dans la rivière, gagna l’autre rive, et se glissant dans l’herbe, alla se cacher au milieu des roseaux qui croissaient au bord du lac.
Il avait opéré sa retraite d’autant plus aisément, que cette fois le solitaire ne faisait pas attention à lui; c’était sur les chasseurs que celui-ci avait les yeux fixés et qu’il paraissait vouloir décharger sa colère. Il les avait vus se diriger du côté de Tarbre, et les y avait suivis de si près que les deux frères avaient été de nouveau contraints de lâcher leurs fusils pour gagner les branches au plus vite. Le moindre délai pouvait leur être fatal; une seconde de plus, et il était trop tard.
Au moment où le botaniste, qui avait grimpé le dernier, levait le pied gauche pour le poser à l’étage supérieur, la trompe de l’éléphant saisissait la branche qu’il était en train de quitter, et la brisait comme s’il se fût agi d’un roseau.
Mais Karl n’en fut pas moins hors des atteintes de l’ennemi, comme les deux autres, et tous les trois se félicitèrent d’avoir échappé une fois de plus à un danger qui n’était rien moins que mortel.
Par contre, l’éléphant était plus furieux que jamais; à cette nouvelle ascension qui le frustrait de sa vengeance se joignaient les trois balles qu’il venait encore de recevoir; elles n’avaient fait que lui entamer la peau en glissant sur les os du crâne ; mais ces égratignures n’en étaient pas moins assez fortes pour exaspérer sa fureur.
Il leva sa trompe, fit retentir son aigre fanfare, et saisissant les branches qui étaient à sa portée, il les brisa comme du verre à l’endroit où elles sortaient du tronc.
Peu de temps après, cet arbre, dont l’épaisse ramée commençait à peu de distance du sol, fut dépouillé de ses branches jusqu’à vingt pieds de hauteur; pendant qu’ autour de lui s’amoncelaient des rameaux, des feuilles, des brindilles formant litière, et que les pesants sabots du mammouth foulaient sans repos ni trêve.
Non content de l’avoir dépouülé, l’éléphant s’empara du tronc de l’arbre, en y appliquant sa trompe qui ne put en embrasser qu’une faible portion, et tira vigoureusement dans l’espoir de l’arracher.
Voyant qu’il n’y parviendrait pas, il lâcha prise, et
Digilized by Googl
recourant à un autre moyen , il essaya de déraciner l’arbre en le poussant avec l’épaule, ainsi qu’il avait fait pour renverser l’obélisque.
L’arbre trembla; mais le solitaire n’en comprit pas moins que tous ses efforts seraient inutiles ; et après en avoir acquis la certitude, il abandonna l’entreprise.
Toutefois il ne manifesta nulle intention de partir ; au contraire, il s’établit au pied de l’arbre, avec le dessein bien arrêté d’y séjourner longtemps.
Quant à nos chasseurs, bien qu’ils fussent en lieu sûr, ils étaient loin d’être satisfaits. Ils n’avaient rien à craindre pour l’instant; mais quand même le solitaire eût battu en retraite, et leur eût permis de descendre, l’avenir n’en restait pas moins sombre. Ils n’avaient plus qu’une chaire de poudre, et cela ne suffisait pas pour se défaire d’un pareil ennemi. En détruisant leurs munitions, l’éléphant semblait avoir agi en capitaine habile; dans tous les cas, il avait mis ses adversaires dans la position la plus affreuse.
Quelle que fût la maison qu’ils pussent se bâtir, les chasseurs n’y seraient pas plus en sûreté que dehors; l’éléphant leur avait prouvé que les murailles les plus solides qu’il leur fût possible de construire ne résisteraient pas à sa première attaque. Pour n’avoir rien à craindre, ils seraient donc obligés de rester à la cime des arbres, et de mener la vie des singes ou des écureuils, ce qui, pour des hommes, est une existence peu agréable.
Gomme nos amis en étaient là, Gaspard eut tout à coup une idée qui leur ofl'rait le moyen d’échapper à cette triste perspective. Il pensait à la grotte où ils avaient
tué Tours; on pouvait y monter avec une échelle, et c’était un endroit inaccessible à Téléphant. Que ce dernier leur permît de quitter la branche où ils perchaient alors, et ils pourraient s’y réfugier.