‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 24 sur 62 · UNE SERINGUE GIGANTESQUE · texte numérisé non relu

UNE SERINGUE GIGANTESQUE

L'ingénieux expédient de Gaspard ayant calmé leur soif, les assiégés reprirent courage et se sentirent plus capables de supporter leur fatigue.

Ils parlaient d’accepter la situation , et d’attendre avec philosophie que leur geôlier voulût bien déguerpir, lorsqu’à leur grande surprise, il leur arriva plus d’eau qu’ils n'en voulaient, et d’une source non moins curieuse qu’inattendue.

Ce furent peut-être les allées et venues de la poire à poudre (jui suggérèrent cette idée à l’éléphant ; peut-être lui vint-elle de lui-même sans que rien la lui inspirât ; la question serait difficile à trancher. Toujours est-il que le vase des chasseurs remontait pour la dernière fois, laissant à la surface de l’eau des rides circulaires qui s’élargissaient avant de disparaître, lorsque l’éléphant se précipita dans la petite haie où se jetait la rivière, et y plongea sa trompe comme s’il avait voulu se désaltérer.

Il resta dans cette position pendant quelques instants, et parut emplir d’eau son large et profond estomac. Il pouvait avoir soif tout aussi bien qu’un autre ; et, en le voyant entrer dans le petit golfe, les assiégés, pensèrent tout simplement qu’il allait à l’abreuvoir.

Il y avait, néanmoins dans son allure, et dans la manière dont il aspirait l’eau quelque chose qui trahissait une résolution différente ; il en donna bientôt la preuve et d’une façon qui, en toute autre circonstance, aurait fort amusé les spectateurs. Mais cette plaisanterie, si toutefois c’en était une, eut pour victimes ceux qui en furent témoins; et pas un d’eux n’eut envie de rire, au moins pendant longtemps.

Voici de quelle manière l’éléphant procéda :

Ayant rempli sa trompe de l’eau qu’il avait puisée dans la baie, il la dressa de toute sa longueur; puis la dirigeant vers l’arbre, et la pointant avec le sang-froid et la précision d’un astronome qui ajusterait son télescope, il en jeta le contenu à la figure des assiégés.

Les trois captifs, qui se trouvaient aJors sur la même branche, ne perdirent pas une goutte de ce déluge, et furent immédiatement inondés par devant, par derrière, des pieds à la tête, comme s’ils étaient restés pendant des heures exposés à une pluie d’orage.

Mais cela ne suffisait pas pour satisfaire l’éléphant; dès qu’il eut épuisé toute sa provision d’eau, il alla replonger sa trompe au même endroit, et visant toujours à la face des chasseurs, il leur administra une nouvelle douche.

Puis il recommença, et continua de remplir et de dé-

charger son énorme seringue, jusqu’à ce qu’il rut douché les captifs une douzaine de fois.

La situation de nos amis ne laissait pas d’être fort désagréable ; car cette colonne d’eau, projetée sur eux avec la force d’une pompe à incendie, pouvait très-bien les renverser de la branche où ils siégeaient peu solidement, et leur infligeait d’ailleurs une souffrance trèsréelle.

Il serait difficile de deviner quel résultat l’éléphant voulait obtenir par cette eurieuse manœuvre. Peut-être espérait-il amener ainsi les assiégés à quitter la place, ou les y contraindre en les faisant tomber; peut-être ne songeait-il qu’à satisfaire sa vengeance, en leur rendant la situation aussi désagréable que possible.

On ne sait pas davantage combien cet exercice aurait pu durer; peut-être indéfiniment, puisque le doucheur avait à sa disposition une source inépuisable. Quoi qu’il en soit, il y fut mis un terme par une circonstance que ne pouvaient prévoir ni l’éléphant ni les objets de cette plaisanterie orageuse.

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