‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 25 sur 62 · ENGLOUTISSEMENT · texte numérisé non relu

ENGLOUTISSEMENT

Juste au milieu de cette agréable occupation, alors que, faisant jouer en plein sa batterie hydraulique, il paraissait en éprouver une joie maligne, le terrible doucheur s’arrêta brusquement. On le vit se balancer d’une manière étrange : ses épaules se soulevaient l’une après l’autre, pendant que sa trompe décrivait des cercles dans l’air, et qu’au lieu d’eau il en sortait des cris perçants qui exprimaient ou la douleur ou l’effroi.

Que se passait-il donc? évidemment le solitaire avait été frappé d’une terreur subite; mais qu’avait-il à redouter, quel ennemi pouvait-il craindre?

Les deux frères se posaient à eux-mêmes ces questions, qu’ils ne pouvaient résoudre, quand l’Hindou y répondit avant qu’ils les eussent formulées.

« Grand Dieu ! s’écria-t-il. Dieu bon. Dieu tout puissant, Dieu du Gange, sois béni ! Voyez donc, sahibs, le solitaire s’enfonce; il est pris par le sable qui m’a presque avalé; voyez, voyez, il enfonce, il enfonce! »

Karl et Gaspard comprirent aisément ces paroles que la joie entrecoupait. Ils dirigèrent leurs regards vers l’embouchure de la rivière, et ne tardèrent pas à voir que le Shikarri avait raison : il était évident que le sable engloutissait l’éléphant.

Lorsqu’il était entré dans la baie, le colosse n’avait d’eau que jusqu’aux genoux ; le botaniste et son frère l’avaient remarqué ; à présent elle lui montait jusqu’à moitié du corps, et bien que ce fut avec lenteur, elle s’élevait de plus en plus.

En outre, les mouvements de l’énorme bête, l’ondulation de ses épaules, ses cris désespérés, les efforts de sa trompe, qui se projetait dans tous les sens pour chercher un appui, tout confirmait les paroles d’Ossaro ; l’éléphant était pris par le sable, et y enfonçait maintenant avec rapidité.

Il n’y avait pas cinq minutes que les deux frères avaient été avertis par l’Hindou, et l’eau commençait à lécher les épaules du monstre ; celui-ci enfonçait toujours, et de plus en plus vite ; bientôt les épaules disparurent, et la tête seule demeura au-dessus de l’eau.

Puis les épaules cessèrent de s’agiter, et le corps n’eut plus d’autre mouvement que celui qui l’entraînait dans l’abîme.

La trompe conservait encore ses allures désordonnées, tantôt faisant écumer l’onde qu’elle battait avec rage, tantôt ne faisant plus qu’osciUer faiblement, et dans les deux cas poussant toujours des cris de détresse.

Enfin l’eau recouvrit la tête renversée, et l’ivoire des

La tête seule demeura au-dessus de l'eau. (Pa^e 118.)

défenses; on ne vit plus à la surface de la baie que l’énorme trompe qui, horriblement tendue, ressemblait à une mortadelle gigantesque; elle n’avait plus de cris désespérés ; mais il s’en échappait un souffle bruyant, interrompu de temps à autre par des gargouillements sonores.

Karl et Gaspard étaient demeurés sur l’arbre, d’où ils contemplaient cette agonie avec une sorte d’effroi, dont témoignaient leurs visages. Quant à l’Hindou, il n’était plus sur la branche. Dès qu’il avait vu le colosse bien et dûment saisi par l’étreinte mortelle du sable, qui avait failli dévorer sa précieuse personne, il avait mis lestement pied à terre.

Debout sur la rive, il regarda pendant quelques minutes les vains efforts que faisait le solitaire pour se dégager de son mouvant linceul, et jeta au malheureux toutes les injures que lui inspirait son ressentiment; car il éprouvait une indignation toute spéciale de l’affront qu’avait subi sa chemise.

Toutefois, quand il ne resta plus au-dessus de la baie que les douze derniers pouces de la trompe, le Shikarri n’attendit pas davantage ; il tira son couteau de cbasse, entra dans l’eau et trancha d’un seul coup l’extrémité de cette colonne fibreuse, avec l’aisance d’un faucheur qui abat la tige d’une grande herbe.

La trompe s’affaissa immédiatement ; quelques bulles d’eau sanglante rougirent la surface de la baie, et ce fut la dernière chose qui annonça que le colosse avait quitté la terre.

Englouti par le sable, il y deviendra fossile; et peut-

être un jour, dans les siècles à venir, y sera-t-il découvert par la bêche ou la pioche de quelque ouvrier, dont il causera la surprise.

C’est ainsi que nos chasseurs furent délivrés de ce voisin désagréable, ou plutôt de cet ennemi dangereux ; tellement dangereux en effet, que si un événement quelconque ne l’avait pas fait périr, il est difficile de prévoir comment ils auraient pu lui échapper. Non-seulement leurs fusils n’étaient pas d’assez gros calibre, mais leur provision de poudre ayant été répandue, ce n’était pas avec les trois charges qui leur restaient que nos amis auraient triomphé d’un pareil adversaire.

Je suis persuadé qu’avec le temps d’aussi habiles chasseurs qu’Ossaro et Gaspard, assistés des conseils du botaniste, auraient imaginé quelque moyen de circonvenir l’animal et de le faire tomber dans quelque piège; mais ils n’en furent pas moins très- satisfaits de l’étrange circonstance qui leur en épargnait la peine, et ils se félicitèrent vivement de cette heureuse conclusion.

Les entendant parler, et découvrant qu’ils, n’étaient plus dans l’arbre. Fritz, qui n’avait pas bougé de ses roseaux, et qui se trouvait dans le voisinage, sortit de sa cachette et se hâta d’accourir. Il traversa la baie pour rejoindre ses maîtres; et certes il ne se doutait pas que l’énorme quadrupède qui leur avait causé tant d’alarmes, fût si près de lui ; ni qu’un peu plus, il effleurerait de ses pattes l’effroyable trompe qu’il avait dû fuir si prestement.

Toutefois, bien qu'il ignorât les faits qui avaient eu lieu en son absence, et qu’il cherchât peut-être à savoir

OÙ était passé l'ennemi, la couleur de l’eau, qui restait rouge à un certain endroit, ou mieux encore l’odeur du sang, lui révéla quelque scène meurtrière, et il se mit à donner de la voix avec fureur, tout en nageant d’une façon vigoureuse.

Arrivé près de ses maîtres, il eut sa part des félicitations que ceux-ci échangeaient entre eux. Bien qu’il se fût esquivé toutes les fois qu’il avait été poursuivi par l’éléphant, personne ne pensait à le lui reprocher ; il n’y avait là rien qui pût flétrir sa réputation ; c’était prudence et non lâcheté; que lui aurait servi de braver un pareil adversaire ? il avait bien mieux fait de l’éviter. Quand il serait resté là, et que par sa folle audace il aurait trouvé la mort dans la première rencontre, l’éléphant en aurait-il moins assiégé les autres, démoli la cabane et continué ses poursuites ? D’ailleurs, c’était lui qui le premier avait averti du péril, et donné le temps à ses maîtres de pourvoir à leur sûreté.

Les trois chasseurs estimaient donc que Fritz méritait récompense ; et le Shikarri avait bien l’intention de lui donner un morceau de la trompe de l’éléphant.

Mais quand l’Hindou se fut remis à l’eau pour aller chercher ce fameux tronçon qu’il avait si habilement coupé, il vit avec chagrin que le pauvre' P’ritz n’aurait pas ce qui lui était promis ; car cette portion de la trompe, une fois détachée, avait suivi le reste de la bête, et se trouvait maintenant enfouie dans le sable à une profondeur plus ou moins grande.

Ossaro, comme on pense bien, n’essaya pas de l’en retirer; ce fond mouvant lui inspirait une crainte salu-

taire; marchant avec précaution, il regagna la rive; puis alla rejoindre les deux frères, qui se trouvaient déjà loin, et se dirigea avec eux vers les ruines de la cabane.

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