CHAPITRE XXV
LE DftODORA.
Le projet qu’avaient eu nos chasseurs d’aller demeurer dans la caverne, fut naturellement abandonné. C’était le besoin de fuir l’éléphant qui l’avait fait naître, et ce besoin n’existait plus; il n’était pas probable que la vallée renfermât un autre solitaire. Ossaro pouvait même les rassurer à cet égard, en leur affirmant que jamais deux êtres de cette espèce n’avaient habité le même canton, attendu que par suite de leur humeur insociable, ils auraient eu des duels sans fin; duels qui auraient fait disparaître l’un des adversaires, et probablement tous les deux.
Il pouvait bien y avoir dans le voisinage, des animaux tout aussi dangereux que l’éléphant; rien n’empêchait qu’il s’y trouvât des léopards, des tigres, des panthères, ou même encore un ours; mais, contre de pareüs ennemis, la caverne n’était pas un asile plus sûr que l’ancienne hutte. Mieux valait donc rétablir celle-ci, lui
donner plus de résistance, et la fermer d’une porte solide, qui pût mettre ses habitants à l’abri des maraudeurs.
C’est à ce projet que nos amis s’arrêtèrent, et ils résolurent d’en commencer l'exécution, dès qu’ils auraient dîné et fait sécher leurs habits, que l’énorme trompe du défunt avaient si complètement trempés.
Il fallut plusieurs jours aux travailleurs pour relever la cabane, à laquelle cette fois ils apportèrent plus de soin. L’hiver était venu, et il était important d’avoir une maison chaude. Les moindres fentes de la muraille furent bouchées avec de l’argile; et non-seulement la chambre eût une porte solide, mais une bonne cheminée.
La confection des échelles, dont nos amis se préoccupaient toujours, devait prendre beaucoup de temps ; il fallait en faire une douzaine d’une longueur considérable, et aussi droites qu’une flèche, aussi légères qu’un roseau.
La majeure partie de cette besogne ne pouvait pas être faite à la maison. Qu’on pût travailler en plein air, chaque fois que le temps serait doux, rien n’était plus certain ; mais il n’y aurait pas moyen d’être dehors par la pluie et la neige, ou même quand la gelée serait trop forte ; il était donc nécessaire d’avoir un atelier.
Instruits par l’expérience, nos trois amis étaient devenus prévoyants, et, malgré le désir qu’ils avaient de s’occuper de leur évasion, ils prirent la résolution de ne pas y songer avant d’avoir rendu leur intérieur aussi confortable que possible.
Les vêtements et les couvertures leur étaient assurés. Il leur restait quelques peaux d’yak en bon état, ainsi
que la robe fourrée de plusieurs animaux qu’avait tués Gaspard; et cela, suffisait pour qu’ils n’eussent pas à craindre le froid, ni dans le jour ni pendant la nuit.
Ils avaient plus d’inquiétude au sujet de leur nourriture. L’éléphant leur avait non-seulement enlevé le moyen de se procurer des vivres, puisqu’il avait répandu leur poudre ; mais en foulant aux pieds tout ce qui était dans la cabane, il avait détruit les denrées qui s’y trouvaient. A peine s’il restait quelques reliefs de la chair d’yak, dont les chasseurs avaient fait provision.
Toutefois, les quelques morceaux qui n’avaient pas été complètement broyés par le solitaire, furent recueillis avec soin et déposés en lieu sûr ; puis, dans le cas où il n’y aurait pas moyen de se procurer d’autre viande, nos chasseurs décidèrent qu’ils se rationneraient, en prenant pour base de leurs calculs le temps probable qu’ils avaient à passer dans leur prison.
Il leur restait d’ailleurs l’arc et les flèches de l’Hindou ; enfin, des pièges habilement tendus pouvaient leur procurer une foule d’animaux, qui paraissaient condamnés, ainsi qu’ils l’étaient eux- mêmes, à séjourner malgré eux dans cette vallée bizarre.
Quand ils eurent terminé leurs arrangements domestiques, nos amis allèrent reprendre l’exploration de la falaise, à l’endroit où l’éléphant l’avait interrompue.
Les terrasses qui avaient été découvertes le matin de ce jour mémorable furent de nouveau l’objet d’un examen approfondi; puis les explorateurs, poursuivant leur étude, visitèrent la falaise dans toute son étendue. Pas un pied du mur d’enceinte n’échappa à leur investi-
gation, et par conséquent les deux parois de la gorge qui conduisait au glacier furent examinées comme le reste.
n fut prouvé par cette rechercTie attentive, que nul endroit n’offrait plus de chances à l’escalade projetée, que celui qui avait été remarqué d’abord, et malgré le peu de certitude qu'ils avaient de réussir, nos amis n’en persistèrent pas moins à tenter l’entreprise.
Il fut décidé qu’üs se mettraient immédiatement à l’œuvre, c’est-à-dire à fabriquer leurs échelles.
La première mesure à prendre était de choisir le bois et d’en abattre la quantité voulue. Nos ouvriers, on se le rappelle, n’en étaient pas à leur coup d’essai, et tous les trois pensaient à recourir au pin du Thibet, celui dont ils avaient fait usage pour construire la passerelle, quand un nouvel arbre, d’une égale beauté, et qui paraissait mieux approprié à ce qu’ils voulaient faire, s’offrit à leurs regards. C’était le dcodora.
Malgré cette découverte, le Shikarri déplora de nouveau l’absence de ses bambous ; avec un nombre suffisant de ces derniers, disait-il, on aurait fait assez d’échelles pour escalader la falaise, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour débiter cet arbre énorme.
H n’y avait dans ces paroles aucune exagération ; un bambou, tel qu’on l’eût coupé dans l’endroit où il pousse, aurait fait à lui seul le montant d’une échelle, et sans aucun travail ; on n’aurait eu qu’à y percer des trous, pour y mettre les barreaux.
En outre la légèreté du bambou le rendait, en pareil cas, bien préférable à tous les bois du monde ; car l’une
des difficultés de l’entreprise serait bien certainement de hisser les échelles sur les terrasses qu'elles devaient occuper; et leur plus ou moins de pesanteur n’était pas chose indifférente.
11 y avait bien dans la vallée une sorte de bambou, celle que les habitants de l’Himalaya désignent sous le nom de ringall; mais le chaume de cette espèce, qui est inférieure à toutes celles de l’Inde, n’était ni assez fort, ni assez long pour remplir les conditions voulues.
C’était l’énorme bambou des jongles tropicales que regrettait Ossaro; celui qu'ils avaient trouvé sur leur route, même aux premiers étages de l’Himalaya, et qu’ils avaient vu composer des champs immenses, où il atteint souvent jxisqu’à trente mètres de haut.
C’est également la taille du déodora, quand il est placé dans de bonnes conditions ; mais alors sa circonférence n’a pas moins de neuf à dix mètres.
A défaut de bambou, ce fut donc le déodora que choisirent nos travailleurs. Cet arbre, que les Anglais établis dans l’Himalaya appellent cèdre, est connu depuis longtemps en Angleterre, où il figure dans les parcs et les jardins.
L’appellation de déodora est son nom spécifique; mais il appartient à la famille des pins. On le rencontre partout dans l’Himalaya; il y croît ù presque toutes les hauteurs, et dans n’importe quelle situation; depuis les chaudes vallées d’en bas, jusqu’auprès de la ligne des neiges.
Ce sont néanmoins les chaînons inférieurs qui constituent son habitat favori ; et bien qu’il n’y soit pas très-
beau, la grande quantité de goudron qu’on peut retirer de sa sève l’y fait très estimer.
Toutes les fois qu’il pousse en futaie serrée, le déodora s’élève, a un tronc effilé, des branches courtes, et présente la forme caractéristique des pins, qui est celle d’un cône aigu. Mais lorsqu’il est isolé, ou seulement assez écarté des autres arbres pour s’étendre, il a de fortes branches qui deviennent très-longues, et qui déployées horizontalement, ainsi que leurs rameaux et leurs feuilles, offrent alors une surface aplanie comme celle d’une table.
Nous avons dit plus haut que le déodora atteignait souvent trente mètres d’élévation. Il est fort apprécié de tous les habitants des lieux où on le rencontre. Son bois est excellent pour la bâtisse ; il est facile à travailler, presque impérissable, et très-aisé à fendre, ce qui est une qualité précieuse dans une contrée où la scie est à peu près inconnue.
Dans la vallée de Cachemire on en construit des ponts, dont la durée témoigne de son incorruptibilité. Une partie de ces ponts est submergée pendant six mois de l’année; et, bien que plusieurs d’entre eux •soient construits depuis un siècle, ils n’en sont pas moins en assez bon état pour qu’on puisse les franchir sans crainte.
Le goudron qu’on extrait du déodora est moins épais que le goudron ordinaire. Il est d’un rouge foncé, et d’une odeur extrêmement pénétrante. On le désigne dans l’Himalaya sous le nom à’huüe de cèdre ; les habitants de cette région l’emploient contre les maladies de la
peau, et en font usage dans les affections scrofuleuses des bêtes à cornes.
Le déodora est d’une croissance très-lente. Ce qui empêche de l’introduire chez nous en qualité de bois de service, et le réduit en Europe à la simple condition d’arbre décoratif.
Ce fut principalement la facilité avec laquelle on peut fendre le déodora qui le fit choisir jjar nos travailleurs pour construire les montants de leurs échelles. S’il avait fallu débiter un arbre de cette dimension, et en tirer des brins de la grosseur d’une perche, avec le pauvre outillage dont ils disposaient, nos chaipentiers n’y seraient jamais parvenus. Mais comme il suffisait d’y placer un coin pour le diviser en autant de parties qu’on le jugeait nécessaire, c’était précisément le bois qui convenait dans cette occasion.
Tandis qu’ils étaient en quête de leurs déodoras, nos amis découvrirent une autre espèce de pin qui aurait échappé à leurs regards, sans le botaniste qui la leur fit remarquer.
Non-seulement, grâce à un examen attentif, le chasseur de plantes avait reconnu dans ce nouveau conifère celui <[ui porte le nom de chil; mais il savait que le bois de cet arbre, excessivement résineux, faisait d’excellentes torches. En effet les habitants de l’Himalaya l’emploient à cet usage avec beaucoup de succès.
Le botaniste pouvait encore apprendre à ses compagnons que l’abondante résine qui découle du chil sert d’onguent aux indigènes de ces parages ; et que pour les plaies elles blessures il n’y a pas de remède plus efficace
Enfin il pouvait ajouter que le déodora et le chil, que l’on trouve presque toujours côte à côte, surtout dans les endroits où le déodora est commun, ne sont pas les seuls conifères qui soient d’origine himalayenne. Il aurait pu leur citer par exemple le moranda, qui est un arbre magnifique, d’un vert très-foncé, et qui, l’im des plus grands de la famille atteint souvent soixante mètres de haut. Le rye-pine dont la taille n’est guère inférieure à celle du moranda, et qui est peut-être plus ornemental. Enfin l’espèce ordinaire, qui couvre de forêts étendues les crêtes situées entre deux et trois mille mètres au-dessus de l’Océan.
Cette dernière espèce croît principalement dans les sols rocailleux ; on ne comprend pas comment elle peut s’y développer. Elle arrive néanmoins à toute sa hauteur sur les flancs perpendiculaires des rochers, sur le granit pur et simple. Une crevasse existait dans la pierre ; une graine y est arrivée d’une façon ou de l’autre, elle y a germé ; et de cette graine est sorti un arbre géant qui vivra peut-être des siècles. Il est probable qu’il se nourrit du granit même.
Ce ne fut pas pour le botaniste une faible satisfaction que la découverte du chil. Avoir des torches pour s’éclairer pendant les interminables soirées d’hiver, ce serait à la fois pour lui et pour ses compagnons, une joie bien vive, et le moyen d’avancer l’heure de la délivrance. Ils pourraient travailler le soir au lieu de rester oisifs dans les ténèbres ; faire au coin du feu les barreaux de leurs échelles, et tous les menus ouvrages qu’exige la vie quotidienne.