LES ECHELLES
L’abatage des arbres ne demanda pas beaucoup de temps. Nos ouvriers les avaient choisis de faible grosseur; en efl'et pourvu qu’ils fussent assez longs, plus leur diamètre était mince, et mieux ils convenaient. Ceux de quinze mètres de haut faisaient parfaitement l’affaire, puisqu’une fois privés de leur cime, ils avaient encore de neuf à dix mètres de longueur; et beaucoup d’entre eux, n’ayant qu’un très-petit diamètre, il suffisait de les dépouiller de leur écorce, et de les fendre en deux pour avoir des montants d’échelle.
La confection des barreaux n’offrait pas plus de difficulté; mais elle demandait beaucoup de temps, à cause du grand nombre de bâtons qu’il fallait pour cet objet.
Ce qu’il y aurait de plus malaisé, nos travailleurs l’avaient prévu, ce serait de percer les trous qui devaient recevoir les échelons. Effectivement cette besogne fut
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aussi longue à elle seule, que la (ahricalion des diverses parties de l’échelle.
Avec une tarière, un ciseau à mortaise, ou seulement une bonne vrille on y serait arrivé sans peine ; mieux encore avec un vilbrequin. Mais nos artisans n’avaient pas d’outils, ni ceux-là, ni aucun autre avec lequel ils pussent forer un trou qui leur permît d’y entrer le petit doigt. Et les trous qu’ils avaient à faire se comptaient par centaines. Gomment y parvenir?
Ils pouvaient bien avec leurs couteaux pratiquer des entailles d’une profondeur suffisante; mais que de temps et que de peine leur faudrait-il pour creuser de la sorte au moins ([uatre cents trous d’une certaine largeur! Cette besogne serait aussi ennuyeuse qu’interminable, en supposant qu’elle j)ût être achevée, ce qui était plus que douteux. La pointe des couteaux, la lame elle-même serait usée bien avant la fin de l’opération, et pouvait casser au début.
S’ils avaient eu des pointes, en ({uantité suffisante, cet embarras n’aurait pas existé. Au lieu d’être enfoncés dans les montants comme une cheville dans sa mortaise, les échelons y auraient été cloués. Mais les pointes n’étaient pas moins rares que les vilbrequins ; excepté les clous qui garnissaient les semelles des deux frères, et ceux qui étaient à la crosse des fusils, la vallée n’en renfermait pas un.
Il faut avouer que la chose était emharrassante. Mais Karl avait prévu la difficulté, et rpii plus est, y avait pourvuaès l’origine. A l’instant où il avait eu le projet d’escalader la falaise, ce problème de la fabrication des
Abatage des arbres.
échelles lui était venu à l’esprit, et il l’avait résolu aussitôt.
Néanmoins ce n’était qu’une hypothèse, et il fallait que l’expérience en démontrât la justesse. Bien des théories sont tombées devant la pratique ; mais celle dont nous parlons fut expérimentée, et justifia les prévisions de l’auteur.
Karl avait donc imaginé de forer ses montants d’écheUe au moyen du feu, c’est-à-dire avec un fer rouge.
Où trouver du fer? demandez-vous; cela n’était pas plus facile que d’avoir un ciseau.
Rien n’est plus vrai; mais Karl y suppléa par son esprit inventif. Il possédait un petit pistolet de poche ; le canon de ce pistolet pouvait avoir douze ou quinze centimètres de longueur, et n’offrait aucune saillie dans toute cette étendue. L’intention de Karl était de faire rougir ce canon et de l’employer en guise de tarière.
C’est précisément ce qu’il fit ; et l’opération ayant été recommencée quelques centaines de fois , il y eut à chaque montant d’échelle un nombre de trous équivalent à celui des barreaux qui devaient y être posés.
Il va sans dire que ce travail prodigieux ne fut pas achevé en une seconde, ni même en un jour; Karl y passa au contraire bien du temps, et fut trempé de sueur plus d’une fois avant d’arriver à son dernier forage. Ces quatre cents trous lui avaient coûté bien des larmes, non pas de chagrin, mais arrachées par la fumée du bois de cèdre.
Il s’en tira cependant à son honneur, et quand il eut fini sa tâche, il resta peu de chose à faire pour terminer
sa besogne. Gaspard et le Shikarri n’eurent plus qu’à réunir deux montants au moyen des barreaux, placés dans les trous qui venaient d’être percés, et la première échelle fut prête.
Les autres s’achevèrent de la même façon ; puis on les porta une à une au pied de la falaise, dont l’escalade devait être essayée.
Il est triste d’avoir à dire que ce n’était qu’un essai; et plus triste d’ajouter qu’il fut sans résultat.
Les premières échelles avaient été hissées les unes après les autres; chacune posait sur la terrasse qu’elle devait occuper. Les trois quarts de la muraille avaient été escaladés avec bonheur, quand une circonstance imprévue détruisit tout espoir.
La dernière partie du rocher s’avançait en surplomb, et dépassait de quelques pouces la corniche que venaient d’atteindre nos malheureux amis. Il n’y avait pas moyen d’y appliquer une échelle, puisque la muraille n’était pas même verticale.
Cette disposition du dernier étage ne se voyait pas du pied de la falaise ; mais lorsqu’il fut arrivé à l’échelon supérieur de la dernière échelle, le pauvre Karl aperçut l’obstacle, et n’eut pas besoin de le regarder une seconde fois pour voir qu’il était insurmontable. Franchir au vol cette dernière partie de l’enceinte n’aurait pas été plus difficile pour un homme que de faire tenir une échelle sur la tablette qu’elle dominait.
Ce fut avec cette conviction douloureuse que le botaniste alla rejoindre les deux autres qui attendaient sa réponse.
Gaspard et Ossaro n’eurent pas besoin de retourner sur la corniche; ils y étaient déjà montés, et savaient à quoi s’en tenir; les paroles de Karl ne faisaient que confirmer leur poignante découverte.
Ainsi tant de procédés ingénieux, tant de courage, tant de travail et de fatigue étaient perdus, tant d’espoir était anéanti par cette malheureuse circonstance; et l’avenir qu’ils avaient vu si brillant leur apparaissait plus menaçant et plus sombre que jamais.
Gomme au sortir de la caverne, après leurs infructueuses recherches, ils allèrent s’asseoir ou plutôt ils se laissèrent tomber sur la roche voisine, et y restèrent profondément accablés.
Ils étaient là sans autre sentiment que celui de leur détresse, tantôt regardant la terre, tantôt levant les yeux sur la falaise, et les fixant sur les terrasses où, pareilles à l’escalier d’une araignée gigantesque, se dressaient ces longues échelles qu’ils avaient eu tant de peine à y mettre, et qui, après avoir été gravies si joyeusement, n’étaient pour eux qu’un sujet d’amertume.