‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 28 sur 62 · RETOUR · texte numérisé non relu

RETOUR

Plongés dans un morne silence, ils restèrent pendant longtemps dans la même attitude. C’était en plein hiver, le vent était glacial, mais ils n’en sentaient pas les morsures. Le profond désappointement dont ils étaient accablés, les empêchait de s’émouvoir de la douleur ^ physique. En ce moment , une avalanche aurait menacé leur tête, que pas un d'eux ne se serait inquiété de lui échapper.

Ds étaient si fatigués de leur réclusion, si terrifiés par la perspective de ne jamais en sortir, au moins tant qu’ils vivraient, qu’ils auraient contemplé la mort sans un nouvel effroi.

Le brin de paille auquel ils s’étaient cramponnés si longtemps, avec un si joyeux espoir, venait de se rompre, et ils se noyaient sans retour.

Il y avait plus d’une heure qu’ils étaient là toujours aussi tristes, aussi découragés. Les teintes empourprées

que les neiges éternelles commençaient à revêtir, annonçaient que le soleil avait baissé dans les deux, et que la nuit approchait.

Karl s’en aperçut, et fut le premier qui rompit le silence.

« Frères, dit-il, comprenant Ossaro dans cette appellation afl'ectueuse, levons-nous et partons; à quoi bon rester ici plus longtemps ; il faut rentrer chez nous.

— Chez nous ! répéta Gaspard avec un triste sourire ; tu n’aurais pas dû employer ce mot-là, Karl I Autrefois il avait tant de douceur! et maintenant il résonne à mon oreiUe comme un écho qui n’est plus de ce monde. »

Karl ne répondit rien à ces paroles touchantes. Quel espoir ou quelle consolation pouvait-il donner à son frère? Cependant il se leva, tout en gardant le silence, et accompagné des deux autres il se dirigea , par le chemin le plus court, vers la pauvre demeure qui devenait plus que jamais leur véritable chez eux.

Une nouvelle inquiétude attendait les trois captifs. Ils avaient mis de côté, on se le rappelle, les provisions qui avaient échappé au sac de leur cabane, et l’économie la plus rigoureuse avait présidé à leur repas.

Mais la construction des échelles les avait tellement absorbés, qu’ils n’avaient pas fait autre chose, et que le garde-manger n’avait reçu pendant ce temps-là ni poisson, ni gibier d’aucune sorte. Il avait au contraire perdu chaque jour une partie de son contenu; et lorsque nos jeunes gens avaient quitté la maison pour tenter leur escalade, ils n’y avaient laissé qu’une dernière

tranche d’yak, tout au plus suffisante pour leur repas du soir.

Affamés par le travail, ils comptaient néanmoins souper de ce dernier morceau, et y pensaient avec satisfaction, car la nature réclame toujours ses droits ; les besoins pressants du corps ne doivent pas être étouffés par les angoisses de l’esprit.

Quand nos amis approchèrent de la hutte, et en aperçurent la porte ouverte ; quand au milieu de cette atmosphère dont le froid les pénétrait, ils virent son toit de chaume, quand ils pensèrent à son paisible intérieur, si commode, si bien calfeutré ; quand sous l’influence de la bise et de la faim, ils se représentèrent la flamme d’un bon fagot pétillant dans l’âtre, et qu’ils entendirent par avance la tranche d’yak siffler et crépiter sur la braise, ils commençèrent à rentrer dans leur état normal. On ne saurait dire qu’ils fussent positivement joyeux; mais quelque chose qui ressemblait à du bien-être se peignait sur leurs visages.

L’homme est fait ainsi ; et probablement c’est un bonheur; l’état de son âme est comme celui du ciel : tantôt sombre, tantôt lumineux, s’obscurcissant de nouveau, et recouvrant sa lumière.

Pour nos amis, l’épais nuage se déchirait un instant, et un rayon les pénétrait de sa douce influence , qui malheureusement devait bientôt s’évanouir.

Ils avaient battu le briquet, allumé la torche, et fait immédiatement du feu. Un de leur désir était déjà satisfait: ils pouvaient se réchauffer à cette flamme brillante, et ils le faisaient avec délices. Mais lorsque,

n’ayant plus froid, ils pensèrent à calmer leur appétit, ce fut en vain qu’ils cherchèrent leur souper ; le morceau d’yak avait disparu.

Un voleur, en quête de pâture, avait profité de leur absence pour décrocher la tranche de bœuf, qui pendait au plafond.

Le matin, dans l’entraînement de* ce départ si gros de promesses, nos pauvres amis avaient oublié de fermer leur porte, et une bête sauvage, un loup, une panthère, un carnassier quelconque avait pénétré chez eux.

Pas un morceau, pas une bouchée de cette tranche de bœuf, ni d’aucun autre aliment ne restait dans la cabane ; et les trois amis. Fritz faisant le quatrième, se couchèrent sans souper.

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