CHAPITRE XXVIII
A LA RECHERCHE d’uN DÉJEUNER.
Les efforts qu’ils avaient faits pour transporter les échelles, et surtout pour les hisser sur les terrasses, avaient tellement fatigué nos amis, qu’ils parvinrent à s’endormir, en dépit de la faim qu’ils éprouvaient.
Toutefois leur sommeil ne fut ni profond, ni de longue durée. Ils s’éveillèrent l’un après l’autre, et passèrent le reste de la nuit à méditer sur leur infortune présente, et sur le triste avenir qui leur était réservé.
Ils n’avaient pas même la perspective de déjeuner le lendemain matin. Avant de manger, il leur faudrait aller dans le bois; c’est-à-dire, à l’autre bout du vallon ; puis arrivés là, ils auraient à chercher la bête, à la poursuivre, à la tuer, et à la faire cuire avant de pouvoir se mettre quelque chose sous la dent.
Encore s’il avait suffi d’attendre, et de se donner de la peine ! mais en supposant qu’ils vissent du gibier, comment feraient-ils pour l’atteindre? ce n’était pas
seulement leur déjeuner qui se trouvait compromis : c’était le dîner, le repas du jour, et celui du lendemain.
Jusqu’ici la broche avait été amplement approvisionnée, grâce à l’adresse de Gaspard ; elle aurait pu l’être encore s’il y avait eu des munitions ; mais en perdant sa poudre, l’habile chasseur avait perdu sa puissance ; et les daims, qui étaient nombreux dans la vallée, sans parler des oiseaux qui la fréquentaient, pouvaient maintenant se rire du voisinage de Gaspard ; déso.*‘mais son ' fusil ne valait pas mieux qu’un bâton.
Il ne restait plus aux deux frères que trois coups à tirer ; deux par le fusil de Gaspard, et le troisième par le rifle de Karl. Une fois les deux fusils déchargés, nulle détonation d’arme à feu ne retentirait dans la vallée silencieuse, et n’éveillerait les échos de la falaise.
Malgré cela nos chasseurs étaient loin de croire qu’ils ne parviendraient pas à tuer un des animaux qui peuplaient la vallée. S’ils l’avaient cru, ils auraient été bien malheureux; assez, probablement, pour ne pas fermer l’œil de la nuit. Mais quelle que fût l’anxiété que leur inspirait l’avenir ils ne le voyaient pas encore sous un jour aussi noir. Ils comptaient se procurer, même sans fusil, autant de gibier qu’il leur en faudrait pour vivre; et comme ils ne donnaient, ni les uns ni les autres, cette espérance devint le sujet de la conversation.
Ossaro, d’abord, avait son arc et ses flèches, qui le rassuraient complètement. Dût-il être malheureux à la chasse, il lui restait son filet; et si le poisson venait à manquer, n’avait-il pas, avec son exjiérience de Shikarri une foule de moyens pour frapper les ([uadrupèdes, en-
gluer les oiseaux, et faire venir les poissons dans ses pièges.
Karl était bien résolu, dès que le printemps serait de retour, à cultiver certaines plantes comestibles, qu'il avait trouvées çà et là, et qui propagées avec soin, pourraient fournir des produits abondants.
Nos chasseurs avaient, en outre, le projet bien arrêté de recueillir les fruits mangeables qui mûrissaient dans leur voisinage, et de se mettre ainsi à l’abri du besoin pour la mauvaise saison.
L’insuccès de leur dernière entreprise avait réveillé en eux l’atroce conviction qu’ils étaient destinés à vivre dans cette enceinte rocheuse, et qu’ils devaient y mourir sans en avoir franchi la muraille.
Sous l’empire de cette conviction plus vive et plus profonde que jamais, ils en revinrent à se préoccuper de leurs moyens d’existence, non-seulement dans le présent, mais encore dans l’avenir ; et c’est ainsi qu’en attendant le point du jour, ils passèrent le reste de la nuit.
Dès que les premières lueurs de l’aube apparurent au sommet des montagnes, dont plus d’une était visible du seuil de la case, on aurait pu voir les trois amis se préparer à l’exécution de quelque dessein important. A la nature de leurs préparatifs on devinait aisément ce qu’ils se proposaient de faire.
Gaspard chargeait les deux canons de son fusil, et le faisait avec le soin d’un homme qui en est à son dernier grain de poudre
Karl préparait également son rifle ; tandis que l’Hindou, s’armant à sa manière, examinait la corde de son
arc, et remplissait de flèches aiguës l’étui d’osier qui lui servait de carquois.
On ne pouvait pas s’y tromper ; c’était la chasse qui allait occuper nos amis, et il n’était pas moins certain qoi’ils allaient partir immédiatement. En effet, ils étaient pressés de se mettre en quête de leur déjeuner; et si, à la chasse, un violent appétit devient une cause de succès, ils étaient sûrs de réussir; car, tous les trois avaient une faim de loup.
Fritz n’était pas moins affamé ; et l’on voyait à sa mine qu’il ferait de son mieux pour seconder les chasseurs. Quelque dût être l’animal, plume ou poil, qui serait assez malheureux pour approcher de ses mâchoires, la pauvre bête n’en sortirait pas saine et sauve.
Les trois chasseurs décidèrent avant de partir qu’ils prendraient chacun une direction différente. De cette façon ils auraient trois chances pour une de rencontrer du gibier; c’était le moyen d’en avoir plus tôt ; ce qui dans l’occasion ne laissait pas d’être important.
Si l’Hindou tuait quelque chose, il devait immédiatement donner un coup de sifflet pour en avertir Karl et Gaspard, qui aussitôt se dirigeraient vers la cabane. Si au contraire c’était l’un des deux tireurs qui abattît la première pièce, le coup de feu, qui naturellement serait entendu, servirait d’appel aux deux autres.
Après avoir fait ces conventions, et parié, en badinant, que ce serait tel ou tel qui pourvoirait la broche, ils s’éloignèrent de la cabane, Gaspard allant à droite, Ossaro à gauche, et Karl, suivi de Fritz, prenant au centre.