A I. AFFUT
Quelques minutes après, les trois chasseurs s’étaient mutuellement perdus de vue. Karl et Gaspard, ayant soin de profiter des buissons et des grandes herbes pour se cacher, suivaient l’un à droite, l’autre à gauche, les bords du lac ; tandis que le Shikarri avait tourné ses pas du côté de la falaise, dont il longeait la hase, avec l’espoir d’être plus heureux qu’ailleurs.
L’animal que Gaspard comptait voir le premier, dans la direction qu’il avait prise, était le Kakour ou cerf aboyeur. Depuis qu’il était dans la vallée, jamais ou bien rarement, il n’avait été à la chasse, sans rencontrer au moins un cerf de cette espèce ; et plus d’une fois le Kakour avait été le seul gain de sa journée.
Il avait appris à le faire venir à portée de son fusil, tout simplement en se cachant dans l’herbe, et tn imitant la voix d’un autre Kakour, dont le cri est une sorte d’aboiement, ainsi qu’on peut le déduire de son nom.
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Ce cri particulier offre une grande ressemblance avec le jappement du renard; seulement il est beaucoup plus fort. LeKakour le profère toutes les fois qu’il soupçonne la présence d’un ennemi dans son voisinage ; et il le répète à de courts intervalles jusqu’au moment où il croit que le danger est passé, ou qu’il se décide à le fuir.
Le pauvre animal, dans sa simplesse, ne paraît pas savoir qu’en aboyant, ce qu’il fait peut être pour avertir ses compagnons, il donne le signal de sa mort, en se révélant à l’ennemi qu’il redoute.
Le chasseur qui profite de cette révélation n’est pas toujours un homme. Le tigre, le léopard, le chitah, et bien d’autres carnassiers tirent bénéfice de la folle habitude du Kakour ; ils s’en approchent inaperçus, tombent sur lui, et en font leur proie.
Il est facile à la voix humaine d’imiter le cri du cerf aboyeur ; et après une seule leçon, donnée par le Shikarri, non-seulement Gaspard, à qui elle était adressée, put le reproduire à s’y méprendre; mais le botaniste, qui n’avait fait qu’assister à la démonstration de l’Hindou, fut capable d’en faire autant.
La faim qui tourmentait Gaspard, l’engagea donc à se mettre d’abord à la recherche du Kakour, puisque c’était la bête qui selon toute probabilité serait la plus facile à découvrir. Ce motif néanmoins était le seul qui pût lui faire préférer cet animal à tout autre gibier ; car la venaison du cerf aboyeur est loin d’être excellente. On ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise en automne, ou à la fin de l’hiver ; mais elle n’est délicieuse à aucune époque ; et il y avait dans la vallée d’autres quadrupèdes.
et quelques oiseaux dont la chair lui était bien supérieure.
Mais nos amis étaient ce jour-là beaucoup trop affamés pour être difficiles ; Gaspard le sentait pour son propre comjjte, et savait que le botaniste et le Shikarri étaient dans la même disposition. La grande affaire était non pas d’avoir un bon morceau, mais un morceau quelconque ; et la venaison du Kakour, fût-elle à sa plus mauvaise époque, serait trouvée excellente.il ne s’agissait que de se la procurer; et c’est pour cela que Gaspard, au lieu de vaguer ça et là, comme font tous les chasseurs, allait droit au but qu’il voulait atteindre.
Il connaissait une remise où il était presque sûr de trouver un aboyeur; c’était une charmante clairière entourée d’arbres à feuilles persistantes, et située dans les environs du lac, vis-à-vis de l’endroit où était placée la cabane.
Gaspard, qui avait traversé maintes fois cette clairière, n’y était jamais entré sans voir un Kakour en brouter l’herbe fine, ou couché à l’ombre du taillis qui l’entourait. Il avait donc de bonnes raisons pour croire que cette fois, ainsi que les autres, il y trouverait ce qu’il cherchait.
Allant aussi vite que le permettait la disposition des lieux, il marcha sans s’arrêter jusqu’à l’endroit où il espérait découvrir les éléments du déjeuner. Arrivé près de la clairière, il pénétra dans le taillis ; et restant sous bois, il avança lentement avec la plus grande précaution.
Pour être plus sûr de réussir, il se mit à genoux, et rampa sur les mains comme un chat sur ses pattes. De
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cette façon, il atteignit la lisière du fourré; puis il chercha du regard une cépée feuillue où son corps pût être caché aux regards des animaux, cerfs ou autres, qui se trouveraient dans la clairière.
11 s’arrêta derrière le buisson qu’il avait avisé, et relevant la tête, il jeta les yeux entre les branches pour voir ce qui se passait au dehors.
Cet examen, auquel il apporta la plus grande attention, et qui fut terminé en quelques secondes, n’eut sans doute pas le résultat qu’il espérait, car son visage exprima le désappointement.
Il n’y avait en effet dans la percée, ni kakour, ni gibier d’aucune espèce.
Ce ne fut pas sans chagrin que le pauvre Gaspard vit que la clairière était vide. Sans parler du besoin qu’il avait de déjeuner, il avait cru, en raison de la connaissance qu’il avait des lieux, que ce serait lui qui fournirait aux deux autres un quartier de venaison; et il n’était pas moins blessé dans son amour-propre ({ue dans son appétit.
Néanmoins il ne se laissa pas décourager par cette première déception; il ne voyait pas de kakours dans la clairière ; mais il j)Ouvait y en avoir dans le voisinage, et grâce au moyen ([ui lui avait servi plus d’une fois, il espérait déterminer l’un de ces animaux à paraître.
Dans cet espoir, il s’accroupit derrière le buisson qui le protégeait, et se mit à japper à la kakour avec toute la perfection dont il était capable.