I • • I III
reconnût la justesse de ces paroles, il n’en fut pas moins désolé. Son frère les avait dites sans conviction; il était facile de le voir. La force de Karl était feinte ;^et la peine qu’il se donnait pour dissimuler sa tristesse faisait d’autant mieux comprendre qu’il avait peu d’espoir.
Gaspard ne répondit rien aux paroles de son frère. Quant à Ossaro, il secoua la tête, et sous l’inspiration du fatalisme oriental : « Si le grand Sahib qui est au ciel, dit-il, veut que nous sortions d’ici , nous en partirons; s’il ne le veut pas, nous y resterons toujours. »
Bien qu’inspirés par une foi profonde, ces mots ne contribuèrent point à relever le courage des trois captifs ; et üs retombèrent dans un morne silence.
Toutefois, si Gaspard et Ossaro paraissaient accablés par cette nouvelle déception, Karl semblait moins disposé à perdre toute espérance ; et tandis que les deux premiers s’abandonnaient à leur chagrin, il combinait évidemment quelque nouvelle entreprise.
Ses compagnons finirent par s’en apercevoir; mais ni l’un ni l’autre ne voulut troubler sa rêverie, supposant bien qu’ils ne tarderaient pas à connaître sa pensée.
Effectivement, quelques minutes après Karl rompit le silence, et d’une voix encourageante: « Allons!, dit-il, ne cédons pas au désespoir; il sera temps de nous désoler quand nous n’aurons plus de chances de salut, et il nous en reste encore. Vous savez quel était mon projet lorsque je gagnai la saillie de la falaise où j’ai trouvé la caverne, et l’ours qui l’habitait. Je pensais alors que si nous rencontrions une série de corniches, s’étageant audessus les unes des autres, nous pourrions y placer des
échelles, et par ce moyen escalader la muraille. Nous avons justement en face de nous ces tablettes successives ; malheureusement, au-dessus de la dernière que nous puissions atteindre est un espace de soixante à soixantedix pieds qu’il est impossible de franchir. Nous ne pouvons pas faire une échelle de cette dimension ; et d’ailleurs comment la hisser jusque-là? Il n’y a donc pas moyen d’escalader la falaise.
— Qui sait ! reprit Gaspard ; il y a peut-être un endroit où les saillies de la muraille sont moins éloignées les unes des autres; les as-tu examinées sur tous les points?
— Non, re'pondit Karl; je n’ai étudié que celle où j’ai rencontré l’ours. Depuis lors nos aventures avec ledit animal, ainsi que notre exploration de la caverne ont pris tout notre temps, et m’ont fait oublier ce projet d’échelles. Mais on peut y revenir. La première chose à faire»est de chercher un endroit où l’escalade soit plus facile ; nous nous y mettrons dès demain matin; pour ce soir il est trop tard; le jour baisse, et la lumière nous est indispensable. Retournons au logis, prenons quelque chose, et endormons-nous après avoir prié Dieu pour le succès de l’entreprise. Nous nous lèverons mieux disposés, et nous commencerons nos recherches. »
Ces paroles ne soulevèrent aucune objection de la part des auditeurs. Bien au contraire, en entendant parler de souper, Gaspard et Ossaro, qui avaient grand faim, se levèrent avec une vivacité remarquable; et le frère aîné, prenant la tête, ils le suivirent, ayant derrière eux le bon Fritz qui les suivait à son tour.
Arrivés à la maison, ils préparèrent le souper et lui trouvèrent ce zest incomparable que la faim donne toujours, même aux aliments les plus grossiers. Puis ayant accompli la dernière partie du programme, c’est-à-dire élevé leur cœur à Dieu en priant pour la journée du lendemain, les trois amis allèrent s’étendre sur l’herbe qui leur servait de matelas, et s’endormirent avec de nouvelles espérances.