DOUBLE APPEAU
Il se passa un temps considérable avant (fue Gaspard entendit répondre à son appel, ou observât le moindre signe qui annonçât la présence d’un animal quelconque.
En vain avait-il répété ses jappements, et laissé entre eux l’intervalle de rigueur ; pas une voix n’avait l'ait écho à la sienne, et il commençait à croire que non-seulement la clairière, mais le fourré lui-même ne renfermait pas une seule pièce de gibier.
Il venait de proférer un dernier cri, en donnant à son appel tout ce qu’il avait pu y mettre de séduction, et déjà il se levait pour aller chercher fortune ailleurs, quand l’aboiement du kakour résonna enfin de l’autre côté de la clairière.
Le son était faible et paraissait venir d’un endroit éloigné ; mais c’était bien la contre-partie de l’appel de notre chasseur, et il était facile de faire approcher la bête. Gaspard ne perdit pas une seconde ; il se remit à
japper de la façon la plus séduisante, et prêta de nouveau l’oreille pour saisir la réponse.
Les aboiements du kakour lui arrivèrent apportés par la brise, et tellement pareils à ceux qu’il venait de proférer, que si Gaspard n’avait pas été sûr qu’ils sortaient de la bouche d'un cerf, il aurait cru entendre l’écho de sa propre voix.
Encouragé par ce dernier succès, il reprit ses jappements, et continua pendant quelques minutes, en y déployant la même habileté.
Mais cette fois il n’obtint pas de réponse ; il écouta, sans oser respirer : l’écho ne se fit même pas entendre.
Il aboya encore, ouvrit les deux oreilles; pas un son n’interrompit le silence.
Je me trompe ; un léger bruit retentissait dans le fourré; non pas la voix du kakour, mais un murmure tout aussi agréable à l’oreille du chasseur. On entendait, de l’autre côté de la clairière, ce frôlement de feuilles qui annonce le passage d’un animal à travers le taiUis.
En effet, Gaspard ayant tourné les yeux vers l’endroit où se produisait le murmure, il vit, ou crut voir s’agiter quelques branches.
Certes il avait raison, car un instant après, non-seulement les branches remuaient un peu plus fort ; mais Gaspard distinguait derrière elles un objet de couleur brunâtre.
Que pouvait être cet objet, sinon le corps du cerf?
Bien qu’il n’en fût pas très-éloigné, puisque la clairière avait tout au plus vingt mètres de large, et que
l’animal se tenait immédiatement derrière l’une des cépées qui en formaient la ceinture, Gaspard ne voyait qu’imparfaitement la bête. Elle lui était dissimulée par le feuillage, et peut-être mieux encore par l’absence de lumière, car le soleil n’était pas bien haut sur l’horizon, et se trouvait caché par les montagnes.
Le jour, néanmoins, était suffisant pour que l’on pût viser ; et comme les branches qu’il avait en face de lui, n’étaient que de simples brindilles, Gaspard n’avait pas à craindre que cet obstacle détournât sa balle.
Pourquoi, dès lors, ne pas tirer tout de suite? Il n’était pas sûr que l’occasion devînt meilleure, et il risquait de la perdre en attendant plus longtemps; le cerf pouvait prendre l’alarme et se replonger dans le bois.
« Gela y est donc ! *• murmura Gaspard, qui en même temps s’appuya fermement sur un genou, et arma son fusil.
C’était un fameux chien que celui du fusil de Gaspard ; un de ces chiens qui, lorsqu’on les amène au point d’arrêt, annoncent que leur ressort est en bon état.
Le claquement de celui-ci résonna d’un bruit si net au milieu du silence, et dans l’air calme du matm, qu’on aurait pu l’entendre à vingt-cinq ou trente pas, c’est-àdire de l’autre côté de la clairière, et beaucoup plus loin encore. Notre chasseur avait même craint d’en effrayer la bête, et n’avait pas quitté celle-ci du regard, pendant qu’il avait armé son coup.
Le cerf n’avait pas bougé; mais en même temps, comme si un écho l’eût répété, un bruit sec, pareil à celui qu’il venait de produire, frappa l’oreille du
chasseur, et parut sortir de l’endroit où il visait le kakour.
Il était bien heureux pour Gaspard que le chien de son fusil eût craqué aussi fort, et non moins heureux qu’il eût entendu l’écho de ce craquement. Sans cela il aurait pu tuer son frère, ou être fusillé par celui-ci.
Toutefois en entendant répéter ce bruit significatif, Gaspard s’était relevé d’un bond, tandis, qu’en face de lui, Karl se dressait de l’autre côté de la clairière.
Ils étaient là tous deux, ayant à la main leur fusil armé, et se regardant comme s’ils avaient dû se battre en duel.
Pour qui les aurait vus en ce moment, cette supposition eût été confirmée par la pâleur de leurs visages, et par l’effroi qui se peignait dans leurs regards. Il se serait même écoulé quelque temps avant qu’une parole ou un geste eût rassuré le témoin de la scène ; car pendant plusieurs secondes ni l’un ni l’autre ne put exprimer son émotion.
C’était plus que de l’étonnement ; il se mêlait à leur surprise une terreur indéfinissable, qui peu à peu se transformait en actions de grâces pour l’heureux incident qui les avait avertis mutuellement de leur présence, et empêchés de commettre un fratricide.
Ils restèrent silencieux, comme je viens de le dire, pendant plusieurs secondes ; puis des exclamations haletantes s’échappèrent de leurs lèvres. Ensuite tous les deux, comme obéissant à la même impulsion, jetèrent leurs fusils sur l’herbe, et se précipitant dans les bras l’un de l’autre, y restèrent pendant quelque temps, enlacés dans une étreinte fraternelle.
Le fait en lui-même n’avait pas besoin d’explication. Après avoir suivi le bord du lac, parallèlement à son frère, Karl avait pris à droite, et pénétré dans le petit bois où se trouvait alors Gaspard. Ên approchant de la clairière il avait entendu un aboiement, qu'il avait reconnu pour celui du kakour; il y avait répondu, et voyant que le cerf ne bougeait pas, il avait cheminé sous bois avec l’intention de tirer l’animal à belle portée.
Parvenu à la lisière du taillis, il avait cessé de répondre à l’appelant, croyant bien trouver celui-ci dans la clairière. Pendant ce temps-là, Gaspard continuait toujours à imiter le cri du cerf ; il le reproduisait tellement bien, et avec tant d’énei^ie, que le pauvre Karl ne douta pas un instant de la proximité de l’aboyeur, et ne pouvait se tromper sur l’endroit où il était remisé.
La silhouette brune, qu’il apercevait au milieu du feuillage, ne pouvait être à ses yeux que celle du kakour et il armait son rifle pour envoyer sa balle dans le cœur de la bête, quand le bruit sec du chien de Gaspard l’avertit du malheur qu’il allait commettre, et changea le dénouement que cette fatale méprise allait avoir.
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Gaspard s'était relevé d’un bond. (Page ISi).)