LE SIGNAL DU SHIKARRI
. Comme s’il avait eu pour but de ranimer leur esprit, et de les soustraire à l’émotionqui les dominait toujours, un coup de sifflet vibra au-dessus du lac, et fut renvoyé par les échos de la falaise contre laquelle il avait été frapper. Quelque temps après le signal retentit de nouveau dans une direction un peu différente, et prouva que le Shikarri, après avoir ramassé la bête, avait repris le chemin de la cabane.
Au premier coup de sifflet Karl et Gaspard s’étaient regardés d’une façon particulière ; quand le second coup frappa leurs oreilles, le plus jeune prit la parole.
« Tu vois, dit-il en souriant d’un air ému, tu vois qu’avec son arc et ses flèches que nous méprisions, Ossaro nous a battus tous les deux. Que serait-il arrivé si l’un de nous avait fait retentir le premier signal?
— Ou si nos deux coups -étaient partis ensemble, répondit Karl. Ah! frère, ajouta-t-il en tressaillant, com-
bien nous avons été près chacun de tuer l’autre ! C’est horrible à penser.
— Tu as raison, n’y songeons plus, dit Gaspard, et hâtons-nous de rejoindre Ossaro, pour savoir quel gibier il nous apporte ; est-ce de la plume ou du poil ? Gela m’intrigue. '
Après tout, c’est l’un ou l’autre, poursuivit Gaspard, et probablement un oiseau. Comme j’étais au bord du lac, j’ai entendu un cri étrange dans la direction de la falaise, précisément du côté où devait être le Shikarri. Je ne connais pas du tout cette voix-là; dans tous les cas, elle m’a paru sortir du gosier d’un volatile.
— Moi, je la connais, répondit le botaniste, ou du moins je le suppose ; et si notre Shikarri a tué l’animal à qui elle appartient, nous ferons un déjeuner de prince, un de ces déjeuners qu’appréciait Lucullus. Mais obéissons à l’appel d’Ossaro, nous verrons bien si nous avons cette chance-là. »
Ils avaient déjà repris leurs fusils; et l’arme sur l’épaule, ils sortirent de cette clairière, qui avait failli devenir le théâtre d’un événement si tragique ; puis ils tournèrent l’extrémité du lac, et pressant le pas, ils se dirigèrent du côté de la maison.
En approchant de la cabane ils aperçurent l’Hindou qui les attendait près de la porte, où il était assis sur une pierre. Il avait un oiseau magnifique sur les genoux, le plus beau de tous les oiseaux qui aient jamais fendu les airs, nagé sur l’onde, ou couru dans les champs et les bois.
C’était un paon qu’avait tué le Shikarri ; non pas cet
oiseau déjà superbe, dont la forme rappelle à demi celle du dindon, et qui fait la roue dans nos basses-cours ; mais le paon sauvage de l’Inde, à la taille élancée, aux courbes élégantes, au plumage rivalisant d’éclat avec les pierres les plus précieuses; et ce qui intéressait plus directement nos chasseurs, ayant la chair savoureuse et fine des gibiers les plus exquis.
Cette demière qualité évidemment était celle que le Shikarri préférait. La forme gracieuse de l’oiseau avait déjà disparu sous ses doigts ; il arrachait ces plumes resplendissantes et les jetait au vent, ni plus ni moins qu’il aurait fait de celles d’une volaille ordinaire. Assurément, à sa façon d’agir, on voyait qu’il n’attachait pas plus de prix à ces grandes pennes caudales, et à ce magnifique plastron, d’un lapis admirable, qu’au plumage d’une oie, ou d’une vieille dinde.
Lorsque les deux frères se furent approchés, Ossaro jeta sur eux un regard furtif, et les voyant arriver les mains vides, ne put retenir le mouvent d’orgueil qu’exprima son visage ; ce ne fut qu’un éclair, mais qui n’en trahissait pas moins la joie qu’il avait de son triomphe.
Il n’avait pas besoin de les regarder pour savoir qu’il était le seul dont la chasse eût été fructueuse. Si l’un ou l’autre avait tué, ou seulement blessé une pièce, il aurait entendu le coup de fusil, et rien de pareil n’avait retenti dans la vallée. Ossaro avait donc la certitude que les deux frères n’apportaient rien.
Contrairement aux jeunes sahibs, il n’avait pas d’aventure à raconter. Sa chasse avait été bien simple : il avait entendu le cri d’un paon, et avait découvert ce dernier à
lb-2 LES GhlMi'KUhS DK KüCHEHS.
la cime d’un arbre. Ap}>rochant alors sans bruit à portée d’arc, il avait envoyé sa flèche dans la poitrine étincelante qu’il visait, et l’oiseau était tombé au pied de l’arbre. Il avait, de ses mains vulgaires, ramassé l’admirable créature , et la tenant par les pattes, il l’avait rapportée, les ailes pendantes, comme s’il se fût agi d’un vieux coq acheté au marché de Calcutta.
Les deux autres ne jierdirent pas leur temjjs à lui apprendre qu’ils avaient été bien près de le laisser uniqne possesseur de la cabane et de ses dépendances. Leur estomac n’admettait pas de répit, et les poussait, au lieu de raconter cette histoire, à seconder Ossaro dans ses occupations culinaires. Grâce à leur activité, la flamme d’un bon feu s’éleva bientôt dans l’âtre; et le paon sauvage, dont Fritz avait déjà expédié les entrailles, fut bientôt mis à la broche, sans même avoir été plumé avec tout le soin nécessaire.
GHAPITHE XXXil.
Quelque volumineux que fût le rôti, il en resta peu de chose quand nos amis eurent terminé leur déjeuner à la fourchette du père Adam. Ils n'avaient laissé que les os, et tellement bien nettoyés, que sans l’à compte qu’il avait déjà pris, le malheureux Fritz aurait fait un triste repas.
La chair savoureuse du paon n’avait pas tardé à faire sentir son influence, et les trois mangeurs sentaient revenir leur courage; mais ils ne pouvaient néanmoins rester sans inquiétude en face de l’embarras où les mettait la difficulté de se procurer des vivres. Le manque de poudre avait tellement changé la situation !
Il y avait, il est vrai, l’arc et les flèches d’Ossaro; on pouvait en faire d’autres s’ils venaient à se briser; Gaspard était même bien résolu à se fabriquer un arc, et à demander au Shikarri de lui apprendre à s’en servir. Il ne i>ouvait manquer, en s’exerçant, d’arriver un jour à manier cette arme primitive avec plus ou moins de succès.
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Primitive est bien le mot, puisque son existence remonte fort au delà des temps historiques. Nous pouvons également la qualifier d’universelle; car allez où vous voudrez, aussi loin qu’il est possible, dans les endroits les plus écartés du globe, vous y trouverez les sauvages ayant un arc à la main. Il ne leur vient pas d’une source étrangère, personne ne leur en a donné le modèle. C’est un produit indigène, qui est né dans la tribu, et qui lui appartient, comme si le Créateur lui-même le lui avait fourni.
La présence de l’arc et des flèches, qui en forment le complément, chez des peuplades dispersées dans tous les coins du monde, et qui, selon toute apparence, n’ont jamais communiqué entre elles, est assurément l’un des traits les plus curieux de l’histoire. On ne peut expliquer le fait qu’en supposant que la puissance de propulsion qui existe dans le recul d’une corde fortement tendue, est l’un des premiers phénomènes qui se soit présenté à l’observation de l’homme, et que ce pliénomène, observé généralement, a donné lieu partout à la même conception*.
L’ancienneté de l’arc et des flèches, et leur universalité, peuvent ainsi devenir entre les mains d’un ethnologue habile l’un des chapitres les plus intéressants de l’histoire de la race humaine.
Nous avons dit plus haut qu’ après avoir déjeuné, les
1. Il suffisait pour cela qu’une branche, ou une liane tendue en travers du sentier, Ibuetlàt la figure du sauvage; expérience qui a probablement précédé la fabrication d’une corde quelconque.
(A’ote du traducteur.)
trois captifs se trouvaient dans une bien meilleure disposition d’esprit, mais qu’ils éprouvaient toujours une certaine inquiétude au sujet de leur nourriture quotidienne. C’était grâce à l’adresse du Shikarri qu’ils s’étaient rassasiés ; mais ils n’avaient rien pour dîner; et comment souperaient-ils?
En supposant qu’une occasion se présentât, et leur fournit ces deux repas, rien n’affirmait que la même chance dût se reproduire les jours suivants ; et cette vie précaire les exposait sans cesse à mourir d’inanition.
Aussitôt donc qu’ils eurent expédié leur dernière bouchée de paon, et tandis qu’Ossaro, qui mangeait plus lentement, raclait son dernier pilon, Karl et Gaspard mirent l’entretien sur cette question importante. Il fallait absolument remplir le garde-manger; tous les trois étaient du même avis. Et l’on ne devait pas s’en tenir aux provisions du jour; mais avoir un fonds de réserve qui assurât nos chasseurs contre les risques d’un jeûne plus ou moins prolongé.
En conséquence il fut arrêté que chacun se vouerait complètement à la chasse, et emploierait tous les moyens imaginables pour se procurer des vivres.
La première chose à faire était de penser au dîner. Aurait-on du poisson, de la viande noire ou de la volaille?
Ce n’était pas tout cela que demandaient nos chasseurs, mais l’une ou l’autre de ces choses; un seul plat leur suffisait; ils auraient même été bien heureux s’ils avaient été sûrs d’en avoir un.
Devaient-ils aller à la pêche avec le filet du Shikarri,
Ifib LES GRIMPEURS DE ROCHERS.
ou se mettre en quête d’un nouveau paon, d’un argus, ou d’une couple d’oies brahmines? Ne feraient-ils pas mieux de se rendre au bois, et d’y chercher la grosse bête?
La question était toujours pendante, lorsqu’un incident imprévu la trancha tout à coup, et décida ce qu’ils auraient à dîner. Par suite de cet heureux épisode, nos amis, sans avoir fait le moindre effort, ni brûlé une amorce, ni même perdu une flèche, se virent en possession d’une quantité de viande suffisante, non -seulement pour le reste de la journée, mais pour la semaine entière, sans Compter les bas morceaux qui devinrent la part de Fritz.
Dès que le paon avait été suffisamment cuit pour être mangeable, nos amis étaient sortis de la cabane; ils avaient été s’asseoir au dehors sur de grosses pierres , qui se trouvaient en face de la maisonnette, et où ils aimaient à se reposer.
Le temps était superbe, un peu froid à l’ombre; mais le soleil, réfléchi par les montagnes dont il faisait étinceler la neige, donnait sur les mangeurs, et les réchauffait assez pour que la température leur parût agréable. C’est pour cela qu’ils avaient mieux aimé déjeuner devant la porte que de rester dans la cabane où il y avait de la fumée.
Ils étaient toujours à la même place, et délibéraient sur ce qu’ils avaient à faire, ainsi que nous l’avons dit plus haut, quand un son particulier vint frapper leurs oreilles ; c’était un cri ayant quelque ressemblance avec le bêlement d’une chèvre, et qui paraissait tomber du ciel.
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Les trois amis levèrent la tête, et aperçurent au sommet des rochers, qui étaient vis-à-vis d’eux, le quadrupède dont ils entendaient la voix.
Si le bêlement de cet animal devait faire croire à la présence d’une chèvre, son extérieur ne pouvait que confirmer cette opinion.
A vrai dire, c’était bien une chèvre; mais non pas de l’espèce ordinaire. Karl, cette fois encore, eut l’avantage sur ses deux compagnons; les études qu’il avait faites lui permettaient de reconnaître quel était ce quadrupède ; et bien que ce fût la première fois qu’il le rencontrât, il lui suffit d’un coup d’œil pour déclarer que c’était un ileœ, autrement dit un bouquetin.
L’ensemble de l’animal, la couleur de sa robe, la nature du pelage, surtout les immenses cornes rejetées en arrière, et qui décrivaient un arc régulier au-dessus des épaules, ne laissaient pas le moindre doute à cet égard. Lejeune naturaliste qui avait vu signaler ces traits caractéristiques dans les livres, et les avaient observés dans les galeries d’un muséum ne pouvait pas s’y tromper.
L’Hindou supposait que c’était quelque chèvre sauvage; mais comme il n’avait jamais pénétré aussi haut dans la montagne, et par conséquent n’était jamais venu dans la région de l’ibex, il ne connaissait pas celui-ci. La supposition qu’il faisait était simplement fondée sur la ressemblance que présentait cet animal avec l’espèce caprine , ressemblance dont Gaspard était également frappé.
Debout à la pointe aiguë d’un roc, où il se tenait im-
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mobile dans une attitude majestueuse, le bouquetin se laissait voir des pieds à la tête ; et bien qu'en réalité il fût beaucoup plus grand qu’une chèvre domestique, il , paraissait à peine de la taille d’un chevreau, tant il se trouvait éloigné.
Néanmoins, comme il était de profil, et se détachait sur le fond pur et lumineux du ciel, les spectateurs le voyaient distinctement, et pouvaient observer la courbure de ses grandes cornes.
La première pensée de Gaspard fut de saisir son fusil avec l’intention de tirer sur le bouquetin. Mais les deux autres se hâtèrent de l’en empêcher en lui démontrant l’impossibilité d’atteindre la bête à une pareille distance.
A vrai dire , on aurait cru celle-ci beaucoup plus près ; mais elle devait être à plusieurs centaines de mètres du jeune homme, car la pointe rocheuse où elle se tenait immobile était bien à quatre cents pieds au-dessus du niveau de la plaine.
Gaspard se laissa aisément dissuader de son intention, et fut le premier à s’étonner de la folie qu’il avait été sur le point de faire en jetant sa poudre à une bête située à plus de cinquante mètres de la portée de son arme, lui qui n’àvait plus que ses deux coups à tirer.
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