CHAPITRE XXXIIT
riHFVRES ET MOUTONS.
Les trois chasseurs continuaient à regarder l’animal qui, toujours immobile, ne paraissait pas songer à s’éloigner.
Toutefois nos amis ne restaient pas silencieux ; et comme le bouquetin semblait poser pour qu’on fit son portrait, ou qu’on s’occupât de lui, Karl, s’adressant à ses deux compagnons, et surtout à Gaspard, prit la parole en ces termes.
« Le bouquetin, dit-il, est un animal connu depuis très-longtemps, et sur lequel les naturalistes de cabinet ont débité une foule de non-sens, comme ils l’ont fait, du reste, au sujet de la plupart des animaux qu’ils ont voulu décrire.
« En dépit des dissertations dont il a été l’objet, l’ibex est tout simplement une cTièvre. C’est, il est vrai, une chèvre sauvage ; mais enfin ce n’est qu’une chèvre, ayant l’aspect caractéristique, et toutes les habitudes de la bête que nous appelons ainsi.
« Vous n’ignorez pas que la chèvre ordinaire présente des variétés excessivement nombreuses. On peut dire que chaque pays a la sienne, et même souvent plus d’une ; la Grande-Bretagne, par exemple, en possède trois ou quatre. Ces variétés offrent entre elles presque autant de différence qu’on en remarque entre les races de chiens. Il en résulte que la question de savoir à quelle espèce de chèvres sauvages se rattachent ces variétés a beaucoup préoccupé les savants.
« Or, dans mon opinion, continua le chasseur de plantes, les chèvres domestiques, dont nous rencontrons les variétés chez les différents peuples du globe, ne descendent pas de la même souche. Elles proviennent de plusieurs espèces de chèvres sauvages ; de même que les races de moutons qui forment nos troupeaux, sont issues de moutons- sauvages d’espèces diverses, bien que ce fait évident soit nié par beaucoup de zoologistes.
— Il y a donc plusieurs espèces de chèvres sauvages? demanda Gaspard.
— Assurément, répondit Karl. Toutefois elles sont en petit nombre; on en compte peut-être une douzaine; encore ne sont-elles pas toutes reconnues, et décrites scientifiquement. Mais je ne doute pas que ce chiffre ne soit confirmé, lorsque le centre de l’Asie et de l’Afrique aura été exploré par de savants naturalistes.
« Les faiseurs de systèmes, qui créent des espèces et des genres d’après quelque légère protubérance qu’ils ont remarquée sur une dent, ont apporté la plus étrange confusion dans la famille des chèvres. Ils l’ont d'abord divisée en cinq genres; bien qu'ils n'aient pu attribuer
qu’une seule espèce à la plupart d’entre eux; ce qui a eu pour effet de multiplier inutilement les noms, et de rendre l’étude de cette famille plus compliquée et plus difficile.
« Il est certain que les cdèvres, y compris l’ibex, qui en est une véritable, composent à elles seules dans le monde des ruminants, une famille distincte des moutons, des cerfs, des antilopes ou des bœufs; mais ce n’était pas un motif pour morceler cette famille en autant de genres que son type offre de variétés.
« Même entre les moutons et les chèvres sauvages, il y a souvent la plus grande ressemblance; et il ne faudrait pas demander à leur vêtement de nous les faire reconnaître. Ce n’est plus comme daus nos fermes, où l’on distingue si aisément le mouton à sa laine, et la chèvre à son poil.
« Dans l’état de nature, au contraire, ils portent la même robe; le mouton y est poilu tout comme la chèvre; et en maintes circonstances, le poil des deux espèces est aussi court que celui des chevreuils ou des cerfs.
« Mais alors même qn’il n’y a entre la chèvre et le mouton presque rien qui les distingue au physique , on trouve chez eux des différences morales qui les caractérisent, et nous les font reconnaître.
« La chèvre est plus farouche que le mouton, et s’éloigne de celui-ci par toutes ses habitudes.
« L’ibex que nous voyons là-bas, poursuivit le botaniste, en désignant l’animal qui était en face de lui, n’est pas la seule chèvre sauvage qui habite l'Himalaya. On y trouve encore le tahir, qui est plus grand et plus fort
que le bouquetin; et lorsque ces montagnes auront été complètement fouillées, je crois pouvoir dire que la famille s’augmentera d’une ou deux espèces,
« Enfin le bouquetin de l’Himalaya n’est pas le seul qui existe; on en trouve un dans les Alpes, où il est nommé steinbok; un autre dans les Pyrénées, où il porte -O nom de Uir; un troisième, qu’on appelle znc, habite le Caucase; et l’on en connaît un ou deux en Afrique, où il se rencontre également dans les montagnes.
■ Ces divers bouquetins diffèrent très-peu les uns des autres; et comme les mœurs de celui de l’Himalaya, ont été parfaitement décrites par un chasseur de premier ordre, qui était en même temps un habile naturaliste, je ne peux pas mieux faire que de vous citer la description qu’il en a donnée, et qui renferme à peu près tout ce que l’on sait d’authentique sur le bouquetin de cette région.
« L’ibex mâle, dit notre auteur, est presque de la taille de l’autre chèvre hiraalayenne, connue sous le nom de tahir, et qui est beaucoup plus grande que pas une espèce domestique. La couleur générale de la robe est d’un brun jaune et terreux. Immédiatement après la mue, elle est d’une teinte grisâtre. J’ai cependant tué des jeunes (mâle et femelle) dont le pelage n’était pas moins roux que celui du cerf, à l’époque où le poil de ce dernier est dans tout son éclat. Mais je n’ai jamais rencontré de vieux mâle de cette couleur, probablement parce qu’il habite une région beaucoup plus haute, et ne commence à muer que bien plus tard.
« Le poil de l’ibex est court ; il se rapproche par sa tex-
ture de celui du burrel et des autres moutons sauvages. Au cœur de l’hiver, il est mélangé d’un duvet laineux et très-doux, analogue à celui dont on fait les châles du Thibet.
« Ces deux sortes de poil tombent à la fois pendant le mois de mai et de juin. Dans les parties de la montagne que les troupeaux d’ibex fréquentent à cette époque, les buissons, et les angles des rochers, sont couverts de la dépouille de ces animaux.
« L’ibex doit surtout son aspect imposant aux cornes majestueuses que la nature lui a données. Chez le mâle adulte ces cornes, incurvées gracieusement au-dessus des épaules, ont de quatre-vingt-dix centimètres à un mètre vingt, en suivant la courbure; et vingt-six ou vingt-huit centimètres de circonférence à la base. Il est très-rare qu’elles aient plus d’un mètre vingt de longueur; mais on m'en a cité quelques-unes qui excédaient cette mesure de sept centimètres et demi.
« La barbe, chez le mâle, est noire, ébouriffée, et n’a pas moins de quinze à vingt centimètres.
« Plus petite que le mâle d’au moins un tiers, la femelle est vêtue de brun, lavé de gris, et d’une teinte peu foncée. Elle porte des cornes arrondies, s’effilant vers la pointe, et de vingt-cinq à trente centimètres de longueur.
« Mâle et femelle sont bien faits, ont beaucoup d’agilité, et sont gracieux dans leurs mouvements.
« Durant la belle saison, ils recherchent les lieux les plus élevés où ils puissent trouver pâture, et vont souvent à plusieurs journées de marche de leurs quartiers
d'hiver. Ils abandonnent ceux-ci dès que la neige corainence à disparaître, voyagent par étapes, et allant de montagne en montagne, ils s’arrêtent plusieurs jours sur chacune d’elles.
« A cette époque, les mâles font bande à part , et forment des troupeaux assez considérables; on voit de ces réunions dont le chiffre s’élève â une centaine d’individus.
« Il est rare qu’ils bougent pendant la chaleur du jour; c’est pour eux le moment du repos; ils vont alors se coucher sur la neige qui est au fond des ravins, ou sur les pentes rocailleuses des montagnes dénudées, audessus de la limite où les végétaux s’arrêtent.
« Quelquefois, mais très-rarement, ils dorment sur les tei rains herbus où ils paissent.
t Quand vient le soir, ils se remettent en marche et vont retrouver leurs pâturages, qui sont fréquemment à une distance de plusieurs milles. Ils avancent d’abord avec lenteur; mais s’ils ont un espace considérable à franchir, ils ne tardent pas à prendre le trot; et parfois la bande entière se met à courir à toutes jambes.
« D’après les renseignements que nous avons recueillis de la bouche des indigènes, nous croyons pouvoir dire (jue ces troupeaux de mâles séjournent dans les régions élevées jusqu’à la fin d’octobre. A cette époque üs commencent à rejoindre les femelles, et à regagner peu à peu leur résidence d’hiver.
« Les femelles, beaucoup moins vagabondes, ne vont pas aussi loin. Un grand nombre d’entre elles sont sé-
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dentaires, et celles qui émigrent ne s’élèvent pas autant que les mâles; il est rare qu’elles dépassent les limites de la végétation.
« Elles ont chacune deux chevreaux, qui viennent au monde en juillet; mais comme il arrive souvent chez les espèces qui vivent en société, beaucoup de ces femelles n’ont pa.s de petits.
O L’ibex est un animal farouche ; il est doué d’une vue perçante, et d’un odorat subtil. Un rien lui donne l’alarme, et il suffit d’un seul coup de feu, tiré sur la bande, pour que la troupe entière prenne la fuite, et abandonne le pâturage qu’elie avait adopté.
« Il n’est pas même nécessaire d’un coup de fusil pour éloigner l’ibex; l’arrivée d’un homme dans les endroits qu’il fréquente produit souvent le même résultat. Nous en avons eu personnellement de nombreux exemples; le premier troupeau de mâles que nous ayons rencontré nous en a donné la preuve. Il se trouvait à la partie supérieure de la vallée d’Asrung; et nous l’aperçûmes au moment où il descendait la montagne pour venir pâturer. C’était un beau troupeau, d’une centaine de bêtes.
«t La journée s’avançait ; nous étions loin du camp, et la prudence voulait que nous remissions la partie au lendemain; mais l’entraînement l’emporta; et chacun de nous se dirigea en rampant du côté des ibex.
€ Comme nous étions pressés par l’heure, il est possible que nous n’ayons pas eu toutes les précautions nécessaires, et que nous aurions prises si le temps ne nous avait pas manqué. Toujours est-il que, bien avant
(jue nous fussions à la portée du fusil, quelques-uns des mâles nous aperçurent, et qne toute la bande décampa sans nous laisser la chance de lui envoyer une balle.
« N’ayant pas tiré sur eux, et ne les ayant troublés en aucune façon, nous avions l’espérance de les retrouver le lendemain; nous croyions même pouvoir y compter; mais les jours suivants furent employés à les découvrir; et ils passèrent en vaines recherches : le troupeau avait déserté son cantonnement, et abandonné cette partie de la montagne.
« Tous ceux qui ont étudié Thistoire naturelle connaissent la merveilleuse faculté que possède l’ibex pour sauter et pour gravir. Bien qu’il ne puisse pas s’accrocher où il arrive, et y rester suspendu par les cornes, ainsi qu’on l’a représenté quelquefois, il atteint cependant les endroits les plus inaccessibles, et le fait avec une aisance qui paraît miraculeuse, si on envisage ses proportions massives. Rien n’arrête sa marche et ne paraît même l’entraver.
11 faut voir un troupeau d’ibex auquel on a tiré un coup de fusil, prendre la fuite, et bondir à travers mille obstacles qui paraissent infranchissables, tantôt gravissant la face nue d’un roc vertical; tantôt descendant l’eflroyable revers d’un terrain mouvant, soit une pente couverte de pierres mobiles, soit un lit de sable que le plus léger attouchement suffit à mettre en branle. Il faut le voir plonger dans un abime sans issue, et reparaître l’instant d’après sur la crête opposée; ne déviant jamais de la ligne droite, et dévorant l’espace sur le pied de
quinze railles à l’heure. Qui a eu ce tableau sous les yeux l’oublie difficileraent.
« Enfin il est peu de quadrupèdes, s’il en existe, qui surpassent le bouquetin sous le rapport du fond et de la vitesse. »