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CHAPITRE XXXIV

BATAIU.E.

Karl avait à peine fini de donner les détails précédents qu’un épisode dramatique de la vie du bouquetin se produisit en face de nos chasseurs, comme pour ajouter à ce qu’ils savaient déjà sur cet animal.

Le bouquetin qu’ils regardaient n’était plus seul ; un autre ibex venait d’apparaître et se dirigeait vers lui. C’était également un mâle, ainsi qu’il était prouvé nonseulement par la dimension de ses cornes, mais par sa taille et son aspect, qui le faisaient ressembler comme un frère à celui que nous connaissons.

Il n’est pas probable cependant qu’ils fussent tous deux de la même lignée ; au moins si l’on en juge par les sentiments peu fraternels de celui qui arrivait. Tout dans son attitude révélait des intentions hostiles ; il avançait tête baissée, le museau entre les jambes, la barbe touchant presque la poitrine, tandis que ses cornes, au lieu d’être rejetées sur les épaules, avaient la pointe

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en l’air. Enfin sa petite queue, dressée de toute sa longueur et agitée de secousses nerveuses, annonçait que ranimai méditait quelque mauvaise action.

Malgré la distance, aucun de ces détails n’échappait aux spectateurs; car la silhouette des bouquetins se découpait si nettement sur le ciel, qu’il était facile de distinguer jusqu’à leurs moindres gestes.

Au moment où les bons amis aperçurent le nouveau venu, celui-ci approchait à la dérobée, comme avec l’intention de fondre tout à coup sur l’autre, et de profiter de sa surprise pour le jeter au fond de l’abîme.

Tel était en effet son désir ; et il aurait certainement accompli cette trahison si le premier ibex fût resté dans la même attitude seulement encore pendant cinq ou six secondes.

Il est probable que ce fut la voix de Gaspard qui empêcha l’exécution de ce projet meurtrier : ce ne fut, hélas, que pour un temps bien court.

Toujours est-il qu’en voyant approcher le traître, le jeune homme laissa échapper un cri involontaire. Assurément la bête menacée n’en put comprendre le sens; mais elle fut tirée de sa rêverie, et jeta un regard autour d’elle.

En un clin d’œil, l’ibex découvrit le péril; et prompt comme la foudre, il se mit en mesure de le conjurer. Se dressant tout à coup sur ses jambes de derrière, il pirouetta comme s’il eût été sur un pivot, et retomba sur ses quatre pieds, face à face avec l’arrivant. Il ne manifesta aucun désir de se retirer, et parut au contraire accepter la lutte comme une chose toute naturelle.

A vrai dire, dans la position qu’il occupait, il lui était impossible de prendre la fuite. Le rocher où il posait, depuis qu’il avait apparu à nos chasseurs, formait une espèce de promontoire au-dessus de l’abîme ; et l’ennemi lui interdisait la seule paroi de la montagne qu’il aurait pu escalader. Il n’y avait donc pour lui d’autre alternative que d’accepter le combat ; et s’il resta sur le terrain, ce fut plutôt par nécessité que de son propre mouvement.

Dans tous les cas, il avait à peine eu le temps de se mettre sur la défensive que déjà son adversaire se précipitait vers lui.

Un renâclement sonore s’échappa de la poitrine des lutteurs, qui, se dressant tous deux sur les jambes de derrière, se tinrent debout vis-à-vis l’un de l’autre, ainsi qu’auraient fait deux bipèdes.

A cette tactique, les chasseurs reconnurent la manière de combattre employée par la chèvre ; car l’ibex vide ses querelles exactement de la même façon que nos boucs.

Au lieu de se précipiter horizontalement contre son adversaire, en le heurtant du front comme il arrive aux béliers, le bouquetin se dresse de toute sa hauteur; et, les cornes en avant, retombe de tout son poids sur son antagoniste qu’il cherche à écraser.

Lesdeuxcorabattantss’enlevèrent àplusieurs reprises, et soutinrent plusieurs fois le choc des cornes de l’adversaire; mais il fut bientôt évident que la victoire resterait à l’agresseur. Il avait pour lui l’avantage du terrain, car la pointe où l’autre était placé n’offrait pas assez d’éfendue pour permettre de violents efl’orts; le

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danger imminentderetomberdansle vide préoccupait évidemment l’attaqué, et lui imposait une contrainte fatale.

L’assaillant, au contraire^ pouvant disposer d’un large espace, reculait à loisir, se précipitait de nouveau, et frappait ensuite avec une force d’autant plus grande. A chacun de ses assauts il reprenait un nouvel élan, et y mettait toute son impétuosité , sachant bien que s’il manquait le but il en serait quitte pour recommencer; tandis qu’il suflisait à son adversaire d’un coup porté à faux pour être victime de sa méprise.

Était-ce faiblesse relative, ou désavantage de la position? il est difficile d’en rien savoir; mais le premier bouquetin ne cherchait qu’à se défendre; et il était évident que s’il avait pu fuir il n’aurait pas mieux demandé. Malheureusement, nous l’avons dit, la retraite ne lui était pas permise; et il ne pouvait s’esquiver qu’ après la fin du combat. La seule chance qu’il parut avoir de se dérober à la lutte, peut-être l'avait-il compris, c’était de passer d’un bond au-dessus des cornes de son antagoniste et de gagner le sommet de la montagne.

Quelque téméraire que fût cette idée, elle s’empara probablement du pauvre ibex^ car on le vit tout à couji bondir à une hauteur prodigieuse vers le tapis de neige qui se déployait au delà de son adversaire.

Mais le résultat de cette détermination fut loin de répondre à son attente. Gomme le malheureux était en l’air, ayant quitté le sol des quatre pieds, les grandes cornes de l’autre ibex lui frappèrent les côtes avec violence, et il fut lancé comme un volant par-dessus la rampe qui terminait la falaise.

I8Ü LES r.lUMEEL'KS DE KOCUERS.

Le coup l’avait rejeté dans l’espace; puis il tourna sur lui-même, et glissant d’une roche à l’autre, il roula jus- (pi’au fond de la vallée, où il rebondit sur le sol à deux mètres de hauteur, et retomba sans mouvement et sans vie.

Il se passa plusieurs secondes avant que les spectateurs de ce curieux incident fussent revenus de leur surprise. C’était la première fois qu’ils voyaient pareille chose, bien que le fait se présente souvent dans les gorges sauvages de l’Himalaya, où les ibex,les tahirs, les ammons et les burrels se livrent des combats fréquents.

C’est presque toujours à la pointe des rochers que se passent ces luttes meurtrières; car le bord des précipices, la crête des monts sourcilleux constituent l’habitat favori de ces quatre espèces d’animaux; et il n’est pas rare que l’un des combattants soit lancé dans l’abîme, ainsi que nos chasseurs venaient d’en être témoins.

Il ne s’ensuit pas toutefois que le vaincu soit nécessairement tué; souvent, au contraire, il arrive qu’après une de ces chutes eil'rayantes, l’ibex, le tahir ou le burrel s’éloigne de l’endroit où il est tombé. Peut-être va-t-il se guérir, et attendre dans la retraite le moment où il pourra de nouveau se mesurer avec son ancien adversaire, et prendre sur lui une revanche éclatante.

Un exemple très-remarquable de ce fait prodigieux est raconté par un chasseur d’une grande intelligence qui avait eu l’occasion de l’observer personnellement.

« Je fus témoin, dit le colonel Markhain, de l’exploit le plus extraordinaire qu’un tahir adulte ait jamais accompli en présence d’aucun chasseur. Au moment où il reçut mon coup île feu, il était sur un banc de rochers

à quatre-vingts mètres au-dessus de ma tête. Sa chute fut perpendiculaire ; il tomba sur les cornes, sans toucher les parois du précipice , rebondit sur le sol qu’il n’effleura pas même de son corps, et alla retomber à quinze mètres plus loin. Je le croyais pulvérisé; mais il se releva aussitôt, prit la fuite, et bien que la trace de son sang nous ait permis de le suivre à une distance considérable, nous ne l’avons pas retrouvé. »

Mes jeunes lecteurs se rappellent que de nombreux faits de ce genre ont été observés en Amérique, où ils sont accomplis par le bighorn, ce mouton sauvage, qui habite les montagnes Rocheuses, et qui ressemble tellement à l’ouf's artimon de l’Himalaya, que certains naturalistes les^considèrent tous les deux comme étant le même animal. Les chasseurs des solitudes américaines assurent d’une manière positive que le bighorn se jette sans crainte du haut des rochers, la tête la première ; qu’il tombe sur ses cornes, rebondit comme une balle élastique, et se retrouve sur ses pieds, sans même être étourdi par cette effroyable chute.

Il y a, sans doute de l'exagération dans ces histoires de chasseurs ; mais il est vrai néanmoins, que la plupart des espèces de chèvres et de moutons sauvages, aussi bien que les antilopes de montagne, le chamois et le sauteur de rochers par exemple, ont la faculté de bondir et d’exécuter des sauts qui paraîtraient incroyables à quiconque est étranger aux habitudes de ces animaux.

Il est difficile de comprendre comment le tahir du colonel Markham a pu tomber d’une hauteur de quatrevingts mètres, et y ajouter un soubresaut de quinze inè-

très, sans être complètement broyé ; mais quelle que soit notre hésitation à accepter le fait, il ne conviendrait nullement de le contredire. Qui peut savoir s’il n’y a pas dans les os de cette bête un principe quelconque, une élasticité, par exemple, qui neutralise les effets d’une pareille secousse.

Il y a dans la vie organique, de ces combinaisons qui ne nous sont pas encore entièrement dévoilées. Nous savons, d’autre part, que la nature a merveilleusement adapté ses œuvres à la destinée qu’elles devaient avoir, et par conséquent au milieu qu’elles occupent. Dès-lors pourquoi la chèvre et le mouton sauvages, qui sont les Blondin et les Léotard du monde animal, ne posséderaient-ils pas des facultés particulières pour le saut périlleux dont est privé celui qui n’en a pas besoin. Il serait donc injuste, dans l’état de nos connaissances actuelles, de protester contre l’assertion du colonel Markbam, d’autant plus qu’elle nous est donnée de bonne foi, et parait conforme au genre de vie de l’individu qui en est l’objet.

Nos amis, témoins de la chute de l’ibex, n’entamèrent jjas de discussion à cet égard; il est vrai que le fait en lui-même n’y prêtait aucunement. L’animal était tombé d’une si grande hauteur, il avait éprouvé un choc d’une telle violence quand il avait touché la terre, qu’il ne vint à l’esprit d’aucun des spectateurs qu’il pût être vivant. En effet, il gisait sur le sol, les membres détendus, la poitrine immobile ; évidemment il était bien mort.

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