CHAPITRE XXXV
LES BEARCOUTS.
Nos amis se félicitèrent vivement de cette proie inespérée qui, à l’instar de la manne des Hébreux, leur • tombait presque du ciel.
« Voilà de quoi dîner! s’écria Gaspard, au moment où l’ibex frappait bruyamment la terre. Et de quoi souper, ajouta-t-il; mieux encore ! nous avons là des provisions pour une semaine. »
Les trois amis s’étaient levés, et couraient déjà pour s’emparer de l’animal, quand un cri perçant, vint frapper leurs oreilles à deux reprises différentes. Cette voix aiguë paraissait venir du haut de la falaise, ou plutôt du sommet de la montagne qui dominait ceUe-ci.
Était-ce le cri du vainqueur? le chant de triomphe de l’autre ibex? non; cette voix n’était pas celle d’un quadrupède ; on ne pouvait s’y méprendre. Il suffit d’ailleurs à nos amis de lever la tête pour voir celui, ou plutôt ceux qui avaient jeté ces cris retentissants.
L’ibex auquel était resté l’avantage se voyait toujours en haut de la falaise. Il paraissait contempler le cadavre de son rival, et p'eut-être se glorifiait-il de sa victoire. Dans tous les cas, pendant que nos amis avaient détourné les yeux pour suivre le vaincu dans sa chute, il s’était avancé, et avait pris possession de l’endroit même que venait d’occuper son adversaire.
Mais le cri perçant qui avait retenti aux oreilles de nos chasseurs, avait également frappé les siennes; peutêtre même l’avait-il entendu avant que le son en fût arrivé dans la vallée ; car à l’instant où nos amis levèrent la tête, ils le virent regarder autour de lui, et donner tous les signes d’une frayeur évidente.
Il y avait en effet dans l’air, à quelques mètres de l‘ibex, deux points obscurs, qu’il était facile de reconnaître. C’étaient de grands oiseaux, presque noirs, dont la taille élancée et l’immense envergure indiquaient la famille. On ne pouvait pas s’y tromper ; c’étaient des oiseaux de proie, et non-seulement des rapaces, mais des aigles appartenant à l’espèce que les habitants de l’Himalaya et des plateaux du Thibet, désignent sous le nom de bearcout.
Ils descendaient en décrivant des courbes rapides, de plus en plus resserrées, et jetaient par intervalles leur cri aigu, qu’ils répétaient ensemble. A la nature de leurs mouvements, aussi bien qu’à leur cri de guerre, il était facile de deviner l’olijet de leurs démonstrations bruyantes; ils allaient frapj>er une victime, et celle-ci était précisément l’ibex.
Le malheureux bouquetin n’ignorait pas leurs in-
tentions, et paraissait perdre la tête. Au lieu de se mettre dans cette lière attitude qu’il avait prise vis-à-vis de son dernier antagoniste, il restait immobile, affaissé sur lui-même, et comme paralysé par la crainte.
C’était précisément pour le terrifier, que les deux aigles jetaient ces cris perçants ; et il est certain qu’ils avaient réussi au delà de toute espérance.
Les trois amis avaient les yeux rivés sur les acteurs de ce nouveau drame, et suivaient les mouvements de l’ibex et des aigles avec un profond intérêt. Tous les trois désiraient voir ceux-ci punir le bouquetin de l’action cruelle qu’il venait de commettre, et qui à leurs yeux n’était rien moins qu’un fratricide.
Il était écrit au livre du destin que leur désir serait satisfait, et que celui qui avait donné la mort la recevrait à son tour. Mais nos chasseurs pensaient assister à un combat d’une certaine durée ; et sur ce point leur attente fut déçue. La lutte ne fut guère plus longue que ses préliminaires, et ceux-ci furent des plus brefs ; car à peine s’était-il écoulé dix secondes depuis le moment où le premier cri s’était fait entendre, lorsque les bearcouts s’abattirent au niveau du rocber, et commencèrent une attaque en règle contre le bouquetin qu’ils frappèrent tour à tour et du bec et des ongles.
Par instants, l’ibex était comme enseveli sous les énormes ailes des deux oiseaux ; mais alors qu’il apparaissait aux yeux des spectateurs, il ne semblait faire aucun mouvement pour se défendre, ou du moins il n’y déployait aucune énergie. L’imprévu de l’attaque, aussi bien ({ue la nature de ses étranges assaillants.
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l’avait déconcerté, et la stupeur lui enlevait toutes ses forces.
Il recouvra néanmoins la possession de lui-même ; et se redressant il fit usage de ses cornes; mais les aigles étaient sur le qui-vive; et chaque fois.que le quadrupède essayait de les frapper, ils éludaient facilement le coup en se jetant d’un côté ou de l’autre; puis faisant un détour, ils attaquaient l’ennemi par derrière.
Un instant ribe.x tint ferme sur le terrain où il avait été surpris; il tourna sur lui -même, afin de parer les coups des aigles, tantôt sur ses quatre jambes, tantôt seulement sur celles de derrière qui lui servaient de pivot.
Mieux eût valu pour lui que ses deux pieds de devant fussent cloués au rocher ; il aurait pu soutenir la lutte plus longtemps, finir par éloigner ses agresseurs, ou du moins les fatiguer en prolongeant la défense.
Mais rester sur ses quatre pieds pendant le combat ne lui venait pas même à l’esprit ; c’était contraire aux traditions de sa race, dont tous les membres, de temps immémorial, avaient lutté contre l’ennemi, en se dressant sur les jambes de derrière.
D’après la méthode de ses ancêtres, il s’était donc levé de toute sa hauteur, et visait à frapper l’un des aigles, qui lui présentait la poitrine, lorsque le bearcout, se reculant pour mieux s’élancer, retomba sur lui avec la rapidité d’une flèche, et l’attaquant sous le menton, lui renversa vivement la tête.
Le coup de serre fut d’une telle violence, que l’ibex perdit l’équilibre, chancela, dépassa le bord du rocher,
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et fut lancé dans l'espace où tombant, tombant toujours, il parcourut l’effroyable distance que l’instant d'avant il avait fait traverser à sa victime.
Les spectateurs croyaient que l’ibex allait gagner la terre sans y être suivi par les bearcouts ; ils se trompaient.
Juste au moment où le quadrupède était à moitié du vide qu'il avait à franchir, le second aigle fondit sur lui avec la rapidité de l’éclair; il l’empoigna, et les jambes tendues, les ailes frémissantes, lui demeura attaché par une incroyable étreinte.
Pourquoi cette étreinte du bearcout ne se relâchaitelle pas? Évidemment l’ibex était mort ; il l’était déjà selon toute apparence avant d’arriver à terre. L’aigle restait néanmoins sur lui, et ne paraissait pas songer à sa victoire ; il y avait là quelque chose d’étrange. A la manière dont il était descendu, surtout à la façon dont il agitait les ailes, nos amis commencèrent à croire que son attitude sur le corps du bouquetin, ainsi que la chute qu’il avait faite avec lui, n’étaient pas volontaires.
La preuve ne s’en fit pas attendre ; le bearcout s’agitait de plus en plus, et la violence de ses mouvements, l’irrégularité de ses battements d’ailes indiquaient assez qu’au lieu de vouloir conserver la place qu’il occupait, son plus vif désir était de s’en éloigner. La chose devint encore plus évidente lorsque le bearcout se mit à pousser des cris sauvages, qui cette fois n’exprimaient ni la colère ni la menace, mais une profonde terreur.
Les témoins de ce fait bizarre, qui déjà s’étaient levés.
coururent vers l’endroit où la scène avait lieu, supposant bien qu’il s’y passait quelque fait insolite.
En effet, lorsqu’ils approchèrent de l’aigle, dont la terreur allait croissant, ils purent comprendre le motif de cet effroi, qui jusque-là leur paraissait inexplicable.
Le bearcout avait les serres enfoncées dans le corps de sa victime, et ses ongles tranchants y étaient si fermement cramponnés, que malgré toute la force de ses bras nerveux, malgré toute la puissance de ses ailes, il ne pouvait les en arracher.
Au moment de la descente de l’ibex, il avait plongé sa terrible poigne dans le ventre de celui-ci, et ses ongles crochus s’y étaient si profondément engagés, qu’il avait dû suivre sa proie dans sa chute ; il s’y trouva cloué lorsque tous deux rencontrèrent le sol, et c’est en vain qu’il cherchait à recouvrer sa liberté.
Plus il faisait d’efforts, plus cette couche épaisse de laine soyeuse qui garnit la peau du bouquetin s’emmêlait et le garrottait solidement. Il tournait sur lui-même, en s’appuyant sur ses ailes, et à chacun de ses tours, il resserrait les liens qu’il se filait malgré lui, avec cette laine précieuse dont on fabrique les cachemires.
La position était critique, et cependant le malheureux aigle, qui ne tarda pas à en sortir, ne gagna point au change, car il ne fut délivré de ses entraves, que pour être attaché plus solidement avec la corde que. le Shikarri tira de sa poche.
L’autre bearcout avait suivi de près son compagnon, et semblait résolu à le tirer des mains de ses ravisseurs;
il poussait des cris de rage, et voletait de l’un à l’autre, en les menaçant du bec et des serres.
Chacun, heureusement, avait ses armes, et les trois chasseurs parvinrent à maintenir l’oiseau à distance ; mais l’afiaire menaçait de prendre une tournure moins favorable à l’égard du pauvre Fritz, qui devint à son tour l’objet d’une attaque furieuse de la part de l’aigle, et qui n’avait que ses dents pour se défendre.
Quelque vigoureuse que fût sa mâchoire, elle n’aurait pas été pour lui une protection suffisante, et ne l’eût pas empêché de perdre un œil, peut-être les deux yeux, si une flèche du Shikarri n’avait abattu le hearcout en lui traversant la poitrine.
L’aigle néanmoins ne fut pas tué sur le coup; et Fritz lui aurait sauté à la gorge bien volontiers ; mais à la vue de ce bec puissant et de ces formidables serres, il trouva plus sage de ne pas en approcher, et laissa au Shikarri le soin d’achever le bearcout en le frappant de sa grande lance.