CHAPITRE XXXVI
ESPOIR FONDÉ SEK LE BEARCOUT.
Dans cet envoi de provisions, non moins abondant qu’inespéré, et qu’on pouvait dire tombé du ciel, Karl ne put s’empêcher de voir la main de la Providence, et le fit remarquer à ses compagnons L’esprit moins sérieux de Gaspard, et le cœur à demi païen de l’Hindou avaient eux-mêmes vu dans ce fait providentiel autre chose qu’un effet du hasard, et ils ne demandèrent pas mieux que de se joindre au botaniste pour- exprimer leur gratitude à Celui qui, bien qu’invisible, était avec eux dans cette vallée solitaire.
Ensuite ils contemplèrent avec curiosité non-seulement les deux ibex, mais aussi les deux aigles. Peu d’instants avant, ces quatre animaux erraient en liberté par delà ces hautes murailles ; ils arrivaient du dehors, de ce monde que les trois amis aspiraient à revoir avec tant d’ardeur, et cela sufii-ait à les rendre intéressants. Que n’auraient pas donné les trois captifs pour avoir les
ailes puissantes qu’ils admiraient chez le bearcout ! Avec quelle joie ils auraient lui cette vallée de délices, qui pour eux était une vallée de larmes ! Comme ils se seraient hâtés de franchir cette barrière neigeuse qui les emprisonnait.
Tandis que ces réflexions leur traversaient l’esprit, une pensée vint au chasseur de plantes, et lui éclaira un peu le visage ; seulement un peu, car l’idée qui se présentait à lui n’était pas très-lumineuse. On pouvait néanmoins en tirer quelque chose ; et de même que celui qui est en train de se noyer se rattache à un brin de paille, Karl saisit au vol cette conception bizarre, et après l’avoir pesée un instant, lacommuniqua aux deux autres.
C’était le bearcout qui la lui avait inspirée. Le bearcout a les ailes puissantes, les muscles vigoureux des membres de sa famille ; il appartient à la section des aigles véritables, et c’est l’un des plus grands et des plus robustes du genre. Il peut, comme une flèche, s’élancer en ligne droite vers les nues; et il aurait suffi de quelques secondes à celui que regardaient nos chasseurs, pour atteindre les sommets neigeux qui dominaient la falaise.
« Qui l’empêcherait, demanda le botaniste en montrant le bearcout à ses deux compagnons, qui l’empêcherait d’emporter....
— Que veux-tu qu’il emporte? dit Gaspard en interrompant son frère qui parlait avec hésitation. Ce n’est pas nous, je suppose ?
— Non, répondit gravement le botaniste ; mais une corde qui pourrait nous porter.
— Ah ! je comprends, s’écria Gaspard, dont la joie inonda le visage. Tu as là une fameuse idée, Karl ! »
Ossaro, que ce dialogue n’intéressait pas moins, proféra de son côté une exclamation joyeuse.
« Qu’en penses-tu ? » lui demanda le chasseur de plantes.
La réponse qu’il obtint annonçait peu de conliance dans le moyen proposé. Toutefois l’Hindou conseillait de mettre le projet à l’étude. Pourquoi n’essayerait-on pas? La vallée produisait du chanvre en abondance; il n’y avait qu’à en extraire la filasse, à faire de la corde, à nouer cette corde à la patte du bearcout, et à lâcher celui-ci. On était bien sûr de la direction qu’il prendrait; il en avait déjà trop de son séjour dans la vallée, et ne manquerait pas d’en sortir dès qu’il en aurait le pouvoir.
Ce projet parut tout d’abord assez plausible; mais quand on en vint à l’examiner en détail, il se présenta deux grandes difficultés, vraiment si grandes i|u’elles faillirent renverser toutes les espérances que l’on avait conçues ; il est vrai que ces espérances avaient été accueillies un peu trop légèrement.
La première de ces difficultés était de savoir si le bearcout, malgré la puissance de ses ailes, aurait la force d’enlever une corde aussi longue que la falaise était haute. Il aurait pu certainement prendre sa volée avec une ficelle de cette dimension, et même d’une plus grande longueur ; mais il s’agissait d’une véritable corde, assez solide pour résister au poids d’un homme et aux efforts ([u’il ferait en grimpant. Cette corde, avec
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les deux cents mètres qu’elle devrait avoir, serait nécessairement très-lourde, et ajoutée au poids naturel de l’aigle, elle excéderait sans doute les forces de celui-ci.
Quant à grimper en se hissant avec les mains, nos amis n’y songeaient pas. Ils auraient pu escalader ainsi une douzaine de mètres; mais il y en avait plus de cent soixante à franchir, avant de pouvoir poser le pied sur le haut de la muraille, et le plus fin matelot qui soit jamais arrivé au bout du mât de cacatoès, ne se serait pas élevé à moitié de cette distance, s’il avait dû le faire à la force du poignet.
Mais une autre question, non moins embarrassante, se présentait à l’esprit des captifs. En supposant que le bearcout fût assez fort pour emporter la corde, auraitil le moyen de la fixer d’une manière quelconque au sommet de la falaise ?
Personne n’y pouvait rien ; c’était pure affaire de hasard. Il était possible que le bearcout, en rasant la montagne, entortillât la corde autour d’une pointe rocheuse, ou à l’angle d’un bloc de neige durci par la gelée. Cela pouvait très-bien se faire; et une fois la corde arrêtée solidement, il y avait des chances de succès.
Il fallait d’abord vaincre la première difficulté, celle qui avait trait à la solidité du câl)le et à sa pesanteur. Nos amis avaient là-dessus quelques données positives; et sur le reste, ils pouvaient former des conjectures suffisamment exactes. Ainsi la résistance que devait offrir la corde pour sup])orter le plus lourd d’entre eux
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était facile à déterminer ; et il ne l’était pas moins de calculer ap[)roxiinativement quelle était la force de l’aigle.
La direclion que prendrait celui-ci, dès qu’on lui rendrait la liberté, ne faisait pas le moindre doute ; il était certain que l’oiseau des nues fuirait immédiatement l’endroit où il avait été en esclavage ; nos captifs n’avaient pas d’inquiétude à cet égard ; nous l’avons dit plus haut.
Quand le projet eût été examiné sous toutes ses faces, il resta démontré à nos amis que la fabrication de la corde était le point important de l'aflaire. Pourrait-on filer un câble assez mince pour ne pas surcharger l’aigle, et cependant assez fort pour soutenir le poids d’un homme ? Il faudrait le confectionner avec le plus grand soin, n’employer que du chanvre de première qualité, en choisir toutes les fibres, donner à chacun des torons une égalité parfaite, et apporter à leur assemblage une attention particulière.
Personne mieux qu’Üssaro ne pouvait remplir ces conditions. L’Hindou filait aussi régulièrement qu’un métier de Manchester ; et il n’y avait pas de danger que l’œil du critique le plus subtil découvrit le moindre défaut dans une corde qu’il aurait faite.
En conséquence, il fut décidé que l’Hindou se chargerait de fabriquer cette pièce importante, et que les autres lui serviraient d’aides.
Mais avant de se mettre à l’œuvre, on pensa qu’il était prudent de s’assurer contre la famine, en découpant la chair des deux ibex, et en la boucanant. Quant
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à celle de l’aigle qu’Ossaro avait tué, elle n’en avait pas besoin. En effet, elle fut mise à la broche le jour même ; et si l’oiseau de Junon avait fourni le déjeuner, ce fut
celui de Jupiter qui forma le repas du soir.