ESSAI DES FORCES DU BEARCOÜT
Dès qu’ils eurent placé la venaison des deux bouquetins sur les cordes où elle devait sécher, et fixé les peaux des deux bêtes en les attachant sur la terre avec des piquets, pour les empêcher de se racornir, les trois amis tournèrent leur attention vers le fameux câhle qui devait leur rendre la liberté.
Ils avaient justement sous la main une provision considérable de filasse qu’on pouvait employer tout de suite. L’Hindou l’avait faite à l’époque où il fabriquait son filet ; puis il l’avait mise dans une petite grotte où il faisait très-sec, et elle s'y était parfaitement conservée.
Nos amis possédaient en outre une corde solide, mais jias assez longue malheureusement pour l’exécution de leur projet. C’était la corde qui leur avait servi à lancer leur passerelle au-dessus de la crevasse; ils l’avaient depuis longtemps dégagée de ses jioulies et rapportée à
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la cabane. La grosseur en était parfaite; un peu plus mince, elle n’aurait pas supporté le poids d’un homme ; et quand on pense à l’effroyable danger que nos amis auraient couru, si leur corde avait été fragile, on comprend que sa résistance fût pour eux matière à réflexion.
D’autre part, il y avait à considérer la force du bearcout. Faire un câble très-gros n’était pas difflcile; mais sa pesanteur en serait d’autant plus grande; et si l’aigle ne pouvait pas l’emporter, la peine qu’on aurait prise à le faire serait complètement perdue.
« Pourquoi ne pas s’assurer du fait avant de se mettre à la besogne ? »
Cette observation provenait du cliasseurdeplantes.
« Et comment faire? demanda Gaspard.
— Je crois que c’est possible, répondit Karl, qui semblait absorbé par un profond calcul.
— Pour mon compte, dit Gaspard, je n’en vois pas du tout le moyen.
— Je crois cependant qu’on peut y arriver, reprit le botaniste. Qui nous empêche d’estimer tout de suite le poids de la corde qui nous est indispensable? Il sera facile après cela de reconnaître la force de l’aigle; et avant de rien entreprendre nous saurons à quoi nous en tenir.
— Mais comment pèseras-tu la corde avant cpi’elle soit finie? demanda Gaspard; et c’est précisément pour ne pas la faire, si elle doit être inutile, que nous aurions besoin de résoudre ce problème.
— Il n’est pas du tout nécessaire que la corde, soit
achevée pour en connaître le poids, répondit le chasseur de plantes. Nous savons à peu près quelle longueur elle doit avoir; celle que nous possédons a la grosseur voulue; en en pesant un morceau, il nous sera facile de trouver ce que nous cherchons.
— Tu oublies, frère, que nous n’avons rien de ce qu’il faut pour peser la moindre ficelle ; ni poids, ni balance, ni peson, ni romaine.
— Bah 1 reprit Karl de ce ton d’autorité que donne le savoir, on peut se procurer tout cela; rien n’est plus facile à faire ; la moindre baguette nous servira de fléau pourvu qu’elle soit droite ; et les plateaux de la balance ne donneront pas plus de peine.
— Mais les poids, interrompit Gaspard, où les prendras-tu ? et si tu n’en as pas à quoi serviront les balances ?
— Tu m’étonnes, Gaspard, je te croyais plus ingénieux. Quelle que soit la position où tu me places, je trouverai le moyen de te faire des poids quelconques, et de t’en fournir la série; un morceau de bois et des pierres me suffiront.
— Gomment t’y prendras-tu ‘K
— Je sais d’abord combien je pèse, répondit le botaniste.
— Accordé, reprit Gaspard; mais cela ne fait jamais qu’un seul poids, nous donneras-tu les unités dont il se compose, et les fractions de ces unités ; en d’autres termes, des poids d’une livre et d’une once ?
— Je mettrai des pierres de l’autre côté de la balance, répliqua le botaniste. Une fois qu’il y en aura la (juan-
tité voulue pour maintenir les deux plateaux en équilibre, je diviserai la quantité de pierres en deux lots que je pèserai l’un avec l’autre; j’aurai ainsi la moitié de mon poids dont le chiffre m’est connu. Le partage de cette moitié me donnera le quart du chiffre total; en répétant l’opération j’arriverai à des quantités de plus en plus petites; et de cette manière j’aurai des poids d’une livre ou d’une once, si le besoin s’en fait sentir.
— C’est fort ingénieux, reprit Gaspard, et je suis .persuadé que tu réussirais par cette méthode, sans une petite circonstance dont tu ne me parais pas tenir compte.
— Laquelle? demanda le botaniste.
— Es-tu bien sûr de ton point de départ ? demanda le jeune frère.
— Que veux-tu dire ? je ne comprends pas.
— C’est cependant bien simple, je demande si tu as le chiffre positif du poids qui te servira d’étalon ; en un mot, si tu peux dire exactement combien tu pèses !
— Certes, répondit Karl; je pèse cent quarante livres, et bien juste, à une once près.
— Ah ! frère, reprit Gaspard en hochant la tête d’un air de doute; oui, à Londres, tu pesais cent quarante livres; et moi à peu près autant; mais les inquiétudes et les misères de l’existence que nous avons menée depuis lors nous ont bien maigris tous les deux. Je te vois beaucoup plus mince qu’à notre départ de Calcutta; et je suis bien sûr que tu ne me trouves pas moins changé. N’est-il pas vrai, Karl? »
Cette objection était malheureusement fondée; Karl
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fut obligé (l’en convenir, et de reconnaître que sa méthode péchait par la base. Le poids de son corps étant variable ne pouvait pas sei’vir d’étalon, surtout dans une circonstance où la justesse des calculs importait à un si haut degré.
Toutefois, bien qu'il admît l’e-xactitude de la remarque de son frère, Karl n’en pensa pas moins qu’il pouvait résoudre son problème par le moyen qu’il venait d’e.xposer.
« Tu as raison, reprit-il en souriant, et comme enchanté du bon sens dont Gaspard avait fait preuve. Je reconnais la justesse de ton observation; mais ce n’est pas un motif pour (jue je renonce à résoudre la difficulté ; il y a d’autres moyens de s’assurer du poids d’un objet; et en y réfléchissant un peu je suis sûr de le découvrir. Tiens, ce n’est pas la peine de chercher, voilà précisément l’affaire. Tu as des balles pour ton fusil ?
— Oui, répondit Gaspard.
— Ne sont-elles pas d’une once.''
— Exactement, il en faut seize pour une livre.
— Eh I bien, reprit Karl, nous avons la base de nos calculs.
— Et cette fois elle est exacte, répondit Gaspard; la (îhose est trouvée ; il n’est pas besoin d’y réfléchir davantage. »
On s’occupa donc immédiatement de la solution de ce problème ; Combien devra peser une corde pareille à celle qu’on avait déjà, mais ayant deux cents mètres de longueur ?
Une balance fut construite, et ajustée avec autant d’exactitude que si on avait dû y peser de l’or. Vingt mètres de l’ancienne corde furent mis sur l’un des plateaux, en regard d’un certain nombre de pierres dont le poids avait été reconnu au moyen des balles. La pesanteur des vingt mètres une fois trouvée, il ne s’agissait plus que de la multiplier par dix pour avoir le poids du câble entier.
Restait maintenant à examiner une chose ; le bearcout pourrait-il franchir la falaise avec un pareil fardeau?
11 n’aurait tout d’abord (ju’à en soulever une partie, puisque la corde reposerait sur le sol ; mais dût-il passer à l’endroit où la muraille avait le moins d’élévation, il finirait par avoir au bas mot cent mètres de câble à la jambe ; et plus il s’élèverait, plus il en aurait long à porter.
On devait supposer qu’il choisirait de lui-même la partie la plus basse de la falaise , étant surtout gêné dans son vol par la charge qu’il aurait à enlever. On pouvait d’ailleurs lui faire prendre cette direction et l’y maintenir en le guidant avec la corde qu’il emporterait.
Tout bien considéré, l’entreprise semblait avoir des chances de réussite ; et nos amis, tout en se préparant à essayer la force de l’aigle, se livraient au plus doux espoir.
L’expérience à faire n’exigeait pas de grandes délibérations; mais vu l’importance qu’elle devait avoir, les caj)tifs y procédèrent avec le plus grand soin.
Une pièce de bois fut coupée, et réduite peu à peu,
jusqu’à ce qu’elle eût exactement la même pesanteur que la corde dont on devait faire usage. On y attacha les vingt mètres que l’on possédait, et l’autre bout fut solidement fixé au tarse de l’aigle.
L’opération terminée, on délivra le hearcout de ses entraves; et chacun s’éloigna pour lui laisser tout l’espace nécessaire au déploiement de ses ailes.
Se croyant complètement libre le hearcout s’élança du roc où il avait été posé ; il prit son essor, et monta dans l’air en suivant une ligne à peu près verticale.
Il s’éleva d’abord rapidement, et les spectateurs poussèrent de longs cris de joie. Leur espérance, hélas! fut de courte durée. L’aigle avait franchi les vingt mètres qui le séparaient de la terre; mais arrivé à cette hauteur la corde se tendit subitement, et la secousse fit redescendre le voilier d’une ou deux brasses.
J,e hearcout, surpris de l’obstacle qu’il éprouvait, battit des ailes pendant quelques instants; puis, ayant recouvré son équilibre, il voulut reprendre son essor.
La corde se roidit de nouveau, la pièce de bois fut soulevée de terre, et l’aigle qui s’attendait à la secousse en fut moins dérangé dans son vol. Malgré cela, il fut obligé de suivre la pièce de bois et redescendit avec elle.
Nouvel effort; nouvel échec. Voyant qu’il ne pouvait pas s’élever en ligne droite, suivant son habitude, le hearcout s’envola horizontalement et côtoya la falaise. La pièce de bois fut entraînée par de violentes secousses; on la vit bondir çà et là, parfois s’enlever et se balancer dans l’air, mais pour retomber un peu plus loin.
Enfin les spectateurs acquirent la certitude qu’il était
impossible au bearcout de porter en haut de la falaise une corde ayant un poids égal à celui du billot qu’il traînait en ce moment. L’aigle lui-même en paraissait convaincu.
En un mot, l’entreprise avait complètement échoué; et les trois amis ne comptant plus sur le succès, tournèrent les uns vers les autres leurs regards pleins de tristesse, tandis que le malheureux bearcout traînait • son boulet à l’aventure.