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CHAPITRE XXXVIII

NOUVELLES EXPÉIllENCES.

Les trois spectateurs des vains ellorts de l’aigle restèrent plongés dans un morne silence, comme il arrive toujours après une cruelle déception. Gaspard était moins abattu que les autres; mais ni son frère, ni l’Hindou ne pensaient à lui en demander la cause.

Toutefois, leur abattement et le chagrin qui l’avait fait naître furent de courte durée. Tous les deu.x s’évanouirent comme un de ces nuages d’avril qui assombrissent le ciel un instant, et qui se dissipant bientôt, le laissent plus bi illant et plus pur.

C’était à Gasjiard que le botaniste et le Shüsarri avaient dû cet heureux changement. Une idée subite avait frapjté le jeune chasseur, et aussitôt il l’avait communiquée à ses deux compagnons.

Au fond, l’idée de Gaspard n’avait rien de neuf; c’était la conséquence jmre et simple du prOjCt de Karl; et cette fois encore, c’était sur l’aigle que re)josait l’entreprise.

Depuis que ce projet d’ascension était sur le tapis, Gaspard cherchait le moyen de raccourcir la corde que l’on aurait à einjdoyer; ou pour parler plus juste, il cherchait comment on pourrait faire pour n’avoir besoin que d’une corde beaucoup plus courte. Il n’avait rien voulu dire de cette préoccupation avant qu’on eût essayé la force de l’aigle.

Maintenant que le hearcout avait prouvé son impuissance, vous supposez qu’on ne s’inquiétait plus de lui, si ce n’est pour le mettre en daube. Telle était en effet la pensée de Karl et d’Ossaro; mais Gaspard avait autre chose en vue. Il était persuadé que ce roi des airs pouvait leur rendre un grand service; celui-là même où il venait d’échouer.

« C'est l’excès du poids, se disait-il avec raison, qui empêche l’aigle de s’élever ; la charge ne dépasse pas ses forces de beaucoup ; si la corde était moitié moins lourde, il est probable qu’il l’emporterait. Il ne s’agit donc que de diminuer le fardeau. »

Faire la corde plus mince n’entrait pas dans les calculs de notre ami ; il savait que la chose était impossible; on l’avait discutée, et il y avait à cet égard certitude absolue.

Mais sans amincir la corde, on obtiendrait le même résultat en la faisant plus courte. Si par exemple au lieu de cent mètres elle n’en avait que cinquante? l’aigle pourrait très-bien l’emporter jusqu’à la hauteur où elle lui permettrait d’atteindre.

Gaspard était convaincu du fait, et les deux autres ne le mettaient pas en doute; mais ifu’en arriverait-il?

« A quoi servirait une corde de cette longueur, alors niêrae que le bearcout remporterait jusqu’à la lune? demanda le chasseur de plantes. Pour (ju’elle nous .serve à quelque chose il faut, dit-il, qu’elle soit fixée à la crête du rocher ; et quand ce serait à l’endroit le pKis bas de la falaise, il y aurait entre elle et nous une cinquantaine de yards.

— Pas un pied, pas un pouce, répondit le jeune homme, puisque nous l’aurons dans la main, tu entends, frère, dans la main!

— ,Tu parais bien sûr de toi, Gaspard, répliqua le botaniste ; mais je ne devine pas où tu veux en venir; tu sais qu’à l’endroit où elle a le moins d’élévation, cette aiïreuse muraille a encore cent mètres de hauteur perpendiculaire.

— Je le sais parfaitement, dit Gaspard avec la même confiance. Mais nous pouvons très-bien avoir dans la main l’extrémité d’une corde de cinquante mètres, dont l’autre bout serait en haut de la falaise ; il suffirait même pour cela d’une corde moitié moins longue. »

Karl paraissait fort intrigué ; mais le Shikarri, plus pénétrant cette fois que le botaniste , saisit la pensée de Gaspard, et s’écria: » Ah! jeune sahib, moi vous comprendre; vous parlez du haut des échelles.

— Précisément, répondit Gaspard; c’est à cela que je pense; tu as deviné, Ossy.

— Ab ! c’est cela? » dit Karl d’un air de doute. Mais il ajouta après un instant de silence :

« Tu peux avoir raison ; dans tous les cas il est facile d’essayer; si ton plan réussit nous n’aurons pas be.soin

de faire de corde; celle que nous avons suffira. Il faut voir à cela tout de suite .

— Où est le bearcout? demanda Gaspard, en cherchant l’aigle des yeux.

— Là-bas, répondit Ossaro en désignant la falaise ; le voyez-vous, jeune sahib? il est sur le rocher. »

L’aigle, en effet, était perché, ou plutôt accroupi sur une assise de la muraille , où il s’était affaissé après avoir lutté de nouveau contre l’obstacle qui le retenait. Il avait l’air abattu, et paraissait disposé à se laisser prendre. Mais quand l’Hindou voulut le saisir, il oublia qu’il n’était pas libre, et se jeta fièrement dans l’espace.

La hardiesse de son vol ne servit qu’à lui faire mieux sentir le poids qui l’arrêtait; il redescendit en agitant les ailes, entraîné d’abord par la pièce de bois, et ensuite par le bras vigoureux du Shikarri.

Le billot fut détaché et remplacé par la corde sur laquelle les prisonniers fondaient leur espérance.

Remis en liberté, ou plutôt dégagé de ses autres liens, car il était tenu en laisse par l’Hindou, l’oiseau de Jupiter reprit son vol avec autant de puissance et d’élan que s’il avait eu à franchir, non pas le sommet de la falaise, mais la cime orgueilleuse du Ghoumoulari.

Il gagna ainsi une hauteur de cinquante mètres, puis une violente secousse brisa son essor ambitieux, et lui rappela qu’il était captif.

Néanmoins l’expérience avait réussi, et les trois prisonniers se mirent immédiatement à l’oeuvre afin de réaliser ce qu’elle promettait.

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