ÉVASION MT BF.ARCOÜT
La première chose à faire était d’examiner la qualité (le la corde et d’en éprouver la force. Quant aux échelles, elles étaient restées sur les terrasses'; par conséquent elles se trouvaient toutes posées. Si la corde offrait la solidité nécessaire, il n’y aurait plus qu’à la fixer au tarse de l’aigle, à gagner le dernier échelon et à lâcher le bearcout.
En supposant qu’on pût réussir à faire passer l’aigle de l’autre côté de la falaise, si dans ce passage la corde s’entortillait solidement à une saillie du roc, nos amis pouvaient considérer leur évasion comme certaine. La seule pensée de ce résultat, qui leur paraissait probable, ranima le courage des trois captifs et leur rendit la gai té.
Nous avons dit qu’ils ne songeaient pas à gravir une corde mince d’une cinquantaine de mètres à la force du poignet; un pareil exploit eût défié l’agilité du meilleur
des matelots qui aient jamais escaladé Tétai du mât de perroquet. La chose avait été longuement discutée, et l’intention de nos amis était d’insérer entre les torons de la corde des morceaux de bois qu’ils introduiraient successivement de distance en distance, et qui serviraient d’échelons.
Tous ces préliminaires ayant été réglés , nos amis n’avaient plus à y revenir ; ce dont ils s’occupaient maintenant c’était d’acquérir la certitude que la corde où ils allaient exposer leur vie était assez solide pour leur inspirer confiance.
Ils pensèrent d’abord à la nouer autour d’un arbre, et à tirer dessus tous les trois en y déployant toute leur force. Karl et Gaspard supposaient que cela devait suffire ; mais Ossaro était d’opinion différente. Il avait trouvé dans sa cervelle orientale une idée qui lui semblait meilleure, et que malgré les remontrances des deux autres, il voulut essayer. Prenant la corde par un des bouts, il grimpa sur un arbre, saisit une branche qui s’étendait horizontalement à quelque douze mètres au-dessus du sol, et y attacha la corde avec solidité. Quand il eut fini, les jeunes sahibs, sur son invitation, prirent cette corde, et s’étant soulevés tous les deux, ils restèrent susp’endus quelques instants.
La corde n’ayant pas même fléchi sous le poids des deux frères, il était évident qu’on pouvait en toute sécurité lui confier le poids d’un seul, et cette vérité reconnue, l’Hindou vint rejoindre ses compagnons.
L’aigle sous le bras droit, et la corde enroulée sous le bras gauche, Ossaro se dirigea vers la place où les
échelles s’appuyaient à la falaise. Karl, Gaspard et Fritz marchaient derrière lui ; tous les quatre avançaient en silence, et avec une certaine solennité d’allure et de physionomie, comme il convenait à des gens qui allaient tenter une pareille entreprise.
La nouvelle expérience, de même que la précédente, ne prit pas beaucoup de temps. Si elle avait dû réussir, elle en aurait employé davantage, et aurait eu j)0ur dénoûraent l’apparition triomphante des chasseurs au sommet de la falaise, tandis que le noble Fritz aurait gaillardement escaladé la pente neigeuse qui s’étendait plus loin, et aurait paru vouloir atteindre l’ouw ammon sur la crête du Chouraoulari.
Mais quel spectacle différent présentaient nos amis vers la fin de ce jour mémorable! On aurait pu les voir, au moment où le soleil allait se coucher, retourner d’un air triste à leur cabane, ce misérable bouge où ils avaient espéré qu’ils ne rentreraient plus.
Hélas! un nouvel échec venait de s’ajouter à la liste, déjà bien longue, de leurs entreprises manquées.
Ossaro, chaîné du bearcout, avait gravi jusqu’à la terrasse où aboutissait la dernière échelle, et rendant la liberté à l’aigle, avait laissé filer la corde qui retenait celui-ci. La chose était périlleuse et manqua d’être fatale au bon Hindou ; il s’en fallut de bien peu que cette opération ne fût la dernière de son existence.
Il pensait que le bearcout allait piquer droit vers les nuages, et n’avait pas songé qu’il pût en être difl’éremment ; il n’était donc pas du tout préparé à ce qui allait arriver pendant qu’il se tenait en équilibre sur le der-
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nier barreau de l’échelle. Mais au lieu de monter en ligne droite, comme Ossaro s’y attendait, l’aigle se dirigea vers l’autre côté de la vallée, et ne s’arrêta que sur la falaise, dont il gagna le sommet par une diagonale, emportant dans sa fuite la corde que le Shikarri avait heureusement lâchée.
Ce ne fut pas sans regrets que les deux frères virent le départ de l’aigle, et pendant un instant ils en attribuèrent la faute à l’Hindou, qui leur paraissait y avoir rais de la négligence.
Ils revinrent néanmoins de cette erreur quand Ossaro leur eut expliqué le fait. Il était certain que s’il n’avait pas immédiatement lâché la corde, il aurait fait, malgré lui, un bond qui ne lui aurait pas laissé le moyen de raconter la fuite de l’aigle.