CHAPITRE XL
DKUX RAPACES.
Ce fut avec un sentiment de profonde amertume que les trois captifs s’éloignèrent de cette partie de la falaise où ils venaient d’éprouver une nouvelle déception.
Comme la première fois, ils rentraient chez eux d’un pas mal assuré, et le front incliné vers la terre. Fritz, dont l’oreille était basse et la queue entre les jambes, montrait par .son allure traînante qu’il partageait la consternation générale.
Ils étaient arrivés tous les trois près de la cabane sans avoir échangé une parole. Mais à la vue de ce pauvre asile, que tant de fois déjà ils s’étaient crus à la veille de quitter pour toujours, et qui les voyait encore revenir, Karl éprouva une émotion qui lui fit rompre le silence.
« Un fidèle ami, dit-il en désignant le pauvre toit qui s’offrait à leurs regards; un ami qui nous reste, alors que tout nous manque. Si grossier qu’il soit, il n’en a
pas moins son mérite, comme il arrive souvent en ce monde. Je commence à aimer son aspect honnête, et à sentir pour lui cette considération qu’on doit à son foyer. »
Pour toute réponse, Gaspard laissa tomber un soupir. Il songeait à un autre foyer, situé bien loin vers le couchant, dans un pli des Alpes bavaroises; et tant que cette image lui flottait dans l’esprit, il*ne pouvait se réconcilier avec cette résidence qui, pour eux, n’était qu’une prison dans un coin de l’Himalaya.
Ossaro avait également sa pensée en d’autres lieux. Il voyait une case de bambou, se mirant dans un ruisseau limpide, à l’ombre de palmiers et d’autres plantes des tropiques. Il songeait au plat de riz, assaisonné de curry et de cbutni, et surtout à son bétel bien-aimé, que le chanvre ne lui remplaçait j>as.
Mais Gaspard avait une autre idée ; il n’abandonnait pas l’espoir de rentrer au foyer paternel; cette idée en était la preuve, et il en ht part à ses compagnons lorsque le souper fut terminé.
Il aurait cependant gardé le silence ; mais son frère le voyant absorbé par sa rêverie, lui demanda ce qu’il méditait.
« Depuis le départ de l’aigle, répondit-il, je pense à un oiseau d’une autre espèce, qui pourrait nous rendre tout aussi bien que le bearcout, si ce n’est mieux, le service dont nous avons besoin.
— Quel est cet oiseau? demanda le botaniste? Veu.x-tu parler des oies de Bralmia qui se promènent sur le lac? Nous pouvons, il est vrai, nous en procurer une
vivante; mais permets-moi de te dire que l’aile de ces oiseaux est construite de manière à supporter bien juste le corps du volatile. Ajoute au poids de celui-ci une ou deux livres, et l’oiseau ne pourra pas plus sortir de la vallée que nous ne le pouvons nous-mêmes. Non, frère, tou idée n’est pas bonne, je crois qu’il faut y renoncer; il n’y a qu’un aigle dont les ailes soient assez fortes pour faire ce que tu désires.
— Mon oiseau, reprit Gaspard, est du même genus que l’aigle. N’est-ce pas ainsi que s’expriment les savants, mon petit Buflon? Eh bien? faut-il le nommer? Ce n’est pas la peine; tu sais déjà ce que je veux dire.
— Nullement, répondit le botaniste; il n’y a dans ce bassin aucun oiseau du genre dont tu parles. J’y vois bien des faucons; mais suivant les naturalistes, les faucons et les aigles ne sont pas du même genre, ils font seulement partie de la même famille. Dans tous les cas, si tu penses à des oiseaux de proie, ceux de la plus grande espèce que nous ayons ici ne porteraient guère sur la falaise qu’une ficelle. Regarde plutôt, en voilà précisément, dit Karl dont la main désigna deux oiseaux qui décrivaient des cercles dans l’air, à une vingtaine de mètres au-dessus de leur tête. On les appelle des chourks et ce sont les plus grands des ra- )>aces himalayens. Est-ce de l’un de ces oiseaux-là que tu veux dire, frère?
— Ce sont des Kites*, n’est ce pas! demanda Gaspard
1. Kite, milan. On verra plus loin pourquoi nous avons dû conserver le mot anglais. (Sote du traducteur).
en suivant des yeux les deux créatures ailées qui, probablement en quête d’une proie quelconque, passaient aux quatre coins de l’horizon.
— Oui, répondit le naturaliste, et ceux-là sont du même genre que les aigles; mais tu ne comptes pas sur eux, je le présume, pour ce que tu voudrais faire.
— Non, répondit Gaspard en souriant d’une manière significative. Mais si des kites.... Ah! par exemple! s’écria le jeune homme dont la pensée fut interrompue aussi bien que la phrase par une évolution des rapaces. Qu’est-ce qu’ils vont faire? Ma parole, on dirait qu’ils veulent attaquer Fritz! Je suppose qu’ils ne sont pas assez forts pour nuire sérieusement à notre brave chien. *
Tandis que Gaspard disait ces mots, les deux milans étaient descendus tout à coup du point où ils planaient, et décrivaient des cercles rapides, et de plus en plus resserrés, autour du limier bavarois, qui était accroupi à côté d’un fourré, à vingt pas de la cabane.
« Peut-être leur couvée est-elle dans ce taillis, dit le chasseur de plantes; c’est probablement cela qui les met en colère contre Fritz ; car ils semblent furieux. »
Tout le monde aurait pensé de même, à en juger par la conduite des milans. Ceu.x-ci de jdus en plus animés, continuaient leur attaque; ils s’élevaient à quelques pieds au-dessus du chien, et replongeaient tout à coup en décrivant une sorte de parabole, <pii se resserrait à chaque fois, au point qu’ils en vinrent presque à effleurer Fritz avec leurs ailes.
Celte manœuvre était loin d’être silencieuse; les deux rapaces, tout en volant, poussaient des cris aigus, dont
le timbre peu flatteur, rappelait la voix d’une mégère courroucée.
« 11 faut que leurs petits soient dans le voisinage, reprit Karl après une pause.
— Non, sahib, dit Ossaro; pas de nid, pas de couvée. Fritz a pour souper un morceau d’ibex; et les cliourks veulent avoir le souper de p'ritz.
— Oh ! s’écria Gaspard, dès que Fritz a de la viande tout s’explique. Il faut qu’ils soient stupides ces chourks pour s’imaginer qu’ils vont prendre le souper de Fritz ; d'autant plus que le brave chien parait avoir bon appétit; il ne fait pas même attention à eux. »
Ceci était vrai; jusqu’alors Fritz avait à peine remar- <[ué ses deux assaillants, dont les hostilités ne lui avaient arraché qu’un yeurrr, proféré de loin en loin. Cependant quand les rapaces se rapprochèrent, et qu’il en sentit les ailes lui effleurer les j eux, la chose lui parut intolérable. Il commença à perdi'e patience ; ses grognements devinrent plus forts, plus ré])étés ; et s’étant levé à diverses reprises, il essaya de donner un coup de gueule aux pennes (|ui le touchaient de si près.
Pendant plus de cinq minutes les rapaces et le limier se livrèrent à ce curieux exercice, dont un incident bizarre amena la conclusion. Nul doute qu’aux yeux du chien ce dernier épisode ne fût très-ridicule.
Depuis le commencement de l’assaut, les deux rapaces avaient agi séparément. Tandis que le premier attaquait de front, son camarade se bornait à frapper par derrière. Il en résultait que le pauvre chien, pris entre deux feux, étiit obligé de se défendre des deux côtés;
malheureusement il ne pouvait pas tenir tête à ses deux ennemis à la fois. Il montrait les dents au larron qui était en face de lui ; puis il se retournait bien vite pour répondre au lâche qui le menaçait par derrière.
Celui-ci, bien qu'il parût moins brave, était cependant plus criard, plus démonstratif que son camarade ; et à la fin, non content de frapper le limier d’un coup d’aile, il prit assez d’audace pour lui enfoncer les ongles dans la partie la plus voisine du siège.
Ceci dépassait tout ce que peut endurer la patience canine, et le brave limier résolut d’en finir. Déposant donc le morceau qu’il avait à la gueule, il se redressa, fit volte-face, et bondit vigoureusement, avec l’intention de happer le volatile.
Mais l’oiseau madré avait prévu cette action du quadrupède, et avant que celui-ci ait pu l'atteindre, il se trouvait bien en dehors de la portée du saut le plus prodigieux que pût faire un animal à quatre pattes.
Le limier, tout en poussant un grognement de colère, se retourna pour reprendre sa viande ; mais son dépit ne fit qu’augmenter lorsqu’il vit le morceau d’ibex lui échapper aussi bien que sa vengeance.
Tandis que l’un des rapaces lui déchirait la croupe, le second larron lui enlevait son souper; et le dernier regard que Fritz jeta sur sa tranche de venaison fut pour la voir pendre au bec du milan, qui, s’amoindrissant de plus en plus à mesure qu’il s’éloignait, disparut, avec sa proie, dans l'ombre qui commençait à se répandre.