‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 5 sur 62 · UN VISITEUR NOCTURNE · texte numérisé non relu

UN VISITEUR NOCTURNE

Ils dormaient déjà depuis quelaues heures, lorsqu’ils furent réveillés tout à coup par les aboiements de Fritz.

Pendant la nuit, ce fidèle compagnon habitait la cabane, où lui aussi avait un lit d’herbe sèche. Entendait-il un bruit inaccoutumé, il s’élançait au dehors, faisait sa ronde en grondant; et après s’être assuré qu’il n’y avait pas d’ennemi dans le voisinage, il revenait paisiblement au gîte.

Ce n’était pas un chien d’humeur bruyante ; il avait vu trop de choses, avait acquis trop de sagesse pour gaspiller son haleine en paroles inutiles, et ce n’était que dans les grandes occasions qu’il condescendait à se faire entendre. Mais en pareil cas sa voix prenait des accents terribles.

Dans la circonstance dont nous parlons, et qui se produisait vers minuit, les trois dormeurs furent réveillés par les hurlements de Fritz, hurlements qui remplis-

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salent toute la vallée, et qui, multipliés par l’écho, semblaient être continus. Après avoir jeté son cri d’avertissement, il s’était précipité hors de la cabane; et c’était des bords du lac, ou à peu près, que sa voix paraissait venir.

« Qu’est-ce que cela peut être ? se demandèrent ceux qu’il avait réveillés.

— Quelque chose qui lui fait peur, dit Gaspard, à qui la nature de Fritz était plus familière qu’aux deux autres. Jamais il n’aboie de la sorte après un animal dont il sait avoir raison. Il faut que ce soit un ennemi qui l’effraye. Si le vieux taureau n’était pas mort, je supposerais que c’est lui qui est le sujet de son inquiétude.

— Il peut y avoir des tigres dans ce vallon, répondit Karl; je n’y avais pas encore songé; mais rien n’est plus probable. On croit en général que le tigre habite exclusivement la région des tropiques; c’est une erreur; le tigre du Bengale remonte vers le nord, au moins jusqu’au parallèle de Londres; il a été vu sur les bords de l’Amour, par cinquante degrés de latitude.

— Miséricorde ! s’écria Gaspard, tu as raison ; et notre cabane qui n’a pas même de porte! Si par malheur.... »

Des sons étranges qui faisaient chorus avec les abois de Fritz interrompirent brusquement l’hypothèse du jeune homme.

Cette voix particulière se rapprochait du son de la trompette; seulement le diapason en était plus aigu, et la note plus perçante ; elle avait en effet plus du timbre criard de la trompette d’un sou que des notes vibrantes du clairon; et cependant elle inspirait la terreur.

Fritz l’avait éprouvé lui-même; car à peine l’avait-il

entendue qu’il était revenu dans la cabane avec autant d’effroi que s’il avait été poursuivi par une légion de taureaux; et bien qu’il continuât d’aboyer avec fureur, il ne paraissait nullement disposé à quitter la maison.

Au même instant le bruit singulier retentit près de la hutte ; quelque chose entre un sifflement et un cri ; mais d’autant plus terrible que l’être qui le proférait, que ce fût un oiseau, un quadrupède ou un homme, était dans le voisinage, et continuait d’approcher.

Des trois individus qui se trouvaient dans la cabane, un seul avait eu l’occasion d’entendre cette voix particulière; c’était Ossaro, le vieux Shikarri. Il savait à merveille à qui appartenait l’instrument qui venait de retentir; mais la surprise, aussi bien que la terreur, l’empêcha tout d’abord d’en faire part à ses compagnons.

« Par les roues du char de Jaggemaut! murmura-t-il enfin; mais non, cela ne peut pas être; c’est impossible. Comment serait-il ici?

— Qui doncl s’écrièrent à la fois Karl et Gaspard.

— C’est lui, c’est lui! Voyez plutôt reprit l’Hindou qui

étranglait de frayeur. Nous allons mourir c’est le

Dieu tout-puissant, le Dieu terrible. »

Le pâle reflet de la lune qui brillait au dehors éclairait seul la cabane; mais il n’y avait pas besoin de lumière pour savoir combien était grande la frayeur du Shikarri. Ses compagnons pouvaient juger par le point d’où venait ses paroles qu’il s’était vivement retiré au fond de la case, tandis que sa voix étouffée les suppliait de se taire.

Karl et Gaspard, sans connaître le danger qui les me-

La pelouse fut couverte d'une ombre épaisse. (Page ‘m.j

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naçait, obéirent à cette injonction pressante et demeurèrent immobiles et silencieux.

Bientôt les sons étranges frappèrent de nouveau leurs oreilles, et cette fois comme si l'instrument qui les produisait avait pénétré dans la cabane.

Au même instant la pelouse qui s’étendait devant la porte, et qui resplendissait à la clarté de la lune, fut couverte d’une ombre aussi épaisse que si la reine des nuits eût disparu derrière le plus noir des nuages. Cependant on la voyait briller un peu plus loin ; ce n’était donc pas elle qui tout à coup s’était voilée.

Karl et Gaspard s’imaginaient d’ailleurs que cette ombre était mouvante ; puis elle devint fixe, et ils crurent apercevoir à l’entrée de la cabane un corps gigantes({ue, soutenu par des membres énormes. A vrai dire leur effroi , bien qu’il provint d’une autre source , égalait presque celui d’Ossaro, et pouvait leur troubler la vue.

Fritz n’était pas le moins terrifié des quatre ; la frayeur produisait sur lui le même qffet que sur l’Hindou ; et tapi dans un coin, il s’y tenait immobile dans un mutisme complet.

Cet eff roi silencieux parut influer sur l’objet qui le faisait naître ; car après avoir sonné une dernière fanfare, il se retira sans bruit, comme s’il n’avait été qu’une ombre.

Mais Gaspard éprouvait une curiosité trop vive pour qu’elle fût plus longtemps dominée par la crainte. Aussitôt que l’étrange apparition se fut évanouie, il se glissa hors de la cabane ; son frère ne tarda pas à le suivre; et l’Hindou lui-même se hasarda à sortir de son coin.

Une masse informe et obscure, ayant l’aspect d’un quadrupède, mais d’une taille colossale, se dirigeait du côté du lac. Elle s’éloignait lentement ; son allure était majestueuse; et ne pouvait pas être celle d’une ombre; car au moment où le colosse traversa la })etite rivière, on entendit le flic flac de ses pas, et l’on vit des remous se dessiner à la surface de l’eau.

« Sahibs, murmura le Sbikarri d’une voix mystérieuse, c’est l’un ou l’autre : ou le dieu Brahma, ou bien....

— Quoi ? demanda Gaspard.

— Un vieux rogus'. »

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