CHAPITRE XLl
PADVRE fritz!
Ce petit épisode, où Fritz avait joué un si triste rôle, avait interrompu l’entretien des deux frères au sujet de la nouvelle idée de Gaspard. La conversation ne reprit même pas immédiatement après l’aventure; carie malheureux Fritz avait un air si drôle en regardant fuir l’adroit larron qui le frustrait de son souper, qu’il n’y eut pas moyen de garder son sérieux, et que les trois spectateurs de sa déconvenue en rirent pendant longtemps.
Il y avait dans la contenance de Fritz un mélange des émotions les plus vives; non-seulement ses yeux, mais toute son attitude révélaient une ])i’ofonde surprise, et un chagrin réel, unis à un sentiment de rage qui lui donnait la plus étrange physionomie. Il resta quelque temps le museau en l’air, et comme ébahi de la chose, tandis que la soif de la vengeance se lisait dans son regard.
Jamais de sa vie, même quand la trompette de l’éléphant lui sonnait à la queue, il n’avait si vivement re-
gretté de *n’ avoir pas d’ailes. Jamais il n’avait mieux senti l’infériorité de sa nature, qui se trouvait dépourvue de ces utiles accessoires; et s’il avait eu en ce moment la baguette d’une fée à sa disposition, l’usage qu’il en aurait fait eût été de se fournir d’une couple d’ailes, non pas magnifiques, peu lui importait la beauté, mais aussi longues et aussi vigoureuses qu’il le fallait pour lui permettre de rejoindre les milans et de les punir de leur audace.
Fritz garda pendant plus d’une minute cette physionomie d’un chien très-fier de ses lauriers, qui se voit détroussé en plein museau, par deux créatures dont la force et la capacité ne lui inspiraient que du mépris. C’était ce mélange de surprise et de fureur qui lui donnait cet aspect sérioso-coinique dont il était difficile de ne pas rire. Et sa figure devint encore plus risible par l’expression qu’elle eut tout à coup en se tournant vers les rieurs. Fritz voyait bien qu’ils s’amusaient à ses dépens; et le regard moitié de reproche, moitié de prière qu’il leur adressa ne fit que redoubler leur gaieté.
En vain leur envoyait-il tour à tour un coup d’œil suppliant; leur pitié lui faisait défaut; et leur fou rire, aussi irrésistible que peu sympathique, augmentait sa désolation. Il n’avait pas un seul ami dans ses trois maîtres !
Plus de dix minutes s’écoulèrent avant que les bruyants éclats de rire eussent cessé. Mais, depuis longtemps, celui qui en était l’objet avait déserté l’endroit où l’on riait de son malheur; et se retirant d’un air offensé, il avait été cacher sa honte et son chagrin au fond de la cabane.
Il fut difficile aux trois amis de reprendre leur sérieux; mais une fois que le sujet de leur gaieté se fut dérobé à leurs regards, ils finirent par songer à autre chose.
On se demandera peut-être comment nos amis ont pu rire d’aussi bon cœur dans la circonstance où ils se trouvaient. Mais cela n’a rien d’étonnant; au contraire, la chose est toute simple. Il est dans la nature de l’homme d’être ainsi agitée, et d’offrir de ces contrastes. La joie succède au chagrin comme le jour à la nuit, et le beau temps à l’orage.
Nous n’en savons ni le comment, ni le pourquoi; mais c’est la Providence qui l’a voulu dans sa sagesse. Un poète l’a dit avec raison : « Le printemps serait sans éclat et sans charme si nous l’avions toujours. *
La vérité de ces paroles est confirmée par l’expérience.
Celui qui a vécu sous les tropiques, où le printemps est étemel, où jamais les plantes ne sont dépourvues de feuilles, où les fleurs se renouvellent sans cesse, vous dira que le printemps lui-même peut devenir ennuyeux. On finit par regretter l’hiver, on voudrait retrouver ses gelées et ses neiges, sentir râpreté de ses vents du nord. Si amoureux que nous soyons de la verdure, nous éprouvons le besoin de voir la forêt s’empourprer, et le ciel prendre son manteau gris, plus sombre sous les nuées, mais aussi plus émouvant. Si étrange que cela paraisse, l’homme a besoin d’orages aussi bien que l’atmosphère.
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GHAPITRK XIJI,
Nm:VFAU PROJET.
Dès que leur envie de rire fut entièrement dissipée, les deux frères reprirent la conversation qu’ils avaient si brusquement interrompue :
« Ainsi donc, commença le botaniste qui fut le premier à revenir sur ce sujet, tu connais un oiseau du genre de l’aigle qui chargé d’une certaine coiTle, pourrait s’élever au-dessus de la falaise; mais tu ne m’apprends pas quel est cet oiseau.
— Tu as la tête bien dure, ce matin, répondit Gaspard, Je croyais que la présence des deux larrons que nous venons de voir t’aurait fait comprendre ce que je voulais dire.
— Alors c’est un kite?
— Précisément, un énorme kite', îi large poitrine, au
1. Le mot kite désigne à la fois un milan et un cerf-volant. Or, l’idée de Gaspard étant due à cette homonymie , qui n’existe pas en français, il nous a fallu conserver le nom anglais pour que ce passage pût être compréhensible. (Sole du traducteur.)
corps effilé, et avec une très-longue queue ; en un mot, pareil à ceux que nous avons faits ensemble il n’y a pas encore bien longtemps.
— En papier, dit Karl d’un air pensif.
« Oui, ajouta-t-il, après un instant de silence, on peut tirer parti de cette idée-là; un cerf-volant d’énorme dimension pourrait peut-être enlever une corde à la hauteur delà falaise; mais hélas 1 ...
— Ne va pas plus loin, Karl, s’écria Gaspard, je sais ce que tu veux dire ; tu penses que nous n’avons pas de papier pour fabriquer le cerf-volant, et qu’il est inutile d’y songer. On peut confectionner le corps et les membres, c’est-à-dire le cadre et la membrure; la queue n’a rien non plus d’embarrassant; mais les ailes ! Ah ! que je voudrais avoir une pile de vieux journaux ! mais à quoi bon les souhaits ? Cela ne donne pas ce qui vous manque. »
Bien qu’il fût silencieux, Karl ne sembla pas entendre ces paroles, ou du moins il n’y fit pas de réponse; il paraissait absorbé par ses réflexions, ou plutôt chercher quelque chose dans sa mémoire.
Tout à coup son visage s’éclaircit, et tournant vers le bois un regard plein d’espoir :
« Il se peut, dit-il, que nous trouvions ici la matière dont nous avons besoin.
— Du papier? demanda Gaspard.
— Nous sommes dans la région où il pousse, continua le botaniste.
— Comment, s’écria l’autre, dans la région où pousse le papier?
— Non, répliqua le botaniste, je parle d’un produit avec lequel on peut en faire.
— Qu’est-ce que c’est? reprit Gaspard.
— C’est un arbre, ou pour mieux dire, un arbuste de la famille des thymélées, répondit Karl. On trouve des plantes de cette famille dans beaucoup de pays; mais principalement dans les régions les plus froides de l’Inde et de l’Amérique du Sud. Il y en a des représentants en Europe ; en France et en Angleterre par exemple; car le mézéréon et le lauréole de nos baies, qu’on emploie en médecine et qui sont des daphnés, appartiennent à la famille des thymélées ou thyméléacées, qu’on appelle aussi dayhnacées, ou encore daphnoïdées.
<t Peut-être le plus curieux des membres de cette famille est-il le célèbre laget, ou bois 'dentelle de la Jamaïque, dont l'écorce une fois blanchie,- et convenablement taillée, fournit aux dames de cette île, des cols, des manchettes, des berthes que l’on prendrait pour de la véritable dentelle. Avant l’abolition de l’esclavage , les nègres marrons de la Jamaïque tiraient leurs vêtements du laget, qui pousse abondamment dans le pays. A cette époque le laget servait encore k un usage moins doux: c’était avec les fibres de son écorce que les propriétaires faisaient confectionner les fouets dont ils frappaient leurs esclaves.
— Et tu crois que ces arbustes peuvent nous fournir du papier? demanda Gaspard, impatient de savoir s’il pourrait couvrir son cerf-volant.
— Il y a plusieurs daphnacées dont l’écorce peut être convertie en papier, répondit le botaniste. On en voit
au cap de Bonne-Espérance, et dans l’île de Madagascar ; mais les espèces les meilleures, quanta l’objet qui nous occupe, se rencontrent précisément en Chine et dans l’Himalaya ; le daphné bholoua est originaire du Népaul, où il sert à fabriquer un papier d'emballage d’une très-grande force. J’ai tout lieu de croire qu’il se trouve aussi dans les monts du Bhoutan, à peu de distance de cette vallée.
« Sur l’autre versant de la montagne, au Japon et dans le Céleste-Empire, il y a deux ou trois autres espèces de daphnoïdées qui sont employées par les Chinois pour fabriquer ce papier jaunâtre que tu as vu dans leurs livres, et dont ils font les étiquettes de leurs ballots et de leurs caisses de thé.
ot Si donc, poursuivit le botaniste, en regardant du côté du bois, le daphné à papier croît en Chine, à l’est de l’endroit où nous sommes^, et dans le Népaul ainsi qu’au Bhoutan qui se trouvent à l’ouest, il est présumable qu’il doit y en avoir dans cette vallée, dont la température lui convient à merveille. La semence a pu en être apportée par les oiseaux ; car beaucoup d’entre eux sont friands des baies qui la renferment, et qu’ils mangent impunément, tandis que, chose bizarre, elles sont un poison pour tous les quadrupèdes.
— As-tu déjà vu cet arbrisseau ; et pourras-tu le reconnaître? demanda Gaspard.
— A parler franchement, répondit Karl, je ne crois pas le pouvoir au premier coup d’œil ; mais si j’en avais une fleur je serais bien sûr de ne pas me tromper. Malheureusement il ne doit pas être fleuri dans
cette saison ; mais il est possible que nous trouvions l’une de ses baies ; et avec le fruit et la feuille je suppose que je ne commettrai pas d’erreur. Cette dernière est lancéolée, purpurine, glabre et luisante, comme celle des lauriers, dont la famille est voisine de celle des daphnés. L’écorce en outre, qui est à la fois souple et très-solide, nous renseignera encore. Plus j’y pense, plus je crois que nous trouverons notre dapbné dans le voisinage. Rassure-toi donc, je puis dire avec confiance que nous avons tout ce qu’il faut pour faire notre cerfvolant.
— Tu as peut-être déjà vu ton arbuste, s’écria Gaspard.
— Oui, répondit le botaniste; il y a de cela quelque temps ; je traversais un fourré, dont les arbrisseaux m’arrivaient à la poitrine. Ils étaient alors parés de fleurs lilas, disposées en cimes à l’extrémité des branches ; et ces fleurs, très-odorantes, n’avaient pas de corolle, mais seulement un calice. Tels sont précisément les caractères de mon daphné. Le feuillage répondait également à la description que je t'en ai donné tout à l’heure. Je n’y ai pas songé d’abord; mais à présent que je me rappelle ces traits caractéristiques, j’ai la presque certitude que c’étaient des bholouas.
— Crois-tu pouvoir les retrouver? demanda Gaspard.
— Oh! certainement, répondit Karl ; le fourré où je les ai vus était près de l’endroit où nous avons failli tirer l’un sur l’autre.
— Je comprends que tu ne l’aies pas oublié, dit Gaspard; mais, en supposant que ce soit bien l’arbuste dont
tu parles, à quoi nous servira-t-il, si nous ne savons pas le moyen de le transformer en papier.
— Qui t’a dit que nous ne le savions pas ? répondit Karl ; si tu l’ignores, moi je le connais ; j’en ai trouvé la recette dans l’un des anciens auteurs qui ont écrit sur la Chine; elle est très-simple ; et je crois pouvoir me la rappeler de manière à la suivre exactement. Peut-être ne ferais-je pas du papier sur lequel on puisse écrire ; mais pourvu qu’il serve à notre projet, c’est tout ce qu’il faut. Nous n’avons pas besoin de paj)ier à lettre ; la poste ne vient pas jusqu’ici; hélas! je voudrais bien qu’elle y arrivât. Toujours est-il que si nous parvenons à faire quelque chose dans le genre du plus affreux papier d’emballage, cela suffira pour notre cerf-volant.
— Oui, dit Gaspard, et même il n’en sera que meilleur puisqu’il en sera plus fort. Mais si nous allions tout de suite à la recherche de nos daphnés; qu’en distu, frère?
— J’allais te le proposer, » répondit Karl, en se levant d’un air joyeux.
Ils partirent tous les trois; car le résultat de cette recherche n’intéressait pas moins Ossaro que les deux autres. Fritz lui-même, voyant du fond de la cabane, que l’on se disposait à quelque nouvelle expédition, finit par triompher de sa mauvaise humeur; et sortant de sa cachette il se mit à trotter derrière son maître.